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Le torchon brûle à propos des Roms

La déclaration de Manuel Valls datée du 25 septembre dernier qui déclarait que « les Roms n’ont vocation qu’à retourner en Roumanie et en Bulgarie » a fait grand bruit en écho à un problème structurel mondial mais aussi européen, à savoir l’intégration des minorités au sein des États-nations.

Camp de Roms dans le Nord Pas-de-Calais. crédit photo : Amnesty International 2013
Camp de Roms dans le Nord Pas-de-Calais. crédit photo : Amnesty International 2013

La Bulgarie et la Roumanie devraient selon Monsieur Valls supporter la totalité des coûts sociaux et le travail d’intégration. Le problème analysé de ce point de vue peut potentiellement se régler assez aisément. Mais le manque de solution est tout aussi criant dans les Balkans. Le ministre de l’Intérieur semble voir le problème avec une perspective trop française, c’est-à-dire une vision centrée sur le sol. Si les Roms viennent des pays de l’Europe de l’Est, alors mécaniquement c’est là que se trouverait leur patrie. Pour Vlad, un étudiant roumain, d’ailleurs exaspéré par l’amalgame récurant entre sa nationalité et la communauté Rom, la citoyenneté n’est qu’une formalité légale. Les Roms minoritaires, où qu’ils soient à travers l’Europe, sont apatrides : rentrer en Roumanie n’est donc pas rentrer au pays.

Tout d’abord, les Roms émigrent aussi depuis la Hongrie, la Slovaquie la République Tchèque et le Kosovo, l’affaire Leonarda n’en est qu’une preuve supplémentaire. De plus, il faut compter avec le concept d’ethnie, très prégnant, dans les Balkans en particulier. Un Rom de Roumanie par exemple peut habiter le pays, avoir la nationalité, mais il ne sera pas nécessairement considéré comme ethniquement roumain. Cette différence n’est pas mince. Offrir une citoyenneté de seconde zone ne paraît jamais être bon signe pour l’intégration. De plus, bien que l’on dénombre de sept à dix millions de Roms à travers l’Europe, seul 2% d’entre eux constituent la population non-sédentaire. Le peuplement reste fragmenté à l’échelle de plusieurs pays. Ainsi, il semble aisé de discriminer une population désunie, morcelée et minoritaire dans tous les États qu’elle occupe.

Une situation préoccupante : le cas de la France

Les Roms sont l’une des plus importantes minorités d’Europe. Pourtant, nous savons bien peu de choses à leur propos. Une étudiante franco-roumaine souligne d’ailleurs que les ‘Roms’ ne sont pas une population homogène comme on se plaît parfois à le penser. Mais le plus problématique, c’est qu’encore aujourd’hui, nous sommes bien peu à vouloir apprendre. Cette question nous touche en tant qu’européens, mais aussi comme Français : plus de 300.000 individus séjourneraient en France, les foyers majeurs de peuplement étant l’Île-de-France, les villes de Lille et de Lyon. De plus, c’est en France que sont pratiquées les politiques publiques les plus offensives en matières d’expulsions forcées. L’article du Monde du 14 août 2012 n’hésite pas à mettre en lumière ces mesures agressives, 25% des expulsions concernant spécifiquement des populations Roms de Bulgarie ou de Roumanie.

Cette parodie d’intégration bafoue d’ailleurs impunément le droit international. Des traités européens et internationaux ont été signés par les États. Dans les textes sont garantis des droits fondamentaux. Citons le droit au logement, l’obligation de préavis d’expulsion et des conditions décentes de relogement, parmi d’autres encore. Un étudiant Bulgare s’étonne d’ailleurs du traitement réservé aux Roms en France, qu’il aurait cru meilleur dans le pays se revendiquant si fréquemment comme la patrie des droits de l’Homme

Or, en France notamment, l’encadrement des Roms est encore hasardeux. Les attentes des populations ne sont pas respectées. Les expulsions massives se font très souvent sans préavis collectif ou avec un flou concernant la date. D’ailleurs, certaines sont pratiquées pendant l’hiver. Quant aux conditions de relogement, elles sont totalement inadaptées et donc vont à l’encontre du droit au logement opposable, censé « tenir compte des besoins des personnes ». Trop souvent amalgamées avec les SDF, il faudrait adopter une démarche plus ciblée pour traiter le problème. Les places en foyer ou en hôtel contraignent l’existence des familles : elles sont parfois séparées et souvent obligées de quitter les logements pendant la journée. Une circulaire a bien été diffusée en août 2012 pour pourvoir à l’intégration et au relogement, cependant du fait de la généralité de sa formulation, le texte reste déclaratif et ne contraint que peu les pouvoirs publics quant à sa mise en application. Or, comment est-il possible d’intégrer une population durablement si on ne lui permet pas la stabilité ?

L’accès à des logements pérennes devrait être la priorité absolue du gouvernement. Amnesty international reccueillait en 2012 le témoignage d’Adela, 26 ans et expulsée à quinze reprises de France depuis 2002 : « Je ne reste pas ici parce que je suis bien, c’est parce que je n’ai pas le choix. Moi je voudrais un travail et une maison comme tout le monde, et pas vivre dans un bidonville ». Mais cette intégration doit être progressive. « En Roumanie par exemple, le gouvernement avait offert des logements sociaux aux Roms », relate un élève roumain. « Ils ont tout pris et sont partis ». L’adaptation ne se fait pas toujours correctement pour des populations habituées à l’errance et à la vie précaire.

L’instabilité des roms fait système

Couplée à l’instabilité de logement, l’impossible sérénité des populations pour trouver un emploi ou scolariser les enfants handicape les populations. Alors que la grande majorité des parents vivent en situation précaire – en 2012, 3 300 Roms habitent dans des camps ou dans des squats lillois, ils sont 1 126 à Lyon – souhaitent voir leurs enfants scolarisés, les expulsions viennent couper court à tout espoir d’insertion dans le système scolaire.

Se targuer de pratiquer des politiques « humaines » quant à l’éducation des Roms comme l’a fait François Hollande alors que des expulsions sont encore opérées n’est donc pas possible : outre le caractère traumatisant de l’expulsion influant sur les performances à l’école, la rupture du parcours scolaire n’est parfois pas réparable. Les élèves de quelques semaines n’ont pas toujours l’occasion de retenter l’expérience. En effet, le déplacement forcé peut s’effectuer à l’échelle d’une ville, d’une région ou d’un pays. Nous pouvons penser que certains ne voient plus la raison de la scolarisation. Le découragement apparaît compréhensible quand il est possible d’être de nouveau déraciné le lendemain de son entrée à l’école, la préfecture ordonnant des expulsions d’enfants scolarisés.

L’école, contrairement à l’université, ne représente en aucun cas une barrière à l’expulsion, si ce n’est sur le plan strictement moral. Une famille qui survivait à Lille expliquait d’ailleurs que « les enfants n’allaient plus à l’école qui était trop loin de l’hôtel » dans lequel elle avait été relogée après avoir été expulsée de son campement. Ils craignaient d’être séparés des enfants s’ils venaient à être à nouveau expulsés pendant que les enfants seraient en classe.

Il ne s’agirait pas d’oublier que l’individu auquel on renvoie constamment une image négative de lui-même n’a généralement pas la force de la surmonter et le stigmate imposé par autrui devient alors partie intégrante de son comportement. Mécanisme encore plus éprouvé quand la personne stigmatisée est dépourvue de tout moyen d’accomplissement de soi, tels l’école ou le travail. Rosalina, jeune Rom de vingts ans a été scolarisée pendant quatre ans dans la banlieue de Lyon. Elle explique que « les parents ont honte de ne pas pouvoir laver leurs enfants, c’est dur pour eux car les autres ne jouent pas avec eux. On se sent comme des chiens ».

Pourtant dans les Balkans, les Roms ont tout de même l’opportunité de s’intégrer. Comme l’explique un étudiant bulgare, l’ethnie est un fait qui n’est pas nécessairement connoté ; on peut être Rom de naissance, mais en affichant une volonté de s’intégrer par le travail ou l’école, les habitants peuvent ne plus faire de différence entre un Rom et un Bulgare. En dehors des critères objectifs comme l’apparence, l’ethnie a donc aussi une dimension subjective sur laquelle on peut influer grâce aux vecteurs d’intégration.

Les Roms comme enjeu politique déterminant

Ce qui est frappant dans les propos qu’a tenu Manuel Valls, c’est bien cette apparente méconnaissance affichée de la réalité du terrain. Le socialiste était tiraillé par la droite pour apporter une réponse claire au problème d’intégration des Roms. C’est pourquoi plus qu’une possible réforme élaborée dans la concertation au sein des socialistes, c’est un coup médiatique que le ministre est venu jouer. Il blâme les Roms de ne pas savoir s’intégrer sans pour autant entendre les demandes de leur part.Mais étant le ministre préféré des Français, il semble pouvoir  prendre ses distances vis-à-vis des socialistes et ce tout en restant légitime.

L’Union européenne n’a pas su plus que le gouvernement français apporter des réponses concrètes à la question des Roms. Tout de même, elle s’est offusquée de la situation. Tous les citoyens européens, Roms ou non, disposent du libre droit de circuler et de résider – plus de trois mois si la personne travaille ou est scolarisée –  à l’intérieur de l’Union européenne depuis le traité de Maastricht en 1992. Cependant, les contrôles aux frontières sont toujours en vigueur pour les États extérieurs à l’espace Schengen, comme le Royaume-Uni, la Roumanie ou la Bulgarie.

Or, les expulsions sont encore pratiquées à l’encontre de personnes libres de leurs mouvements. Sous l’ère Sarkozy déjà, la France était pointée du doigt. La commission prévoyait de mettre tous les moyens à sa disposition pour faire respecter le droit communautaire. Et malgré les 50 milliards d’euros débloqués pour l’intégration des Roms, les traités européens sont encore foulés aux pieds. Le problème, outre le manque de volonté politique, est la question du principe de subsidiarité : à quel niveau administratif faut-il intervenir ? À la vue des traités internationaux et du droit européen plutôt protecteurs, c’est au niveau national que le bât blesse.

De plus, les propos de Manuel Valls ont attiré les foudres de la Roumanie sur la France. Oubliée la visite cordiale de Jean-Marc Ayrault à Bucarest en juillet. Celle-ci laissait miroiter le rattachement de la Roumanie à l’espace Schengen dans un avenir flou mais censé être proche.

Néanmoins il convient de ne pas se leurrer, l’afflux des Roms ne va pas être bloqué pour autant. Le refus d’ouverture de l’espace Schengen a une conséquence nouvelle : les relations entre Bucarest et Paris sont devenues glaciales depuis la déclaration de Monsieur Valls. L’image médiatique de cette population est très questionnée au vu de l’ampleur de la polémique qui n’a de cesse d’enfler. Un étudiant roumain s’offusque d’ailleurs de ce qui est permis dans la presse française : « un journal roumain serait condamné pour discrimination s’il affichait le mot ‘Rom’ sur sa Une. En France, ces discriminations laissent indifférent ». Beaucoup s’attendent à voir apparaître ce sujet au coeur des débats relatifs aux municipales de 2014, permettant d’espérer une reconsidération de cette question tout sauf mineure.

Tom GUILBERT.

 

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