Beau, l’Aisne se tue, Harraps bourre, trois reines à l’affiche.

Historiens néophytes, agrégés prétentieux, les siècles passés resurgissent dans notre actualité culturelle et ce serait dommage d’en perdre une miette. Nous vivons sans nous en rendre compte dans un film d’horreur des plus angoissants. Trois reines sans tête sortent de leur tombes pour hanter le paysage. Le monde des arts rend un hommage de plus à trois victimes de leurs destins, vous n’avez plus aucune excuse pour vous tourner les pouces, il y en a pour tous les goûts.

Commençons par le plus grand public : « Deux soeurs et un roi », un film de Justin Chadwick sort le 2 avril, adaptation cinématographique du roman de Philippa Gregory « The other Boleyn girl ». Ce film nous plonge dans un drame terrible de têtes couronnées qui finissent tranchées. Au début du XVIème siècle, le bon gros roi d’Angleterre Henry VIII (Eric Bana, que l’on avait connu comme Hector, héros en jupette de cuir dans Troie) trouve que sa reine se fait un peu vieille et se paierait bien une petite cure de jouvence. Sir et lady Boleyn (Kristin Scott Thomas) ont justement une fille pas trop moche à caser, Anne (Natalie Portman, excusez du peu) qui fait son entrée à la cour. Seulement Anne a une soeur, Mary, pas mal non plus (Scarlett Johanson), que le roi remarque et trouve à son goût. Cela s’explique. Jalousie de soeurs, combat perpétuel de la blonde et de la brune, dénonciation de la condition de la femme-objet mais aussi apologie de la ruse féminine qui lutte sans merci contre la force brutale des hommes. Trahisons, compromis, coups de théâtre, église schismatique (sic), cris, larmes interprétés par un casting alléchant. Sans parler de la mise en scène qui étouffe le spectateur dans un univers mystérieux, sombre, machiavélique. Impeccable.

Mais la grande force de ce film sur la plupart des reconstitutions historiques c’est son respect de la réalité historique. À un ou deux détails près sans importance. On pourrait croire que ce scénario horrible, ce requiem macabre ne peut qu’être le fruit de quelques contemporains torturés mais pas du tout : la fiction et la réalité se rejoignent parfaitement. Anne Boleyn/Natalie Portman nous offre une intemporelle leçon de séduction : « fuis moi je te suis, suis moi je te fuis », devise incontournable de n’importe quelle romance où les loups ne sont jamais ceux qu’on croit avant de sombrer dans une folie irrépressible, une chute qui rappelle aussi bien Phèdre que les femmes torturées des films d’Almodovar. La condition féminine dans toute sa splendeur et dans toute sa laideur à la fois interprétée par une reine martyre ou catin ? À vous de trancher.

Tant qu’à faire si vous voulez en voir sur les Tudors, je vous recommande de regarder sur Canal + « Les Tudors » de Michael Hirst, depuis le 24 mars, tous les lundis à 20h50. Historiquement ce n’est pas très fiable mais c’est Jonathan Rhys Meyers (Matchpoint) qui incarne Henry VIII, alors bon pourquoi pas.

Au théâtre maintenant, un peu plus cher mais tellement plus sophistiqué. Le Théâtre 13 et Fabien Chappuis mettent en scène « Marie Stuart, une fable politique » de Schiller. La pièce ne prétend pas rivaliser avec les prouesses de dame Adjani à Marigny. Une fable politique autour de tout ce que la politique a toujours eu d’écoeurant et d’injuste, aussi bien hier qu’aujourd’hui. L’art dénonce les mécanismes injustes du pouvoir en prenant comme égérie la reine déchue d’Écosse, une victime comme on en fait plus. La rivalité entre Marie Stuart et Elizabeth, deux femmes (une blonde, une rousse pour changer), deux conceptions de la féminité, deux visions de la vie inconciliables. Si Marie Stuart va mourir, Elizabeth va vivre avec du sang sur les mains. Sont-elles maîtresses de leurs destinées ou jouets des éminences grises cyniques, la victime est-elle vraiment celle que l’on pense ? Voilà les questions soulevées par la pièce. La mise en scène est sobre, sur une scène de sable noir que foulent huit comédiens (au lieu de la vingtaine initialement prévue par Schiller) éclairés par des jeux de lumière qui servent le texte et des vidéos qui font office de décors. Du théâtre sophistiqué sur un sujet éternel. On aimerait en voir plus souvent.

D’une Marie à une autre, de la hache à la guillotine, Paris rend hommage à une reine dont le souvenir longtemps traîné dans la brioche a été repensé. Marie-Antoinette était elle une gamine stupide et capricieuse qui n’a eu que ce qu’elle méritait, ou une victime tragique de l’hystérie populaire ? La question avait été reposée par Sofia Coppola et chacun à l’époque y allait de sa petite opinion. La réponse nous est suggérée par les Galeries nationales Grand Palais dans l’exposition « Marie-Antoinette ».

Les commissaires Xavier Salmon et Pierre Arizzoli-Clémentel ainsi que le scénographe Robert Carsen proposent un voyage dans la vie de la reine en trois actes, de la vie de famille simple et tranquille de la petite archiduchesse autrichienne à la mise à mort de Madame Déficit en passant par la formation, la quadruple maternité, les plaisirs onéreux de la Reine de France. L’exposition nous ballade à travers la vie d’une femme qui possédait tout jusqu’à ce qu’elle n’ait plus rien. Des tableaux et des bustes par centaines jusqu’à connaître le moindre grain de beauté de sa majesté à toutes les époques de sa vie. Des meubles et des bijoux dont on n’imagine pas le prix, dont une reconstitution du collier de l’affaire du même nom. Des lettres et des citations à mettre les larmes aux yeux et un décor splendide dans lequel déambule le visiteur accompagné tout au long de la visite par la musique préférée de la reine.

Le visiteur passe par des sentiments très contradictoires et c’est là le vrai génie de l’exposition. Il ne s’agit certainement pas d’accuser ou de défendre l’Autrichienne. Il ne s’agit pas non plus de comprendre ce qui se passait dans sa tête de folle dépensière. On s’émeut devant la petite archiduchesse qu’on a envie de couvrir de cadeaux. On s’agace de son manque de sérieux et en même temps on envie sa vie de luxe. Seulement des soies aux tons pastels et des lumières vives, on passe petit à petit aux velours rouge cramoisi et à l’obscurité étouffante. Trop de luxe, de plaisirs, trop de fêtes, de dépenses, on se sent tellement soulagé quand enfin le couperet tombe. Sensation gênante de souhaiter la mort de cette femme somme toute innocente. Allez vous-même faire votre opinion d’une femme-enfant dont le coeur égale le courage. Une exposition riche de pièces uniques magnifiquement bien orchestrée.

Je récapitule : Anne Boleyn au cinéma, Marie Stuart et sa pièce romantique allemande et enfin Marie-Antoinette et son exposition aux Galeries nationales du Grand Palais. Trois femmes qui finirent la tête tranchée, pour des raisons complètement différentes. Il est nécessaire pour ne pas dire obligatoire d’aller rendre visite à au moins l’une d’entre elles. Le temps que l’on consacre aujourd’hui à comprendre les erreurs d’hier n’est jamais perdu pour demain.

Deux soeurs et un roi, sortie le 2 avril.

Marie Stuart, fable sur le pouvoir,
théâtre 13, 103 boulevard Auguste Blanqui, 13ème.
Du 11 mars au 20 avril 2008.
Mardi, mercredi et vendredi à 20h30 – Jeudi et samedi à 19h30 – Dimanche à 15h30.
15 euros, tarif étudiant, 13 euros le 13 avril.

Marie-Antoinette,
Galeries nationales du Grand Palais jusqu’au 30 juin.
Tous les jours de 10 h à 22 h et de 10 h à 20 h le jeudi. Fermé le mardi. (dernier accès 45 minutes avant la fermeture).
Ticket : 10 euros (+ audioguide 5 euros).

8 réflexions au sujet de “Beau, l’Aisne se tue, Harraps bourre, trois reines à l’affiche.”

  1. je viens enfin de comprendre le jeu de mots du titre (mieux vaut tard que jamais, ne vous moquez pas je vous prie) :
    Boleyn se tue à Rabsbourg !! enfin, je suis pas sûr pour le "à Rabsbourg" ^^’

  2. Dear Christine,

    la plupart du temps quand Hollywood s’empare de l’histoire cela donne de catastrophiques drames embourbés dans la bonne morale sirupeuse au goût de pop corn au sirop d’érable dont sont si friands nos voisins d’Amérique. Prendre des actrices aussi populaires c’était ouvrir ce film à un grand public, comme pour "Troye" ou "Marie Antoinette" par exemple. Par conséquent osez montrer l’histoire sous son vrai jour c’est fort : droit de cuissage, adultère, inceste, torture, tout y est. Alors il est vrai que l’on ne sait pas tout sur le mystère Boleyn et que Mary n’a certainement pas joué un aussi grand rôle dans l’ascencion ou la chute de sa soeur (quoiqu’on ne sait jamais) et que l’on ne montre pas toutes les tortures comme elles ont été pratiquées parce que sinon ça deviendrait trop gore pour les pauvres spectateurs, mais il n’en reste pas moins vrai que le réalisme du film est surprenant et je salue bien bas l’absence de sucre et de mélo ou de simplifications trop évidentes. Ça nous change…

  3. "la fiction et la réalité se rejoignent parfaitement."

    Excusez-moi, mais ce n’est pas vrai!! Le film "Deux soeurs POUR un roi" ainsi que le roman de Philippa Gregory s’éloignent beaucoup de l’histoire. Certes, on ne sait pas beacoup de choses sur Mary Boleyn, mais ce qu’on sait ne nous ramène pas à ce que Philipa Gregory a écrit. Je pense que vous êtes vraiment trop généreux avec la critique de ce film — moi, j’ai trouvé la dialogue affreuse (c’est dommage, puisque ce sont les bons acteurs qui jouent les rôles principaux) et la devise trop simplfiée, mélodramatique.

    Cela dit, merci beaucoup pour l’article, c’est assez intéressant que le monde des arts choisisse ce thème des reines dont la tête est tranchée!

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