Vie du campus

Succession Descoings (6) : Le sprint final

Mardi, nous connaîtrons enfin le nouveau directeur de Sciences Po.

« Enfin », parce qu’après une interminable procédure qui aura duré presque sept mois, il était plus que temps de passer à autre chose, de balayer cette période d’instabilité, de tensions et de doutes. Parce qu’il fallait enfin se débarrasser des Unes nationales, des passions politiciennes et populaires, de ce trop-plein d’attention qui nuit tout autant aux étudiants qu’à l’administration. Pour qu’on puisse désormais se projeter dans le futur avec une ligne claire, un programme cohérent, des objectifs concrets. Foutons la paix au passé ; chassons le fantôme Descoings vers un amphithéâtre, la bibliothèque, le jardin ou n’importe où ; Merci Richie, good job ; les hommes passent et les institutions restent. Place au nouveau.

Les comités de sélection du conseil d’administration et du conseil de direction se réunissent tout à l’heure, à l’issue desquels un même nom devrait être proposé aux conseils, qui auront l’immense responsabilité de l’approuver. Demain, la sentence tombera ; Sciences Po aura un nouveau directeur. Un Election Day dont la concomitance avec le grand frère américain prête à sourire tant les deux sont opposés : absence de clivages, de véritables enjeux, de suspense et d’intérêt, LaPéniche vous présente trois bonnes raisons, toutes aussi valables, pour ne pas vous intéresser à cette nomination.

1. Blancs bonnets et bonnets blancs

Le choix d’aujourd’hui ne sera pas clivant, c’est le moins que l’on puisse dire. Qu’importe le flacon, il n’y aura pas d’ivresse, pas de révolution, pas d’état de grâce ; habemus papam et puis c’est tout.

Tout d’abord, les quatre candidats sont des purs produits de Sciences Po et connaissent parfaitement la maison ; ils louent tous sa pluridisciplinarité, son ouverture sur le monde et la société française, possèdent des expériences plus ou moins étoffées dans la gestion administrative, rappellent leur origines universitaires à qui veut bien l’entendre. Ils revendiquent sans exception l’héritage Descoings, se proposent de consolider les grandes avancées entreprises et de transformer le management de l’institut sans malgré tout toucher à la structure historique et complexe de SciencesPo (IEP+FNSP). Tous promettent fermement de ne pas augmenter les frais de scolarité – vous n’y pensez pas? – pour davantage s’appuyer sur le fundraising ; et à raison, la merveilleuse publicité que nous offre la Cour des comptes suffisant sans nul doute pour convaincre les entreprises d’envoyer des chèques en blanc à l’ordre de la FNSP.

Malgré quelques divergences sur le PRES et les relations à entretenir avec les IEP de province, vous aurez compris que le jeu des sept différences concerne davantage l’audace capillaire des candidats que leur programme. Heureusement, d’un certain côté ; il faut rompre avec la trop grande personnalisation du pouvoir et cette miraculeuse concordance dévoile une dynamique presque « naturelle » pour l’école. Le choix du candidat repose exclusivement sur les compétences, l’expérience et sur la capacité à mettre en œuvre ce programme commun. Et à ce jeu-là, objectivement, c’est Jean-Michel Blanquer qui devance ses camarades.

Mais, patatra ! Un cinquième homme entre dans la partie, et devrait déposer sa candidature ce matin ! Hervé Fradet est maître de conférences depuis plus de vingt ans et s’est fait connaître avec une tribune polémique dans leMonde en janvier dernier contre les conseils de l’institut. Membre de l’un deux, il avait même tenté d’en prendre la présidence en février dernier avant de devoir s’incliner devant Michel Pebereau. Sera-t-il en mesure de changer l’issue du vote ?

2. Alea jacta est depuis longtemps

En fait, le vote n’est qu’une formalité ; sauf retournement exceptionnel de situation, le prochain directeur sera Hervé Crès. Des 4 candidats, seuls deux tiennent encore la corde au sein des comités : Jean-Michel Blanquer et Hervé Crès. À l’heure du sprint final, le gruppetto que forment Dominique Reynié et Gilles Andréani n’honore que la démocratie. Des deux candidats, chacun a ses défauts ; chacun a ses qualités. Certaines sont plus précieuses que d’autres : le soutien des présidents des deux comités, Jean-Claude Casanova et Michel Pebereau, dont jouit l’ancien bras droit de Richard Descoings, Hervé Crès, en fait partie. Des opinions somme toute normales – après tout, pourquoi pas ? – ; mais leur intense travail de sape et de ratissage pour rallier à leur cause les autres membres ont pu froisser la sensibilité de certains. Du bon vieux lobbying ; bref, une nomination de haut fonctionnaire. Les deux hommes ont eu la main sur toute la procédure, en en choisissant les modalités, en fixant les dates de réunion et les dates de délibération discrétionnairement. Il se murmure ainsi que si la nomination finale n’intervient que si tard, c’est en partie dû à une stratégie mise en oeuvre pour favoriser la candidature d’Hervé Crès pour qui le temps joue en faveur. En juillet, le directeur aurait peut-être été tout autre … Et que dire de cette primauté accordée au comité de sélection du Conseil d’Administration sur celui du Conseil de direction, le premier étant un aréopage d’individus cooptés et nommés sans représentation étudiante aucune, tandis que les membres du second tirent tous leur légitimité d’un vote ? En un mot, « les puissants décident, les représentants approuvent » nous glisse un membre de l’UNEF.

3. De toute façon, ça n’intéresse pas grand monde

12685_4690378028233_1307010577_n.jpgD’après un sondage effectué par nos soins, et dont la scientificité donc ne saurait être remise en question, un étudiant sur deux n’a absolument pas suivi la procédure. Tout aussi révélateur, parmi les « intéressés », rares sont ceux capables de citer les 4 candidats. Et alors, rencontrer quelqu’un pouvant expliquer en détail la procédure, de la composition des comités de sélection au calendrier relève du miracle. Dans ce cas, il est soit lui-même candidat, soit membre de l’UNEF ou rédacteur à LaPéniche ; et encore, je doute de certaines de mes troupes … Bref, passionnée, cette campagne ne l’est pas. Et pourtant, depuis quelques temps, la rumeur enfle dans les couloirs telle une clameur de révolution dont les échos, à peine, parviennent à l’oreille des vieux sages, retranchés au cinquième étage du 13 U ; plus de démocratie ! plus de transparence ! À bas la république bananière, où collusion et cooptation s’épousent comme le lion et le renard ; à bas les apparatchiks, les technocrates, il faut leur couper la tête ! Le coup de force de l’UNEF en Péniche est remarquable et remarqué ; sous les yeux d’Hervé Crès et d’autres membres de l’administration, ils ont dénoncé avec aplomb et ironie la procédure et l’administration, sous une pluie de billets de Monopoly et des coiffes blanches type Louis XVI. Force est de constater que ces efforts seront restés vains ; en se réunissant en secret, pendant les vacances, ce super Tuesday marque la défaite des étudiants, des professeurs et employés face à la dyarchie administrative.

En fait, que les candidats se ressemblent, normal ; que les présidents soutiennent un candidat en particulier, pourquoi pas ; que les étudiants ne soient pas impliqués dans la procédure, passe encore, ce n’est pas une élection démocratique, c’est une nomination de haut fonctionnaire, rappelons-le. Au final, ce dont on se plaint, c’est que ce ne soit pas la grosse rigolade : pas de débats sanguinaires, pas de piques mordantes et caustiques, pas de renversements de situation improbables, de désistements, de retours flamboyants dans les sondages, d’appel du peuple étudiant pour porter un chevalier au pouvoir au son des clairons et des tambourins … Non, rien de tout ça ; rien de grandiloquent, rien de passionnant.
Mais l’administration vient de commettre une erreur qui pourrait lui coûter cher. Rappelons les faits. La nomination, qui devait, selon le calendrier initial, avoir lieu début septembre, avait été repoussée sine die en attendant le rapport de la cour des comptes. Cette coïncidence du rapport et de la nomination semblait plutôt fâcheuse pour le triumvirat de la maison ; car même si la période évaluée par ledit rapport ne concerne que les années précédent l’arrivée d’Hervé Crès à Sciences Po – ou presque -, il aurait semblé naturel de servir une tête comme symbole d’allégeance à l’Etat pour continuer de percevoir nos 70 millions d’euros de vivres annuelles.

Les premières fuites du rapport ont filtré il y a quelques semaines. Une approche parfois erronée et sensationnaliste de médias fait état de la grande sévérité de la Cour ; pourtant, à y regarder de plus près, sont condamnés des abus et erreurs qu’on pourrait caractériser de conjoncturels tandis que sont soulignées la force de nos fondements structurels, la cohérence de nos perspectives de développement et la bonne gestion de nos finances. Et l’institut de défendre fièrement son bilan dans une réponse courant septembre à la Cour. Au final, on pouvait attendre sereinement la publication du rapport.

Alors pourquoi, pourquoi après avoir accepté le renversement du calendrier en septembre, le bouleverser de nouveau deux mois plus tard alors même que le rapport ne semblait plus aussi corrosif que cela ? Au final, rien n’a changé par rapport à fin août… Etait-ce un simple gain de temps pour Casanova et Pebereau pour asseoir la victoire de leur poulain ? Ou le rapport de la cour des comptes les embarrasse-t-il plus que ce qu’on ne dit ? Au final, le message envoyé est surprenant : coup de nez au gouvernement, coup de nez aux étudiants, on ne pouvait être plus clair. L’institution au lion et au renard entretient ainsi un climat de méfiance et de suspicion ; que nous cache-t-on ? De quoi a-t-on peur ? Attention, car ce renard qui s’est gavé pendant des années de beaux et gros fromages risque s’il ne prend pas en compte les remarques de la Cour et de ses étudiants de bientôt voir les rations fortement diminuées ; car au final la morale de la fable, ce n’est pas tant que le flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute que les pigeons jurent, mais un peu tard, qu’on ne les y prendrait plus.

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