Vie du campus

Lionel raconte Jospin

Lionel JospinInvité à SciencesPo pour présenter son livre Lionel raconte Jospin, Lionel Jospin avait devant lui un amphithéâtre Boutmy rempli en grande majorité de militants et sympathisants socialistes. Pas de thème particulier si ce n’est sa vie, sa carrière politique et ses choix: la parole était très libre et seules les questions du public rythmaient le débat. Ainsi l’ancien premier ministre a t-il répondu presque sans langue de bois à une quinzaine de questions balayant les principaux aspects de sa carrière, autant avant qu’après 1997.

Le socialiste a commencé par raconter son entrée en politique, qu’il qualifie de « hasard ». Il rentre à SciencesPo en 1956, année de l’insurrection de Budapest. Il s’engage contre l’écrasement de celle-ci par l’armée rouge (question qui divisait alors fortement les socialistes) ainsi que contre l’envoi du contingent en Algérie. Ne pouvant s’engager ni pour le PCF (qui soutient l’armée rouge) ni pour la SFIO (qui a changé d’avis quant à la guerre d’Algérie), il reste sans étiquette particulière. Quittant l’ENA en 1965 il rentre au quai d’Orsay. Il explique qu’il commence à apprécier le vieux tronc socialiste lorsque Mitterrand commence à le rénover, à partir de 1971. C’est d’ailleurs dans ce cadre que celui-ci cherche des gens avec une certaine capacité – apprenant par P. Joxe que Jospin avait été au Quai d’Orsay, il l’invite à prendre part à des comités d’experts. C’est à ce moment là que le futur premier secrétaire commence sa carrière au sein du parti socialiste.

Lorsque l’on pose la question des rapports avec Mitterrand, il invoque une très grande proximité politique sauf à propos de l’amnistie des généraux d’Algérie et du don à Berlusconi d’une des deux chaînes privées. Aucun de ces deux sujets n’a été cause de rupture, mais les deux Hommes s’éloignent tout de même pendant le deuxième septennat socialiste.

Il justifie ensuite les nationalisations de 1981, expliquant que cette politique aurait pu marcher si le cadre économique avait été plus favorable, et si elle ne prenait pas le contre-courant des politiques américaines et britanniques. Il ajoute que l’ajustement de 1982-83 était inévitable, mais qu’il ne remettait pas en cause les engagements pris par la gauche.

À propos de Jacques Chirac, il rappelle qu’il a été élu à chaque fois en faisant moins de 20% au premier tour mais refuse le terme de « mépris » suggéré par un militant. Sur le plan personnel, il précise que leur relation allait du tout à fait cordial au très froid. Il déplore qu’au bout de cinq ans de cohabitation, les Français aient eu du mal à savoir ce qui venait de Jospin ou ce qui venait de Chirac.

Très vite le propos a été de défendre les principales mesures prises par son gouvernement lors des cinq ans cohabitation. Les 35 heures tout d’abord: elles sont, selon lui, une réussite, puisqu’elle permettaient de travailler moins pour gagner autant – et ainsi gagner quatre heures dans le rapport rétribution du travail/travail. Deux millions d’emplois ont été créés en cinq ans. La seule critique qu’il se fait est à propos des hôpitaux, pour lesquels la transition était trop rapide.

À propos du slogan « travailler plus pour gagner plus », Jospin rappelle que ça n’est en rien du progrès: on applaudissait le candidat Sarkozy juste parce qu’il ne proposait pas de gagner moins en travaillant plus. « c’est, quand même, la moindre des choses que de gagner plus si l’on travaille plus ! », dit-il.

Les privatisations ensuite: le premier ministre affirme qu’elle n’en étaient pas, puisque le capital d’Air France, de France Télécom comme d’EADS n’a été ouvert qu’à 49% aux investisseurs privés. La logique était de permettre à ces entreprises de passer des contrats à l’étranger, qui demandaient des repères (le marché, donc) pour les évaluer. Ces entreprises n’ont été réellement privatisées qu’après, sous la droite. Rien n’a été dit sur les autres entreprises et banques.

À l’occasion d’une question assez pertinente sur les tendances laxistes de la gauche à propos de sécurité, Jospin explique que la gauche n’a jamais été laxiste: la sûreté était même un thème essentiel lors du colloque de Villepinte (1997). Selon lui, c’est parce que la gauche écologiste a du mal à assumer ce discours que la perception que l’on en a est biaisée; et la police de proximité aurait été très efficace si on lui avait laissé le temps de monter en puissance.

Petite interlude sympathique lorsqu’une fille du public s’excuse pour son amateurisme avant de lui « déclarer son amour ». Réponse cocasse de l’intéressé: « ça n’est pas en amour que j’aime les professionnelles ».

Sur l’Europe, Jospin rappelle qu’il a toujours lutté pour un euro large, qui concerne également les pays méditerranéens – de manière à éviter une gestion trop anglo-saxonne de la monnaie. Ainsi selon lui ne devons nous surtout pas abandonner la Grèce, malgré les mensonges et les maquillages.

Enfin, la conférence se clôt sans surprise sur une ébauche de pronostic pour 2012. L’ancien premier secrétaire explique que jamais les socialistes n’avaient été aussi profondément enraciné dans le territoire. Mais le PS n’est pas pour autant voué à être un parti local, et il a toutes ses chances pour les présidentielles, à condition de travailler beaucoup sur le fond – et de dégager, évidemment, un leadership.

« Le danger de la droite, c’est le cynisme. Celui de la gauche, l’angélisme. Avant de voter, épluchez toujours le bilan des candidats, et ne vous contentez pas de petites phrases ».

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