Cinéma

A propos d’Elly, parce que l’Iran ne fait pas que des révolutions

allocine.jpgLes films iraniens sont souvent très plébiscités par les critiques européens au point que l’on en vient à se demander s’ils ne le sont pas systématiquement du fait de leur pays d’origine plus que de leur qualité réelle. Où plutôt, bénéficieraient-ils d’une critique aussi favorable s’ils n’étaient pas des films iraniens (Bien sur on peut rétorquer que seul un film iranien, justement, peut soulever les problèmes abordés) ?

A propos d’Elly, d’Asghar Farhadi, n’échappe pas à cette règle puisqu’il a reçu l’ours d’argent du meilleur réalisateur lors de la 59ème Berlinale ainsi que le prix du meilleur film au festival de Tribeca en date et que les critiques que j’ai pu lire ne l’ont pas non plus démenti. Si la question de savoir si les critiques sont plus facilement conciliants avec un film iranien demeure, après avoir vu A propos d’Elly je cède à mon tour au syndrome du plébiscite et vous encourage à aller vous aussi vérifier par vous-même, pour j’en suis sure être affecté du syndrome à votre tour. Si ce film acquière le statut de « petit bijou» c’est parce qu’il parvient à décrire la société iranienne en échappant au clichés, chose qui n’est pas facile nous en conviendrons. Le génie du réalisateur c’est de ne pas faire un film sur la société iranienne mais de réussir à la placer au cœur d’un message qu’il délivre subtilement au travers de l’histoire qu’il nous raconte, celle d’un groupe d’amis parti au bord de la mer Caspienne pour le week-end. Parmi ces amis étudiants et tous mariés à l’exception d’Ahmad, on retrouve Sepideh, jeune femme libre d’esprit qui semble avoir pris les rennes de l’organisation du séjour. Sepideh décide, Sepideh taquine, Sepideh joue aux entremetteuses et invite Elly dans l’espoir qu’elle et Ahmad se plaisent mutuellement. Jusque là, la société iranienne n’est pas si différente de la nôtre. Et puis Elly disparaît alors qu’elle surveillait les enfants au bord de la plage. S’est-elle noyée ? Est-elle partie sans prévenir ? Après tout, elle ne voulait rester qu’une nuit puis partir mais Sepideh l’en a dissuadé ou plutôt empêché. Comment le savoir puisqu’il est vrai que personne ne sait rien d’Elly à l’exception de Sepideh ? La disparition d’Elly va révéler la vivacité du conformisme au sein de la société iranienne et ce qui semblait simple au départ, partir en groupe mixte quelques jours, ne l’est plus tant lorsque le moment est venu de justifier la disparition d’Elly auprès de sa famille et du regard de la société toute entière. La situation est doublement complexe et il ne s’agit pas simplement de comprendre ce qu’il est réellement advenu d’Elly mais surtout de décider de la manière dont sa disparition va être présentée au monde extérieur au groupe. Parce que toutes les vérités ne sont pas socialement acceptables, Sepideh garde pour elle le plus longtemps possible qu’Elly était en fait déjà fiancée. Car une question la tourmente : que va-t-on dire à propos d’Elly ?

On retiendra du film cette scène magnifique, la dernière où Elly apparaît et où elle court sur la plage pour faire voler un cerf-volant. C’est, me semble-t-il, la seule scène du film où Elly à l’air vraiment heureuse. Peut être parce que c’est le seul moment elle se sent vraiment libre. Et peut être que ce sentiment de liberté s’explique parce qu’elle est alors seule et que personne ne peut la juger. Cette scène à mon avis résume à la perfection le message que le réalisateur essaie de transmettre à propos, non pas d’Elly cette fois, mais de la liberté des Iraniens. Libres, ils le sont, mais seulement tant que la société ne risque pas d’avoir a porter un jugement sur leur comportement. En cela on rejoint ce que Benjamin Constant écrivait en 1819 dans La liberté des Anciens comparés à celle des modernes, en opposant deux conceptions chronologiquement différenciées de la définition de la liberté. Le problème est là en Iran, les hommes et les femmes souhaitent une liberté au sens des modernes quand le pouvoir politique continue à vouloir leur imposer une liberté au sens des Anciens, c’est-à-dire conditionnelle et dépendante de l’approbation sociale. On ne peut s’empêcher de penser aux grandes tragédies grecques en voyant ce film parce que là aussi les dilemmes auxquels sont confrontés les personnages sont en quelques sortes inconcevables pour nous, qui vivons dans une société où la liberté individuelle n’est plus menacée aussi fortement par le conformisme social.

Vous l’aurez donc compris, prenez deux heures et allez voir ce film.

Illustration: Allociné.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.