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Interview de Mathias Vicherat – Partie 1/2 : « S’il y a un mouvement collectif, la réussite et le nouveau souffle vont être au rendez-vous ».

Dix mois après les révélations de l’affaire Duhamel et à l’issue d’un processus de sélection qui a fait couler beaucoup d’encre, Mathias Vicherat, ex-secrétaire général de Danone, a été nommé directeur de Sciences Po et administrateur de la FNSP le 19 novembre dernier. La Péniche l’a rencontré le 6 décembre au cours d’un entretien. Gouvernance, violences sexistes et sexuelles, vie étudiante, financement etc., le nouveau directeur s’exprime sur les enjeux qui traversent l’institution et les réponses qu’il compte apporter. 

  • En quoi votre mandat ouvre-t-il une nouvelle ère pour Sciences Po ?

D’abord, je pense que Sciences Po est à un moment important de son histoire, au-delà même de mon arrivée. Nous allons fêter les 150 ans de l’école et ouvrir en janvier le site de Saint-Thomas. Cela montre qu’il y a à la fois une projection vers l’avenir avec ce campus Oxfordien au cœur de Paris, une ambition et une innovation pour Sciences Po. En ce qui concerne mes ambitions pour le mandat qui m’a été confié à la suite de l’élection, j’ai une idée de méthode qui me paraît très importante et absolument clé : la collégialité. C’est-à- dire, faire en sorte que nous ayons la possibilité collectivement, avec les communautés étudiantes, enseignantes, salariées, les instances de gouvernance, d’avoir une vraie collégialité. C’est vraiment l’enjeu de collectif et de projection dans une co-construction qui me paraît vraiment important après ces mois de crise à Sciences Po. 

C’est pour cela que je suis allé au Conseil de la vie étudiante ce matin, et souhaite y revenir régulièrement. Nous avons discuté des groupes de travail qu’on pourrait monter. Je veux que le CVEF ait un vrai rôle de proposition sur les inscriptions pédagogiques, le nombre d’heures de cours, la pratique sportive, par exemple. Cette collégialité doit s’appliquer de la même manière avec les salariés. Je souhaite faire en sorte que dès le début d’année, il y ait une grande consultation des salariés qui soit lancée, pour construire avec eux le futur désirable de Sciences Po. Il n’y en a pas eu depuis 10 ans. Évidemment il y a des contraintes budgétaires, évidemment il y a des contraintes de tout ordre, mais ça me paraît vraiment important. Avec les enseignants, je souhaite aussi avoir cette forme de collégialité en faisant en sorte que le Sénat académique, qui réunit les 26 enseignants permanents, puisse avoir aussi une capacité de décision inscrite dans le règlement intérieur.

  • La collégialité sera donc la « marque » de votre mandat ?

Je pense qu’on avance en marchant, qu’il y aura bien d’autres choses dans la manière de faire et je ne peux pas dire aujourd’hui ce que seront ces cinq prochaines années, je n’ai pas de boule de cristal. En revanche, j’ai l’intuition, pour avoir rencontré plus de 200 personnes dans le cadre de ma candidature, qu’il y a ce besoin de grands desseins collectifs. Il y a un nombre de richesses absolument impressionnant au regard de la qualité des enseignants vacataires et permanents salariés, des étudiants et des étudiantes. S’il y a un mouvement collectif, la réussite et le nouveau souffle vont être au rendez-vous. Donc je ne sais pas si ça va être ma seule “marque” de fabrique. En tout cas ça va être une marque de fabrique de début de mandat, ça c’est évident.

  • Durant votre grand oral, vous avez affirmé être en désaccord vis-à-vis des critiques sur le manque de transparence qui ont pu être formulées à l’encontre de la procédure de sélection des candidats à la direction de Sciences Po. Des élus étudiants ont également pointé le manque de représentation étudiante, et notamment au sein de la commission de présélection.  Qu’en pensez-vous ?

Il y a plusieurs choses dans votre question. Concernant la représentation, il faut savoir que quand j’étais étudiant il y a 20 ans, les étudiants n’étaient pas représentés dans les instances de gouvernance comme ils le sont aujourd’hui, donc on peut toujours dire que ce n’est pas assez, mais on peut aussi regarder le chemin qui a été parcouru et le fait que les étudiants sont de plus en plus présents dans ces instances. Concernant la procédure de sélection en tant que telle, la commission de présélection a déterminé les 8 puis les 3 candidatures sur les 23 initiales qui ont ensuite été présentés devant le Conseil d’administration et le Conseil de l’Institut, où les étudiants étaient très nombreux. La présence des étudiants dans le choix de la nouvelle direction a donc été très importante. Qu’il n’y ait eu qu’un représentant étudiant dans la commission de présélection, c’est un fait, mais la décision en tant que telle a été prise par beaucoup plus d’étudiants. On peut dire que c’est parce que j’en sors comme directeur que j’ai cette appréciation. Mais il faut reconnaître qu’il n’y a pas une école, une institution qui ait eu ce niveau de transparence, de visibilité, cette dimension démocratique pour désigner son directeur. Oui, il y a sans doute encore des choses à améliorer. Et d’ailleurs, les deux présidentes (NDLR : La présidente duConseil de l’Institut, Jeanne Lazarus et la présidente du Conseil d’administration, LaurenceBertrand-Dorléac) l’ont reconnu, on peut faire un retour d’expérience, mais arrêtons collectivement de nous autoflageller, ça a été une vraie avancée et un vrai progrès.

  • Une réforme de la gouvernance et des statuts des conseils est-elle donc à l’ordre du jour ?

Les statuts sont sans doute à faire évoluer, par exemple sur le rôle de la faculté permanente et du Sénat académique. Je pense qu’il serait bien que ce dernier soit inscrit dans les statuts, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Concernant la présence des étudiants dans différentes instances, il peut y avoir encore des choses à améliorer. Je le porte dans mon projet. Il y a sans doute encore des choses à faire, mais encore une fois, arrêtons de nous autoflageller.

  • Une question qu’on ne pouvait éviter : comment avez-vous réagi à l’affaire Duhamel? Qu’avez-vous pensé de l’attitude de votre prédécesseur, Frédéric Mion ?

Évidemment que j’ai été heurté en tant qu’ancien de Sciences Po, j’ai été troublé et très affecté. Mais maintenant, ma priorité n’est pas de regarder      dans le rétroviseur, mais de me projeter dans ce que doit être Sciences Po dans les années à venir. Je crois en réalité que cette crise a été une crise institutionnelle, une crise morale et degouvernance mais qui, d’une certaine manière, a révélé aussi d’autres formes de crises, etnotamment une forme de crise de croissance et de développement. Si l’institution a été tant chamboulée, c’est aussi parce que, d’une certaine manière, elle était elle-même en mutation, et en crise sur le plan de son développement, de l’organisation, et des moyens humains. C’est pour ça que je souhaite ancrer Science Po dans un cadre de collégialité, d’ambition académique, pédagogique, tout en prenant en compte cette crise de développement vraiment importante, au- delà de la crise de gouvernance. Et c’est aussi la raison pour laquelle je souhaite accélérer dès janvier la mise en œuvre de mesures fortes sur les violences sexuelles et sexistes.

  • Par rapport aux violences sexistes et sexuelles, vous avez affirmé prendre acte des dysfonctionnements du dispositif d’écoute lors de votre Grand oral. Allez-vous rencontrer et dialoguer avec les associations étudiantes qui sont très présentes sur ce sujet, afin d’y remédier ?

Oui, bien sûr. Dans le cadre de mon projet, j’ai développé de manière très forte ce sujet qui me paraît absolument essentiel et sur lequel je suis à la fois personnellement et professionnellement totalement engagé. Quand j’étais à la SNCF, j’étais un des sponsors de “SNCF au féminin”. Chez Danone, j’étais un des sponsors de “Inclusive Diversity”, qui était un projet très  important sur ce sujet.

Concernant Sciences Po, il y a évidemment un enjeu de mise en œuvre extrêmement rapide et concrète d’un dispositif. Il faut penser aux dispositifs concrets c’est-à-dire, quel numéro appeler en cas de VSS, quelle cellule d’enquête pour caractériser rapidement les faits, quelle sanction disciplinaire? La formation, la prévention, c’est essentiel, mais pour moi, le sujeturgent,c’estceluidelamiseen placed’un dispositifrobuste. Nous installerons dès janvier une cellule d’enquête, en parallèle du dispositif d’écoute déjà existant en partenariat avec France victimes. Je donnerai alors comme instruction d’avoir la plus grande sévérité, pour faire en sorte qu’il y ait une réponse rapide et, en cas de faits caractérisés, saisir le procureur de la République. Je souhaite également déployer ce dispositif aux cas de discriminations.

  • Quels seront les moyens alloués à cette cellule ?

On mettra les moyens, je ne connais pas encore le budget à l’euro près, mais évidemment qu’il y aura un budget, c’est une priorité. Cette cellule sur les discriminations et sur les VSS sera placée auprès de moi, c’est ce que j’ai mis dans mon projet.

  • Nous aimerions évoquer les admissions. En 2020, 49% des admis venaient de la procédure internationale, 43% de la procédure française et seulement 7% des CEP. Cette répartition est-elle satisfaisante ? N’y a t-il pas un déséquilibre entre procédure d’admission internationale et procédure CEP ?

Mon ambition est de renforcer les procédures CEP, de faire en sorte qu’on arrive à 200 lycéespartenaires, contre 166 à l’heure actuelle. De plus, l’autre indicateur clé en termes socio- économiques est le taux de boursiers, nous souhaitons aller jusqu’à 30% de boursiers, sachant que tous les CEP ne sont pas boursiers.

Quelle autre grande école française a autant de boursiers? Les procédures CEP ont été une révolution dans l’éducation, et ont été copiées par toute une série d’institutions. Les CEP représentaient 15% des admis en première année d’ici à 2 ans. Concernant les  49% d’étudiants étrangers, c’est quand même une formidable ouverture.

  • Puisque vous souhaitez augmenter le nombre de lycées conventionnés, souhaitez vous également augmenter la part d’admis issus de la procédure CEP ?

L’idée est bien d’augmenter cette pluralité, cette ouverture sociale de Sciences Po avec à la fois plus de boursiers et évidemment une ouverture plus large des CEP. Parce que le sujet principal des CEP est la concentration géographique sur l’urbain. Le fait d’ouvrir davantage permet aussi d’aller sur des zones rurales, périurbaines et c’est très important dans l’ouverture sociale et géographique de Sciences Po. Et nous passerons de 10 à 15% des admis.

  • Vous avez parlé d’un accroissement du personnel chargé de la santé mentale des étuVous avez parlé d’un accroissement du personnel chargé de la santé mentale des étudiants, est-ce que vous pouvez nous donner plus d’informations par rapport à ce que vous voulez mettre en place ?

Ce que j’ai dit et ce que je souhaite, c’est qu’on augmente les capacités dans ce domaine, parce que je pense qu’il est plus compliqué pour les étudiants étrangers et de région d’avoir des rendez-vous médicaux et un suivi médical. Ce que j’aimerais, c’est qu’il y ait un vrai centre de santé qui se mette en place à Sciences Po, notamment sur le campus parisien mais il faut aussi que sur les campus en région on puisse avoir cela. 

  • Concernant le suivi individualisé des étudiants, avez-vous une idée du nombre d’étudiants par rapport au nombre de personnes qui suivront ces étudiants ?

J’ai beaucoup parlé aux étudiants et aux représentants syndicaux dans le cadre de ma candidature. Certains étaient en alternance chez Danone. Il y a une vraie attente pour le suivi individualisé. Par rapport à d’autres dispositifs universitaires qu’il peut y avoir notamment à l’international, il semble que les étudiants ne soient pas suffisamment suivis de manière individualisée, même si la direction de la formation initiale et les enseignants font déjà beaucoup. Je crois qu’il y a des efforts à faire dans 3 directions. Il y a évidemment le suivi pédagogique, qui doit se faire entre les professeurs et les assistants pédagogiques. J’aimerais qu’il puisse y avoir des rendez-vous, un bureau ouvert et voir son professeur ou son responsable pédagogique comme dans beaucoup d’universités étrangères. Comme nous l’avons évoqué ensuite, le bien être étudiant et la santé mentale me paraissent vraiment très importants et font partie des éléments clés. Et puis il y a le sujet de l’orientation et des débouchés professionnels. Aujourd’hui, il y a deux dispositifs qui existent : les alumni d’un côté, Sciences Po de l’autre. Je pense qu’il faut plus de connexion et de conjugaison entre les deux. Je travaille là-dessus avec Pascal Perrineau. Je crois que c’est vraiment très important et que l’on peut faire encore mieux dans ce domaine-là, c’est-à-dire, vous aider à déterminer l’offre de l’alternance, parce que l’on sait que l’alternance c’est un premier pas qui permet de se professionnaliser et que l’on trouve plus facilement un emploi après une alternance parce qu’on a déjà commencé à préparer sa vie professionnelle et à créer des contacts avec l’entreprise, qui pourra vous embaucher. Les étudiantes et étudiants sont l’alpha et l’oméga de la manière dont l’école doit fonctionner. (…) Vous êtes la priorité absolue et l’individualisation est au cœur de cette ambition. 


Cet entretien a été relu et amendé par l’intéressé.

Interview menée par Lisa Guillemin et Yann Messager