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Quand la parole se libère à Sciences Po

« Je me suis fait violer par mon ex-petit ami », « Je lui ai dit à plusieurs reprises d’arrêter, il ne l’a pas fait », « mon consentement a pris fin au moment où le premier ‘non’ est sorti de ma bouche », « pendant plusieurs jours de vacances, je subis un harcèlement continuel pour que je le laisse me toucher ». Depuis mercredi soir, des témoignages anonymes d’agressions sexuelles affluent sur le groupe Facebook de la promotion 2024. D’abord un récit au format Word, écrit par une étudiante de Sciences Po, posté par une amie et relayé en masse. Puis avec un second, un troisième et bientôt plusieurs dizaines, eux aussi largement partagés. Les autres groupes de promotion n’ont pas tardé à rejoindre ce qui est désormais un mouvement.

A chaque témoignage son histoire. Certaines victimes parlent d’attouchements, d’autres de viols.. La majorité sont des femmes, mais l’on dénombre aussi quelques hommes. Ils et elles avaient seize ans, ou seulement cinq. Leurs agresseurs eux, avaient trente, dix-huit ou treize ans. Tous différents les uns des autres, ces récits font pourtant état d’un même constat. L’ensemble des auteurs racontent en effet avoir été victimes d’une, voire de plusieurs relations sexuelles sans consentement. Ils témoignent également de la souffrance physique ou mentale provoquée par  leur(s) agression(s) – souvent commises par un homme de leur entourage –, de la honte, de la dépression et du déni qui s’en suivent, de la perte de confiance en soi, et de la difficulté d’en parler.

A travers des mots forts, parfois crus et souvent poignants, ces victimes anonymes de Sciences Po dont les amis ont partagé l’histoire libèrent enfin leurs paroles. Mais l’objectif de ces récits se révèle être multiple. En plus de se confier et de se débarrasser d’un lourd secret, les victimes préviennent, dénoncent et appellent au changement. Elles préviennent les lecteurs que les agressions sexuelles et les viols peuvent concerner n’importe qui, sans faire de différences, même lorsque l’on se dit prêt à faire face à cette situation. Elles dénoncent des garçons et des hommes qui ne connaissent pas les valeurs de respect et de consentement. C’est également une société dans un déni de réalité que les auteurs tentent de pointer du doigt, pour qu’enfin elle prenne conscience de la gravité et de l’importance du sujet. Elles appellent au changement, à l’échelle de Sciences Po en demandant le renfort de la cellule de veille sur le harcèlement sexuel, et à celle de la société entière qui doit se saisir du problème, pour que ces violences cessent.Ce mouvement est d’autant plus percutant qu’il est le fruit d’initiatives personnelles, et non d’associations. Il s’inscrit dans la lancée du scandale généré le week-end dernier par l’attribution du César du meilleur réalisateur à Roman Polanski, accusé d’abus sexuels sur mineurs. A l’annonce de son nom, l’actrice Adèle Haenel, qui a elle-même rapporté avoir été attouchée par le réalisateur Christophe Ruggia lorsqu’elle était adolescente, avait quitté la salle en criant « Une honte ! C’est une honte ! ». Dans les jours suivants, plusieurs féministes ont tapissé les murs de Paris avec des collages contre la victoire du cinéaste. On y lisait ainsi : « Violanski, les César de la honte ». A Sciences Po aussi des messages ont été affichés sur les murs.

C’est donc dans ce contexte où le concept de honte est central, deux ans après #MeToo, que ces victimes anonymes témoignent, “se lèvent et gueulent”, comme l’écrit Virginie Despentes dans une tribune publiée par Libération le premier mars, pour que la honte change de camp, pour qu’elle s’installe du côté des agresseurs.

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