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Promouvoir les cultures régionales à Sciences Po : un acte militant ?

Dans le cadre des élections des initiatives étudiantes de Sciences Po qui se tiennent du 2 au 4 février 2022, La Péniche est partie à la rencontre d’étudiant.e.s à l’origine de certains projets. Ewenn Guegan, étudiant breton en première année du Collège Universitaire, propose ainsi avec une dizaine d’étudiant.e.s lacréation d’un cercle des cultures régionales à Sciences Po. Il a expliqué l’origine de son projet à La Péniche.

NDLR : cette interview est réalisée à titre informatif et ne constitue pas une incitation à choisir le projet présenté.

Caroline : Pourquoi cette idée de lancer un Cercle des Kultures Régionales (CKR) à Sciences Po ?

CKR : Au premier semestre, deux étudiants alsaciens ont essayé de lancer une initiative étudiante pour promouvoir la culture alsacienne, et elle n’est pas passée. L’idée est venue de là. J’étais très intéressé par l’idée de faire une initiative de ce genre mais je ne connaissais aucun breton. Finalement, avec le bouche-à-oreille, nous avons trouvé plusieurs personnes motivées : des corses, des occitans, des basques, des alsaciens, des bretons… À Sciences Po, il y a des associations pour toutes les cultures et les nationalités. Pourtant, il n’y a aucune initiative à Sciences Po qui parle des régions, et le but c’était de leur redonner toute leur place.

Caroline : Préserver la culture d’une région, est-ce aussi un moyen de préserver une histoire, un marqueur d’identité ?

CKR : Parfois il s’agit d’un sujet sensible, surtout à Sciences Po, car certains l’interprètent comme promouvoir une identité fermée sur elle-même. Souvent on fait l’amalgame avec « indépendantiste » et ce n’est pas du tout le cas : aujourd’hui, nous avons des cultures qui sont très riches partout en France, et le but c’est vraiment de les préserver. On sait qu’elles sont en danger aujourd’hui. Par exemple, après la seconde guerre mondiale, il y a eu un déclin des locuteurs du breton, qui se chiffraient à plus de 75%. Il y a eu une cassure. L’idée, c’est de la préserver et aussi de la mettre en valeur, parce qu’elle est toujours vivante. D’un point de vue extérieur, nous avons souvent l’impression qu’il s’agit d’une « carte postale », que ça n’existe pas vraiment. Pourtant, elle est présente au quotidien : par exemple, chez moi, la grande majorité des panneaux de signalisation ont leur traduction en breton, nous avons l’habitude d’aller à des « festoù noz » (des festivals où l’on va danser), et nous le retrouvons même au niveau de la gastronomie avec les crêpes. Nous aimerions montrer que ce ne sont pas des cultures mortes mais bien vivantes, et les partager avec ceux qui viennent de nos régions et ceux qui ne les connaissent pas.

Caroline : Pour vous, les cultures régionales sont-elles aujourd’hui menacées en France ? 

CKR : La question ne se pose même pas, c’est évident. La culture, c’est très vaste : nous pouvons parler de la danse, de la gastronomie… Aujourd’hui, ce qui est principalement en danger, ce sont nos langues, et nous comptons en parler à plusieurs reprises. Notre premier événement sera avec Paul Molac, député qui a porté une loi sur les langues régionales pour promouvoir l’enseignement en immersif, qui avait été partiellement censurée par le Conseil Constitutionnel. Ces langues régionales sont effectivement menacées. D’une part, parce qu’il y a un phénomène depuis un demi siècle où c’était une honte de porter sa culture, et on a réussi à en faire une fierté. C’est un processus long et complexe, mais nécessaire parce que si l’on ne continue pas à se battre, ces langues vont décliner d’elles mêmes. D’autre part, parce que notre pays considère ces cultures comme concurrentes à la culture française, et a peur que l’on se retrouve sur la voie de la Catalogne ou de l’Écosse, des régions qui veulent faire sécession. Dans notre association, on aimerait montrer qu’être breton, corse ou basque… n’est pas en contradiction avec le fait d’être français.

Caroline : Vous revendiquez être une association de « corses, alsaciens, bretons, basques, occitans ». Quelle place pour les autres régions ? Pensez-vous, à terme, représenter chaque région française ?

CKR : Après une semaine de promotion de l’initiative, on a souvent cette question là. Notre association s’est formée par du bouche-à-oreille, mais nous avons évidemment de la place pour toutes les régions. Les régions que nous représentons ont une identité culturelle forte qui parfois a davantage de liens avec d’autres cultures : je pense à la culture celtique en Bretagne, mais aussi pour l’Italie en Corse. Plusieurs sont venus nous voir : un auvergnat, un franc-comtois, un savoyard, des catalans… Le message que nous aimerions faire passer, c’est que nous sommes ouverts à toutes ces personnes là qui veulent porter leurs régions.

Caroline : Justement, en 2021, la loi Molac avait suscité de vives inquiétudes quant à la pérennisation des langues régionales. Censurée par le Conseil Constitutionnel en raison de l’article 2 (« la langue de la République est le français »), l’enseignement immersif des langues régionales était interdit, puis finalement autorisé par une nouvelle circulaire publiée le 16 décembre. Selon vous, la France veut-elle faire disparaître ses régionalismes ?

CKR : Il est vrai que certains responsables politiques tiennent le discours selon lequel nous sommes fiers de nos langues, alors qu’en même temps on les empêche d’exister. Avant, nos grands-parents avaient honte de parler leurs langues, qu’on essayait de faire disparaître au profit du français. Je le répète, il ne faut pas faire l’amalgame entre promouvoir une culture et promouvoir l’indépendance d’une région. Ce n’est pas en enseignant une langue régionale que l’on promeut un indépendantisme ou un extrémisme politique qui vise à faire sécession de la France. Nous pensons que la loi Molac allait dans le bon sens en autorisant l’enseignement immersif, car dans les régions on constate une vraie demande. Surtout qu’apprendre une deuxième langue facilite réellement l’apprentissage d’autres langues, et des taux de réussite supérieurs à la moyenne sont constatés. Aujourd’hui, il y a presque 100% de réussite au bac, et cette gymnastique linguistique ne nuit pas à l’apprentissage des matières classiques.

Caroline : Si la survie des langues régionales passe principalement par lenseignement, pourriez-vous imaginer des cours de langues régionales à Sciences Po ? 

CKR : Nous en parlons beaucoup entre nous, un peu en rigolant, mais nous y pensons. Il y a quelques années, il y avait des cours de breton à Sciences Po, qui se sont malheureusement arrêtés avec le décès du professeur. À l’époque, il y avait une dizaine d’étudiants qui y assistaient. Il faudrait que nous trouvions des professeurs de langues régionales à Paris — ce qui devrait être facile compte tenu de la diaspora corse, bretonne et basque très présente à Paris. L’année prochaine, nous aimerions aussi rentrer en contact avec des associations qui donnent des cours.

Caroline : Vous prévoyiez d’organiser des conférences sur les enjeux politiques et culturels des régions, ainsi que des événements festifs. Pourtant, certains pensent que la préservation des régionalismes se joue sur la scène politique également. Par exemple, nombreux défenseurs des régions militent pour que l’accent soit ajouté dans larticle 225-1 du code pénal qui interdit les discriminations en France, afin de pénaliser la glottophobie et mettre un frein à la normalisation du français « sans accent ». Êtes-vous de cet avis ? Pensez-vous mener un combat qui sera pas seulement culturel, mais aussi politique ? 

CKR : Notre association est apolitique, elle ne vise pas à défendre des idées politiques particulières, comme l’autonomisme. Pourtant, nous savons qu’en créant une association qui promeut les cultures régionales dans un pays où il y a une réelle tension autour de ces questions-là, notre acte sera forcément considéré comme militant. Et je pense que c’est un peu le cas : porter ses cultures, ça passe par la politique et par les lois, afin de sécuriser ces cultures menacées par le système existant. Le cas des écoles immersives illustrent bien ce problème, puisque la question de leur financement reste toujours très compliquée. Notre première conférence, avec le député Paul Molac, un linguiste et une représentante nationale de ces écoles immersives, abordera tous ces enjeux qui sont très liés au politique. À terme, nous aimerions également proposer des conférences sur la décentralisation, un enjeu très important et pour lequel une large majorité des français sont favorables. Pas vraiment présente dans les conférences des associations, la question de la décentralisation est de savoir de quelle manière l’amener : une décentralisation uniforme ? Ou bien avec un statut différencié, comme la Corse aujourd’hui et bientôt l’Alsace ? Au-delà de ça, nous aimerions aussi créer une association conviviale avec des événements festifs pour se retrouver autour de nos régions, et en faire découvrir d’autres.