La liberté d’expression est un droit, débattre est un choix : contre l’extrême-droite et l’opportunisme à Sciences Po et ailleurs

* Les quelques personnes ayant souhaité inviter le candidat Zemmour ont quitté Les Engagés pour former une autre association de débats à Sciences Po.

Ah, les Engagés … Que vous dire ?

Vouloir pousser la jeunesse au centre de l’agora démocratique est une intention louable. Même en vivant sous un caillou, personne n’a pu échapper aux évolutions récentes de la vie politique en France, marquées par un sentiment d’abandon et de lassitude de la part de citoyen.ne.s qui ne se sentent pas écouté.e.s. Donc, l’idée de base est intéressante, elle est d’actualité. Cependant, jusqu’ici, certain.e.s s’étaient très peu reconnu.e.s dans les événements organisés dans un entre-soi invitant essentiellement des intervenant.e.s de cercles fermés. Mais comme le dit si bien le président, l’association est jeune, et elle a sans aucun doute une marge de progression. Seulement voilà, la « non-invitation-pour-l’instant » de Zemmour, c’est la goutte de trop.

Beaucoup n’ont rien dit quand les débats proposés se présentaient comme des versions aseptisées de ce qui se fait déjà dans les médias depuis des années. Mais était-ce vraiment en reproduisant les mêmes schémas qui ont poussé les gens à se sentir délaissé.e.s qu’on allait inclure le plus grand nombre ? Était-ce en sélectionnant les invité.e.s du débat en fonction de leur visibilité ? Le doute était permis.

Mais alors, inviter l’extrême droite ? à Sciences Po ?

Pensez à tous ces gens qui votent moins, sinon plus du tout. Ces « provinciaux”, ces pauvres, ces “non-éduqués”, ces immigré.e.s et descendant.e.s d’immigré.e.s, ces femmes, ces jeunes, ces handicapé.e.s.

Evidemment, tous et toutes allaient se sentir appelé.e.s dans l’agora par l’inspiration divine qu’allait provoquer un pseudo-débat, qui ne serait dans les faits qu’un pénible accrochage entre un sociologue recruté pour faire du fact checking à grand peine et un pétainiste desséché qui se prend pour Jean Moulin.

Evidemment, la politesse feutrée des amphithéâtres d’une grande école à 5 000 euros l’année (en moyenne) allait très certainement emporter sur son passage toutes et tous les abstentionnistes qui ne bouclent pas leurs fins de mois dans un élan de participation politique digne du Printemps des Peuples ou de la Commune de Paris.

Évidemment, essayer de mettre les équipes de CNews, BFMTV et Valeurs Actuelles au chômage en volant leur gagne-pain n’avait pas pour seul but de créer un bad buzz pour combler un manque d’attention, mais au contraire de stimuler la participation politique de la jeunesse française. Évidemment.

Ceci dit, personne n’a jamais attendu des Engagés qu’ils sauvent la démocratie française à eux seuls. Mais voilà, quand son président dit en interview qu’il ne veut pas « marginaliser une partie de la population qui vote à l’extrême droite« , de qui parle-t-il exactement ? De l’électorat de Marine le Pen, issu notamment des classes populaires et des zones rurales ? En quoi les inclue-t-on, ces gens, en invitant Zemmour à « débattre » contre un sociologue dans une école affectueusement surnommée « la Fabrique des Élites »?

Il n’y a rien de personnel contre le président des Engagés, ni qui que ce soit dans cette association. Mais quelle suffisance que de se penser habilité à « arbitrer » un débat politique car on serait neutre ! Non, il n’y a pas de neutralité en politique. Car la politique n’est pas un match de foot où l’on choisirait un arbitre allemand lors d’une rencontre France-Angleterre pour être sûr qu’il soit impartial. Car même si l’association se veut apartisane, le monde réel est fait de prises de position qui, même privées, restent plus ou moins conscientisées et s’inscrivent dans un cadre plus large de déterminismes sociaux, économiques et culturels. Les humains sont par définition des êtres subjectifs. Donc, cessons de nous raconter des histoires, cette pseudo objectivité n’existe pas.

Le choix de tolérer un discours haineux est déjà une prise de position en soi, mais le choix d’inviter un homme condamné à plusieurs reprises pour des propos appelant à la haine raciale est encore bien plus loin de la neutralité.

Concernant le sacro-saint débat démocratique invoqué de toutes parts, ne perdons pas de vue qu’ Eric Zemmour n’en respecte pas les règles. Il est facile de prétendre donner la parole à chacun.e mais un débat honnête se fonde sur une prise en compte des arguments de la partie adverse, et surtout, sur des faits. Or Eric Zemmour n’a cessé de le prouver, la réalité objective lui importe peu. Pire encore, elle est un obstacle dans ses argumentaires, elle nuit à la cohérence de sa position. Il méprise les journalistes qui ne sont pas d’accord avec lui, les exclut de ses meetings, et les menace avec des armes à feu sans y voir de problème.

Quand il faut mettre en avant leur pseudo-neutralité les engagés se donnent le rôle d’arbitre, mais quand il faut faire respecter les règles du débat démocratique il n’y a plus personne. Mettre le polémiste face à ses contradictions, lui opposer des arguments rationnels : tout cela a déjà été fait. Depuis vingt ans, les thèmes de l’extrême droite prennent de l’ampleur en France, et depuis vingt ans, Eric Zemmour est accueilli par les médias pour déverser sa haine et son mépris sans jamais se remettre en question. Ni la justice, ni ses contradicteur.rice.s, aussi prestigieux.ses soient-iels, n’ont pu l’en empêcher. Il est grand temps de prendre en compte la responsabilité de chacun dans cette banalisation, et d’arrêter avec ces belles illusions des miracles du débat démocratique.

Inviter Eric Zemmour, c’est donner encore un support à une rhétorique qui, par elle-même, fait du mal ; qui banalise des discours que l’on aurait considéré impensables il y a quelques années ; qui crée une réalité, dans l’esprit de son auditoire, où il est normal et anodin de haïr l’autre sous prétexte de sa couleur de peau, son genre, sa religion, sa sexualité ; qui contribue à faire passer Marine Le Pen pour un ange de modération ; qui aboutit souvent à de vraies démonstrations de violences physiques.

Oui, pour nous, le boycott, l’invisibilisation, sont des armes non négligeables pour affronter les discours de haine. La crise à laquelle sont confrontés les médias – surtout depuis le mouvement des Gilets jaunes – découle justement de ce manque de représentation et de reconnaissance dans les discours dominants. S’emparer des nouveaux outils communicationnels à notre disposition, créer nos propres médias, se rendre sur le terrain et diffuser d’autres manières d’embrasser le monde, vise à intégrer celles et ceux qui se sentent exclu.e.s au quotidien.

Des gens subissent les conséquences réelles de la politique, tous les jours. Le racisme, l’exploitation de classe, le validisme, le sexisme, la transphobie, l’homophobie sont politiques, et ils tuent tous les jours. Ils ruinent des vies tous les jours. Le fait de pouvoir prendre la politique comme un jeu et non pas comme un combat fondamentalement important est au mieux une vision naïve des choses, au pire une manifestation grotesque du privilège de n’avoir jamais vu la légitimité de ses droits être questionnée par un groupe dominant. C’est un luxe, de pouvoir traiter le débat politique comme une partie de polo, où il faudrait être fair play et élégant même quand on perd. Un luxe que tout le monde n’a pas et que la décence voudrait que l’on rejette.

Des étudiant.es de sciences po