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Le 11 septembre, 20 ans après

Je fais partie d’une génération qui n’était pas née le 11 septembre 2001.

Pour moi, comme pour beaucoup de mes amis, cette date appartient à l’histoire, contemporaine, certes, mais avec toute la connotation lointaine et brumeuse qui accompagne cette représentation. Paradoxalement, cet évènement est terriblement ancré dans notre imaginaire, même s’il n’a pour nous sûrement pas la même signification que pour nos parents et tous ceux qui ont vécu, de plus ou moins loin, les attentats.


Il y a quelques jours, une amie très proche me racontait la conversation qui s’était déroulée dans sa conférence de méthode, au sujet du 11 septembre. Le professeur, qui doit avoir une cinquantaine d’année, leur a demandé ce que signifiait pour eux cet évènement. Lui, comme chaque adulte au moment des attentats de New York, se souvenait où il était au moment où il a appris ce qui se passait à Manhattan. Il est apparemment tombé des nues quand les élèves ont expliqué qu’ils ne ressentaient pas entièrement la portée du choc et de la surprise qui ont frappé le monde occidental lors de l’effondrement des tours. Enfants des années 2000, nous avons grandi dans un monde où l’hégémonie américaine est régulièrement remise en question ; où des attentats sont commis sur le sol occidental suffisamment souvent pour qu’ils ne soient plus considérés comme des impossibles qui se sont réalisés ; où chacun connait, de près ou de loin, directement ou indirectement, quelqu’un qui a été touché par une attaque terroriste. Dans cet échange de perspective entre professeur et étudiants, ces derniers ont réalisé que c’était peut-être quelque chose de propre à notre génération que d’avoir pour première pensée, lorsque nous entendons un grand bruit dans la rue, celle d’un attentat terroriste.

Le tournant brutal du vingt-et-unième siècle

Le 11 septembre a sûrement marqué l’entrée dans le vingt-et-unième siècle. Annoncé en 1989 comme le siècle de la « fin de l’histoire », les attentats ont brutalement démontré que l’enterrement du système bipolaire sous les décombres du mur de Berlin ne marquait pas la victoire incontestée de la démocratie, mais dévoilait d’autres enjeux géopolitiques. Vingt ans après, la situation mondiale est l’héritière des instabilités révélées par la fin de la guerre froide, en témoigne la prise du pouvoir afghan par les talibans, tristement similaire à celle de 1996.
Cela nous rappelle que le triste anniversaire que l’on commémore cette année marque aussi les vingt ans d’une guerre contre le terrorisme lancée au lendemain des attaques en réponse au traumatisme. Une guerre plus coûteuse en vies humaines que les attentats eux-mêmes. Une guerre au bilan plus que mitigé, à en regarder l’instabilité qu’elle a entraînée au Moyen-Orient, région érigée en territoire du mal par l’administration Bush. Une guerre bien vaine, ce qu’illustre encore une fois parfaitement la situation en Afghanistan : vingt ans de mobilisation de soldats américains et alliés pour combattre les Talibans, qui viennent de reprendre le contrôle du pays, au désespoir d’une population saignée par deux décennies de guérillas.

Lutter contre le terrorisme au mépris des droits humains

Commémorer le 11 septembre, c’est aussi revenir sur vingt ans sans procès et un deuil impossible. Les présumés coupables et complices, incarcérés à la prison de Guantanamo, à Cuba, n’ont toujours pas été jugés par une cour civile sur le territoire américain. L’extraterritorialité de la base servant de prétexte au États-Unis pour affirmer que la législation américaine ne s’y applique pas, les détenus ont été soumis à de nombreuses tortures et violations de leurs droits humains. Aujourd’hui, le procès du 11 septembre semble impossible, ou du moins improbable, tant la santé physique et mentale des détenus s’est dégradée. Le deuil des proches des disparus, qu’il s’agisse des trois mille personnes qui ont été tuées le 11 septembre et de ceux, tout aussi nombreux, qui sont morts de cancers ou se sont suicidés depuis, est ainsi difficile voire impossible. L’absence d’une justice rendue les empêche de tourner la page et de panser leurs blessures.
Vingt ans de torture à Guantanamo, mais aussi vingt ans d’abus de pouvoir racistes de la part du FBI. En 2017, Terry Albury, agent qui avait rejoint le FBI juste avant les attaques contre les Twin Towers, à l’origine pour lutter contre l’exploitation infantile, a raconté à des journalistes les méthodes d’investigation dans le contre-terrorisme, la branche à laquelle il a vite été affecté après le 11 septembre. Pour cela, il a été condamné à quatre ans de prison en 2018, en vertu de l’Espionage Act, avant d’être relaxé en 2020. Il raconte qu’après les attentats, le FBI a considérablement doublé la part de son activité dédiée au contre-terrorisme. L’efficacité de cette agence fédérale, et donc le budget qui lui est accordé, est mesurée par le nombre d’investigations ouvertes, et non pas par le nombre d’enquêtes résolues. Selon Terry Albury, cela a conduit le FBI à ouvrir des enquêtes fondées sur du vent, pour montrer son implication dans la lutte antiterroriste. Ces enquêtes visaient en particulier les minorités raciales, les communautés musulmanes et/ou immigrées, non pas sur la base d’indices tangibles mais de préjugés racistes et xénophobes.

Les vingt ans du 11 septembre, ce sont vingt ans de traumatisme pour la société américaine, et plus largement, dans une tout autre mesure, pour tout le monde occidental. C’est un drame à supporter au quotidien depuis vingt ans, pour les survivants et les proches des victimes. Mais ce sont, aussi, vingt ans d’exactions et d’abus au nom d’une guerre totale contre le terrorisme, qui justifie que l’on méprise des siècles de progrès des droits humains. Nous commémorons ce 11 septembre 2021 un bien triste anniversaire, celui d’un évènement dramatique dont les conséquences imprègnent encore la société internationale.