Vie du campus

L’école entre les murs va-t-elle dans le mur ?

L’éducation n’a pas été un enjeu majeur de la campagne présidentielle. Pourtant, aujourd’hui, l’école républicaine est enrayée ; système à deux vitesses, méthodes contestées, résultats décevants, nous avons peut-être manqué une occasion historique de transformer profondément un système archaïque.

logo_pres.jpgDans le cadre du «Grand Emprunt» fleurissent ces derniers temps d’ambitieux mastodontes universitaires, ces «initiatives d’excellence» au nombre de 8, dotées de budgets faramineux (presque 8 milliards d’euros), dans l’espoir d’un jour concurrencer les universités outre-manche et outre-atlantique les plus prestigieuses, et de glaner les premières places du grand classement de l’université de Jiao-Tong. On ne peut que s’en féliciter, d’autant que SciencesPo forme avec quatre universités et trois établissements d’enseignement supérieur le pôle de recherche Université Sorbonne Paris Cité. Mais ces vastes projets et les bilans polishés des Grandes Écoles, symboles de l’élitisme et de l’excellence hexagonale portés aux nues par les gouvernements masquent une réalité douloureuse, celle d’un système qui délaisse et sacrifie une partie de ses étudiants pour formater les meilleurs. Le constat est cinglant : 223 000, c’est le nombre d’élèves qui sont sortis sans diplôme du système scolaire l’année dernière. C’est une statistique froide et silencieuse derrière laquelle se cachent des milliers de jeunes désabusés et marginalisés qui dans un contexte d’âpre concurrence, de mondialisation débridée et de crise économique devront batailler bien plus pour s’en sortir. Elle marque également l’échec ou du moins la crise de l’école républicaine, ce pilier élevé sous la jeune troisième République pour unifier le territoire et rendre sa population capable de voter devenue sous la Vème république le socle de l’égalitarisme républicain, le ciment de l’unité nationale et l’ascenseur social des classes défavorisées. Quand on constate qu’aujourd’hui les chances de réussite d’un enfant de classe populaire en France sont à peu près les mêmes que celles du même enfant aux Etats-Unis, compte tenu des différences culturelles et historiques, la question du bien-fondé du modèle éducatif français se doit d’être soulevée.

grande-image.jpgA trois jours du premier tour de la présidentielle, l’Afev organisait le jeudi 19 avril une grande journée de l’éducation à SciencesPo pour débattre de l’état actuel, des limites et de la pérennité de l’école républicaine ainsi que des enjeux auxquels devra faire face le futur président de la République. «L’école entre les murs va-t-elle dans le mur ?», cette interrogation constituait le fil directeur des trois temps d’échange et de réflexion de la journée : le matin, les étudiants étaient invités à la projection du film «L’école à bout de souffle» en présence de la réalisatrice Marina Julienne, puis en début d’après-midi à un Workshop collectif pour définir 5 propositions pour l’éducation durant le prochain quinquennat, et enfin à une conférence sur les limites et la pérennité de l’école républicaine en compagnie de Marie Duru-Bellat (sociologue), de Peter Gumbel (journaliste anglais), Bernard Stiegler (philosophe) et de deux représentants de partis politiques, Vincent Chauvet pour le Modem et Bruno Pain pour le Ps, pour cerner le sujet dans toutes ses dimensions. La Péniche couvrait l’évènement ; pour ceux qui n’ont pas pu être présents, voici les grandes bouées pour ne pas vous égarer entre les vagues.

De l’avis de tout le monde, notre système éducatif est à bout de souffle ; dans un film ahurissant, Marinna Julienne montre les dérapages de notre système. Malgré des rythmes scolaires intensifs (860 heures de cours par an soit 100 de plus que la moyenne européenne), des programmes surchargés, des évaluations récurrentes, les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes et des enjeux internationaux. Peter Gumble a comparé les résultats français et étrangers, et ces derniers sont souvent nettement meilleurs. La Belgique est en ce sens un exemple saisissant : l’école flamande fonctionne bien mieux que l’école wallonne calquée sur le modèle français. Une étude PISA de 2009 classe la France à la 22ème place (sur 65) en ce qui concerne la compréhension écrite, la culture «mathématique» et à la 27ème place pour ce qui est de la culture scientifique. Elle constate la bipolarisation des élèves entre les excellents et les très mauvais et le poids croissant de l’origine socio-économique.

evalCE1.pngOn peut expliquer ces mauvais résultats internationaux de plusieurs manières : tout d’abord l’école baigne dans un climat de stress omniprésent et permanent, avec une hypersélectivité, des notes vexatoires et des remarques lapidaires. Des enfants, qui dès la maternelle s’en prennent plein les dents de lait – à quand le Prozac dans le Doowap? – aux parents qui font grimper l’action Acadomia en bourse, en passant par les professeurs abandonnés et insultés, l’école est présentée dans le film comme une institution à la dérive, où l’on nage parfois en plein délire : on voit une mère envoyer sa petite fille de 5 ans en minischool le mercredi pour apprendre l’anglais et l’arabe, une autre nourrit à elle seule un psycho-pédagogue, une psycho-motricienne, un orthophoniste, un grapho-thérapeuthe – et c’est tout ? -, une autre encore fait soigner son enfant qui a la maladresse de dépasser en coloriant (sic), les enfants croulent sous les jeux ludo-éducatifs, les tests, les exercices, les «colonies de vacances éducatives», etc. Aussi, les inégalités se creusent : elles s’observent dès la maternelle dans la richesse du vocabulaire, la qualité de l’écriture et ont tendance à s’intensifier : par exemple, 16% des jeunes de 6ème ont des parents cadres ou de professions libérales tandis qu’ils sont 33% au bac général et 55% en classes préparatoires. La mise en échec est également très précoce : songez qu’à 5 ans certains rendent copie blanche ! Interrogés, parents, experts, professeurs, tous soulignent l’urgence d’un changement.

Tableau-resultats-PISA-2006.pngQuelles solutions envisager pour répondre à de telles préoccupations ? Le modèle finlandais fait souvent office de premier de la classe. Son système éducatif arrive en première place du classement PISA et il est tout à fait à l’opposé du modèle français : les élèves travaillent le plus souvent en groupe et apprennent en jouant; ils pratiquent beaucoup d’activités sportives et ne reçoivent pas de notes avant 12 ans. La réussite de l’école finnoise repose également sur la responsabilisation précoce des enfants et l’absence de redoublement et de stress. Devons-nous pour autant reproduire le même modèle ? La France n’est pas la Finlande et malgré tout, notre système comporte de nombreuses qualités qu’il faut avoir en tête pour nuancer ce tableau manichéen. Il ressort du débat du début d’après-midi entre les 25 participants un ensemble de mesures autour desquelles il y eut un relatif consensus : tout d’abord, il faut revaloriser le métier d’enseignant, qui a perdu en attractivité comme en témoigne la baisse du nombre de candidats au concours du CAPES, améliorer la formation des futurs professeurs et mobiliser ceux à la retraite pour faire du tutorat et de l’accompagnement scolaire ; il faut ensuite alléger les rythmes scolaires – mais qu’enlève-t-on ? – en privilégiant des activités artistiques et sportives l’après-midi, supprimer les classements et les notes à l’école primaire et au collège et améliorer la relation entre les corps enseignants, les élèves et les familles. Il faudrait favoriser l’individualisation des pédagogies, s’appuyer sur la réussite des élèves et dédramatiser leurs échecs.

Pourtant, selon Bernard Stiegler, le bouleversement à l’oeuvre est bien plus profond et de telles mesures ne prennent pas acte de celui-ci. Les découvertes scientifiques et biologiques ou encore la révolution numérique ont pris de vitesse des enseignants qui ont trente ans de retard sur l’état actuel des choses. Nous serions à un moment crucial de l’Histoire, un moment équivalent à la découverte de l’imprimerie en 1440 que personne n’arrive vraiment à contrôler.

A la fin de la journée, on garde un goût d’inachevé : l’éducation est un très vaste sujet qu’une journée – je n’ose même pas dire un article – ne peut qu’effleurer. On quitte malgré tout l’amphithéâtre Caquot en proie aux doutes et à une profonde inquiétude : l’école républicaine est en péril ; ses fondations fragiles, son pompeux appareil, sa machine obèse et cloisonnée se fracturent de toutes parts et il faudra beaucoup de courage, de choix et de sacrifices pour prolonger encore le rêve républicain, pour que cette école boursouflée, à bout de souffle, retrouve un peu d’air.

6 Comments

  • Paul L

    Je fais le compte-rendu d’un débat – auquel « lol » était cordialement invité(e) – et expose simplement les conclusions des participants ; je ne défends pas une opinion personnelle. Ceci dit, pour appuyer hqrpie, la moyenne que tu m’octroies ne m’est pas d’un grand secours pour comprendre mes erreurs et mes lacunes et ainsi progresser. Un bel argument sujet-verbe-complément (complément circonstanciel si on est gourmand) eut été plus instructif. Bien à toi.

  • lol

    Supprimer les notes au collège… ou comment étouffer l’excellence avant même qu’elle ait pu s’exprimer. Cet article ne mérite pas beaucoup plus que la moyenne.

  • hqrpie

    Rétrograde, ce serait génial. Les notes ne servent à rien et n’ont aucune signification en soi. Qu’est ce que ça veut dire, avoir 12/20 ? Cinq lignes expliquant pourquoi la copie est insuffisante/naze/géniale, etc. aideraient beaucoup plus les élèves…

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