A la une,  Actualités,  Et ailleurs ?

Sacrifier des corps pour en sauver d’autres

Un an après le début de la crise du COVID-19, des étudiantes infirmières réquisitionnées racontent leur expérience.

Les premier.ère.s de cordée face au Covid, retour sur une épidémie mondiale

Si, aujourd’hui, à l’heure de l’assouplissement du couvre-feu, des premiers verres en terrasse et des premiers cinés, le Covid-19 nous semble bien lointain, les effets de la pandémie se font toujours ressentir. Sur un plan médical, certes (on dépasse en juin 2021 les 100 000 morts en France, plus de 3 700 000 dans le monde selon Santé publique France) mais aussi sur un plan sociétal. Rapidement, dès le premier confinement en France en mars 2020, on a vu émerger une critique généralisée de notre façon de faire société. On ne compte plus les images comparatives pré et post confinement de la nature montrant l’impact négatif des êtres humains sur cette dernière. On ne compte plus non plus toutes celles et ceux qui se sont accoudé.e.s à leur fenêtre le soir à 20 heures pour applaudir les soignant.e.s, réalisant soudainement la difficulté et l’importance de ce travail. Et pourtant, aujourd’hui, ces réflexions critiques sur la société de consommation, la production à outrance et son impact sur la planète se sont évanouies dans la nature à la seconde où les magasins de fast fashion ont rouvert leur porte. Elle est loin la prise de conscience de la nécessité d’investir massivement dans le système hospitalier, d’offrir de meilleures conditions de travail, une rémunération correcte aux soignant.e.s, et en particulier aux stagiaires dont le constant renouvellement fait tenir à bout de bras l’institution essoufflée.

« Nous sommes en guerre » nous disait le Président Emmanuel Macron dans son fameux discours du 16 mars 2020 marquant le début d’un premier confinement.  Là-dessus, il ne se trompait pas, car comme à la guerre s’est opérée une sélection sociale pour celles et ceux qui seront envoyé.e.s en première ligne. Ce sont rarement les filles et fils de ministre dont on sacrifie les corps pour en sauver d’autres. Non, celles et ceux qui seront envoyé.e.s en première ligne sont celles et ceux qui n’auront pas le choix, pas de dérogation, pas de combine pour échapper à la réquisition. Pour beaucoup enfants de la classe moyenne et classe moyenne inférieure, issu.e.s de l’immigration ou des Outre-mer, ce sont les livreur.se.s, les caissier.ère.s, les agents d’entretien, les aides soignant.e.s, les infirmier.ère.s, les chauffeur.euse.s, les employé.e.s de l’industrie agro-alimentaire… Ce sont aussi les élèves infirmiers, surtout infirmières, de Deuxième et Troisième Année qui ont été envoyé.e.s sans préparation combler les manques de l’hôpital public dès mars 2020. Réquisitionnées pour faire face à la pandémie, trois élèves infirmières racontent.

AVRIL 2020 : réquisition des élèves en soins infirmiers

Elles sont toutes les trois élèves aujourd’hui en Troisième Année à l’IFSI (Institut de formation en soins infirmiers) Croix Saint Simon situé à Montreuil, en Seine Saint Denis. Lorsqu’elles évoquent leur promotion, elles parlent d’une majorité écrasante de femmes, d’âges assez variés jusqu’à la quarantaine ; beaucoup viennent de France d’outre-mer ou sont issues de l’immigration. Marie[1] vient de Guadeloupe et Gloria fait partie de la deuxième génération d’immigrés du Congo. Toutes deux vivent en grande banlieue parisienne, difficilement accessible en transport en commun. Sandra, elle, habite près de l’IFSI.

En avril 2020, leur formation et leurs stages ont été suspendus. Les élèves sont réquisitionné.e.s par la région, l’école les dispatche alors dans les hôpitaux en manque de main d’œuvre. Du jour au lendemain, une dizaine d’élèves de l’école sont envoyé.e.s dans un hôpital de la région. Les élèves n’ont pas plus d’information.

En première ligne, rémunérées 1 euro de l’heure

Lorsqu’elles arrivent, les élèves n’ont ni formation ni information. Gloria parle du sentiment d’être « de la chair à canon », de la main d’œuvre facile qu’on exploite sans qu’il n’y ait aucune répercussion. Ce sont des médecins hygiénistes[2] qui les accueillent, leur expliquent comment s’habiller pour entrer dans les chambres et leur laissent le choix quant au service de jour ou de nuit.  Ces médecins expliquent aux élèves que selon le soin à prodiguer à un patient atteint du Covid, les élèves ne doivent pas prendre le même masque : un simple masque chirurgical suffit parfois (par exemple pour une prise de sang) plutôt qu’un masque FFP2. L’enquête menée par Mediapart « Masques : les preuves d’un mensonge d’Etat », publiée en avril 2020, révèle l’insuffisance du stock de masques FFP2 et chirurgicaux, volontairement masquée par les discours étatiques qui minimisent les risques. La communauté scientifique savait déjà qu’un masque chirurgical n’empêche pas d’être contaminé. On expose donc volontairement des élèves en soins infirmiers au risque d’une contamination tout en leur mentant sur les risques encourus. Marie et Sandra, qui vivent avec leur famille – dont des personnes à risque – s’inquiètent.

À partir de là, elles travaillent 36 heures par semaine, pour 38 euros soit 1,05€ de l’heure. Elles font les toilettes, s’occupent des repas, préparent les médicaments, répondent aux demandes des patients, en somme elles travaillent en tant qu’aides-soignantes à temps plein pour un salaire dix fois inférieur au SMIC permis par le cadre d’une convention de stage. À cela s’ajoutent des horaires difficiles, organisés par blocs de 12 heures avec une pause de 30 minutes le midi : de 7 heures à 19 heures en journée, 19 heures à 7 heures pour le service de nuit. Elles enchaînent ces journées deux ou trois jours d’affilée, entrecoupées par 48 heures de repos. Quand elles rentrent après plus d’une heure dans les transports, elles s’écroulent de fatigue. Exposées au virus, éreintées par les horaires et par la cadence imposée d’un travail physique, à tout juste 20 ans, leurs corps déjà s’abîment. À force de lavages répétitifs au SHA (solution hydro-alcoolique), les mains de Sandra saignent, et malgré la crème apaisante persistent une dizaine d’écorchures à vif.

Dans un climat de reconnaissance de l’importance du travail des soignants, jusque-là méprisé, et face aux mobilisations des élèves en soins infirmiers, le gouvernement finit par accorder une prime de 1 500€ pour les deux mois de réquisition aux élèves. On parle même d’une forte augmentation de l’indemnisation des stages et des moyens accordés aux hôpitaux publics. Finalement, en janvier 2021, l’indemnité de stage passe de 28 à 36 euros en Première Année, de 38 à 46 euros en Deuxième Année et de 50 à 60 euros en Troisième Année, soit une augmentation de leur taux horaire de 20 centimes.

Une première confrontation traumatique à la mort

C’est Gloria surtout qui raconte, encore avec beaucoup d’émotion plus d’un an après, sa première expérience face à la mort dans le cadre de son travail. Affectée au service de nuit, de 19 heures à 7 heures du matin, elle assiste en l’espace de deux semaines à trois morts causées par le Covid. Chrétienne pratiquante, elle évoque son rapport difficile à la mort notamment du fait de sa religion.

Le premier décès auquel elle est confrontée est celui d’un patient qu’elle a rencontré précédemment et avec qui elle a discuté. À ce moment-là, dans le service, elle est seule avec une aide-soignante. Normalement, ce ne sont pas les infirmier.ère.s qui se chargent de la toilette mortuaire.  Mais elles ne sont que toutes les deux : elle va devoir s’en charger. Paniquée devant ce corps mort, elle n’arrive pas à le toucher. Agacée par sa non-familiarité avec un cadavre, l’aide-soignante fini par appeler une infirmière pour faire la toilette mortuaire. À trois heures du matin, Gloria emmène le patient décédé à la morgue, les corps y sont empilés. Ce qui la frappe, c’est la façon dont la toilette mortuaire est faite, « à la va vite, on les traite comme des animaux, pas des humains. » Le corps dénudé est recouvert d’une couette puis enveloppé dans une bâche fermée, la tête ne dépasse pas. Sur la bâche on applique un produit désinfectant. Hors Covid, lors d’une toilette mortuaire classique, on prend le temps de faire au patient décédé une toilette complète, comme une toilette normale. On les rhabille ensuite avec leurs vêtements, laissant leur visage visible pour que les proches puissent se recueillir.

Le deuxième corps mort dont elle a la responsabilité est celui d’un patient décédé depuis 18 heures. Devant la chambre s’est formé un attroupement, elle comprend avant même d’y entrer qu’il y a eu un mort. Vers 19 heures, l’équipe commence à s’occuper du cadavre. Le délai s’explique par la volonté de la famille de voir le corps et, étant de confession juive, de réaliser certains rituels. Cette fois-ci, elle est au contact du cadavre. Il a changé de couleur, il est froid et les odeurs commencent à arriver. L’infirmière en charge de Gloria, voyant qu’elle ne sent pas bien, ne lui demande pas d’emmener le corps à la morgue et la laisse continuer dans le service. La troisième mort à laquelle elle assiste est assez rapide. Elle est touchée de voir que malgré le Covid, nombreux sont les membres de la famille qui sont venus, et qui sans réserve bien qu’habillés avec des protections, touchent le visage de la défunte.

Quand elle se remémore aujourd’hui ces instants, elle estime que ces semaines ont été les pires de sa vie. Au travail de nuit s’ajoutait une ambiance inquiétante d’un hôpital déserté dans l’obscurité (bruits dans les couloirs, lampes qui vacillent…). Pour elle, cette expérience a été émotionnellement très difficile à supporter : elle se dit à l’époque traumatisée, pleurant presque chaque jour. À cela s’ajoute l’épuisement physique, expliqué par un travail fatigant et répétitif, dans lequel elle doit rester debout toute la nuit pendant des heures. Elle finit par demander à la cadre un changement de service et intègre finalement le service de réanimation jusqu’à la fin de sa réquisition.

Quelles conséquences pour ces élèves infirmières ?

Exposées délibérément à un virus que l’on connaissait encore mal, confrontées à des conditions de travail épuisantes tant sur le plan physique qu’émotionnel, elles en ressortent toutes profondément marquées. Face aux effectifs insuffisants, elles ont été réquisitionnées, main-d’œuvre corvéable à merci. C’est toute une jeune génération de soignants dont on abîme les corps alors qu’ils et elles n’ont que vingt ans, dont on abîme les vocations et les esprits alors qu’ils et elles veulent encore soigner. Mais comment continuer à soigner quand le sens de son travail est englouti toujours plus par des logiques de profit et de productivité, allant vers une déshumanisation du rapport avec le patient et dont la pandémie n’est qu’une illustration ?


[1] Les prénoms ont été modifiés

[2] Les médecins hygiénistes hospitaliers coordonnent le fonctionnement de l’équipe d’hygiène hospitalière dans le but d’établir une stratégie commune à la lutte contre la transmission de germes infectieux, maladies infectieuses et virus.