La Mecque, sociologie d’un pèlerinage

Makkahi_mukarramah.jpgSur les panneaux d’affichage du 27 et parmi les évènements Facebook, il y a toujours une ou deux conférences qui n’ont rien pour se démarquer des autres. Au titre, on se dit « Eh, ça pourrait être cool. C’est quand ? » et souvent on en reste là parce qu’on a la flemme, d’autres trucs à penser ou bien une envie de méditation trois jours sans manger. Parce qu’au final, on ne va qu’aux conférences avec des ex-premiers ministres, des présidents, des PDG ou des Richard Descoings; résultat, 23 « attending » pour 436 « maybe » pour cette conférence organisée par Sciences Po Monde Arabe qui, avec son unique invité (déjà prof à Sciences Po, en plus) et son intitulé à rallonge («La Mecque, vision sociologique du pèlerinage») fait clairement partie de cette catégorie.

Pourtant, ce n’est pas comme si le sujet était « vision sociologique du chant des baleines » ou une conférence sur Bernard Lavilliers ; il s’agit là d’un sujet qu’on aime à décrire comme sensible: l’islam et un de ses cinq piliers, le hajj. D’autant que la thèse développée par Omar Saghi, l’intervenant et auteur du livre dont la conférence fait la promotion et qui s’intitule à trois mots près de la même manière, est relativement polémique, surtout si on la résume en une phrase: le pèlerinage à la Mecque, c’est le club-med musulman. Concrètement, pour 4000 € premier prix, on vous sert une formule tout inclus, vol et hôtel en pension complète. On vous propose mêmes des offres 4 jours à la Mecque – 1 semaine à Dubaï, c’est dire si on est loin de la bonne vieille caravane et ses six mois à marcher dans le sable de trois continents différents.

D’après M. Saghi (qui a surtout observé des pèlerins français), la principale cause de cette mutation est à chercher dans le changement de profil des pèlerins eux-mêmes et dans leur reinterprétation de la tradition. De 622 jusqu’aux années 1960 environ, le pèlerinage musulman est resté l’achèvement d’une vie passée à épargner, une occasion souvent unique de voir le monde, d’achever son cheminement spirituel et sa rédemption. Mais avec l’accession des descendants d’émigrés à des moyens de plus en plus élevés et la banalisation de l’avion de ligne, beaucoup ont pu multiplier les voyages à La Mecque, jusqu’à 5 ou 6 fois avant d’avoir 25 ans. Ce n’est plus la « qualité » du pèlerinage qui est symbole de foi mais sa quantité, et il devient aussi un facteur d’intégration sociale.

Le changement n’est évidemment pas du fait des pèlerins seuls. Logiquement, l’augmentation de la fréquence du hajj a considérablement augmenté le nombre de clients, un filon que n’ont pas manqué d’exploiter les autorités saoudiennes et les agences de voyage – et pas qu’un peu. Il faut rappeler que les 30-40 000 pèlerins des années 1930 sont devenus près de 3 millions aujourd’hui. Additionné aux quelques tragiques incidents des vingt-cinq dernières années (1979, 1987), on comprend la floraison des systèmes de surveillance tels caméras et bracelets électroniques, surtout s’ils se rentabilisent d’eux même. Ces mesures vont avec le formatage du parcours: remise à neuf constante des sites, démolition des symboles par trop païens sur les bords comme les résidences des compagnons du Prophète, remplacement des rituels un peu hystériques sur les bords par l’acquittement d’un petit chèque; une ligne de métro spéciale pèlerins, ouverte uniquement pendant le pèlerinage, a d’ailleurs été mise en place.

Que des remarques intéressantes donc, à la limite du polémique; mais sans audience, toute polémique perd de son intérêt. Sciences Po Monde Arabe s’était pourtant montré prometteur avec sa première conférence sur Israël-Palestine, ses diplomates professionnels, ses ovations et ses huées à tout va. Cette conférence-ci, certes desservie par une introductrice un peu décevante, a au contraire débouché sur une séance de questions sans passion ni véritable débat, alors que le sujet l’aurait mérité. Pour les novices on y aura tout de même beaucoup appris. Saviez-vous par exemple qu’il y a des quotas annuels de pèlerins pour les pays musulmans non occidentaux, que les pèlerins portent une tunique sans coutures en référence au linceul, ou que la plupart des rites à la Mecque reproduisent des pratiques pré-musulmanes comme la course après le soleil ?

Dans un tout autre registre, la prochaine conférence organisée par Sciences Po Monde Arabe sur la reconstruction de l’Irak sera égayée par la participation de l’ambassadeur d’Irak en France et sa Némesis désignée l’ambassadeur de France en Irak. Un casting qui présage espérons-le d’une vraie dialectique et d’une bonne empoignade de terroir.

3 réflexions au sujet de “La Mecque, sociologie d’un pèlerinage”

  1. Merci de relayer nos événements.
    La conférence a cependant attiré une petite centaine de personnes, pas seulement 23 « attending ». Le « débat » lui, s’il nétait pas « passioné » (ce qui n’était pas forcément le but dans le cadre d’une présentation d’ouvrage académique) a permis d’éclairer certains points importants de la thèse de l’auteur, conformément à la volonté de M. Saghi de ne pas faire une présentation magistrale pendant les 2h réservées pour la rencontre.
    Pour le compte rendu de SPMA voir http://revueaverroes.blog.lemonde.f
    Merci encore.

  2. Personnellement, et contrairement à l’auteur, j’ai trouvé cette conférence bien plus intéressante que la précédente de SPMA sur « Israël-Palestine », qui avait surtout été un débat peu clair, peu intéressant, rabâchant les mêmes clichés, etc.

    On avait là au contraire un intervenant expert de son sujet, avec une expérience de terrain (observation participante), avec une approche scientifique, une grande culture sociologique (cf. ses références à la biopolitique de Foucault, à Habermas, etc.), une séance de questions longue, calme et qui est allé assez loin (mais si tu préfères les foires d’empoigne libre à toi après tout).

  3. Merci pour cet article ! J’ai vraiment l’impression que ces derniers-temps la qualité a augmenté, bravo.
    Juste une idée qui m passe par la tête : et si la péniche.net se faisait plus souvent l’écho de ce genres de conférences (comprendre : celles qui ont l’air franchement intéressantes mais qui manquent de visibilité et de bouche-à-oreille), mais AVANT qu’elles aient lieu ? Du genre mettre en avant sur le site une conférence particulière afin d’attirer un peu de monde (histoire aussi que le journalisme soit parfois plus créateur d’informations que simple relai).

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