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« Biodiversité, nature et développement » ou pourquoi l’environnement ne s’en sort pas.

Il est légitime de se demander si les prises de décision concernant l’environnement ne sont pas frappées d’un mal symptomatique aboutissant systématiquement à un flou artistique assez dommageable. Pourquoi cet engluement ? Car grâce aux points de vue d’intervenants de qualité, dont deux activement impliqués dans le Grenelle de l’Environnement, un amphithéâtre entier d’étudiants, de professeurs, d’experts ou de simples individus avertis avait l’occasion d’enrichir ses connaissances sur un sujet qui emplit de plus en plus l’espace public. Au bout d’un peu plus d’une heure et demie de conférence, cette mise à jour est décevante. Et quand c’est moyen, il faut aussi le dire.

A l’occasion de la parution de l’ouvrage Regards sur la Terre 2008 (le 11 octobre en librairies) se tenait à Sciences Po mercredi une conférence consacrée à la biodiversité. Si le volume précédent se focalisait sur les enjeux des changements climatiques, c’est cette année les thématiques de la biodiversité, de la sauvegarde des écosystèmes et du développement qui sont explorées. Etaient présents :

  • Jean-François Legrand, sénateur, Président du groupe de travail OGM au Grenelle de l’environnement, Président du Cercle Français de l’Eau,
  • Laurence Tubiana, directrice de la chaire Développement Durable de Sciences-po, présidente de l’IDDRI (Institut du Développement Durable et des Relations Internationales) et vice-présidente du groupe de travail n°4 du Grenelle de l’environnement ainsi que
  • Pierre Jacquet, chef économiste à l’AFD.

Les enjeux du sujet débatu ainsi que la présence d’intervenants passionnés et en prise avec l’actualité auraient dû aboutir à une conférence intéressante. En effet, en plus de la trame prévue par les conférenciers, une attente de la part de la salle fut palpable tout au long de la soirée quant aux avancées du Grenelle de l’environnement. Mais le traitement de ces deux axes ont relevé de grands constats recouvrant beaucoup de sujets dans le meilleur des cas, voire d’une littérale esquive.

Laurence Tubiana indique d’entrée, sans toutefois la définir, que « la biodiversité est un concept difficile à saisir ». Il existe une véritable complexité au sujet de cette thématique : d’une part il existe un foisonnement d’écosystèmes aux caractéristiques fort différentes. De plus l’étude de la biodiversité est rendue d’autant plus ardue que l’expertise en la matière est extrêmement éclatée. Des acteurs de tous bords aux outils et objectifs propres s’en sont emparés. Ce constat semble illustré par la suite de l’exposé : les enjeux développés par Mme Tubiana sont assez vagues et ne comprennent malheureusement aucune solution concrète. Aussi apprend –t-on qu’il existe une bataille sur la propriété des ressources, en particulier en terme de patrimoine génétique. Comment gérer la question des brevets sur le vivant dans les pays en développement qui contiennent les écosystèmes les plus riches ? Il existe un clivage Nord/Sud marqué dans ce domaine. Le dépassement de celui-ci permettra d’avancer beaucoup plus rapidement pour la préservation de la biodiversité. Un des problèmes principaux est celui des externalités : la sauvegarde de la forêt primaire est indispensable à l’ensemble de la planète. Dès lors il faudrait penser à une rémunération des paysans qui renoncent à défricher les zones forestières dans les pays en développement. Cette approche est à généraliser dans tous les domaines liés à la biodiversité. Des essais dans des pays riches ont prouvé que cela marchait. Mais les dires de Laurence Tubiana, sans manquer de véracité, auraient gagné à être plus précis et concrets.

Le début de l’intervention de Jean-Louis Legrand laissait présager qu’après une première partie introductive et générale, le débat allait s’engager dans l’exposé de problèmes ciblés et, optimiste hypothèse, de leurs solutions. Car soulever des questions environnementales, c’est souvent la fâcheuse et récurrente capacité de dénoncer un problème majeur sinon mortel pour l’Homme et la planète mais sans aucune solution à celui-ci. Bingo. Les propos du sénateur concernant le Grenelle de l’Environnement nous avaient mis l’eau à la bouche puisqu’il évoquait la « volonté partagée des groupes de travail d’aboutir à quelque chose de construit ». Il soulignait à quel point la parole avait été confisquée au sujet des OGM par les entreprises et ceux qu’il nomme affectueusement les « saltimbanques » (référence aux saltimbanques du Moyen-Âge qui attiraient l’attention) au détriment de la connaissance.

Malheureusement, la suite de la discussion est brusquement retombée dans les travers de la rhétorique environnementale usuelle : ainsi, vous sursauterez en sachant que 60% des services vitaux rendus à l’Homme le sont par la biodiversité. Que 40% de l’économie mondiale dépend de la bonne santé des écosystèmes. Qu’Einstein a prédit la disparition de toute vie dans un délai de 5 ans si venaient à mourir les abeilles. Enfin, qu’Hubert Reeves entrevoit la mort des mammifères de plus de 3 kilogrammes d’ici 150 ans si nous continuons à détériorer notre environnement comme nous le faisons actuellement. En revanche, il se peut que vous vous mettiez à pleurer en vous confrontant aux réponses exposées. L’eau est un support fondamental de la biodiversité. Dans le cadre du Grenelle, le projet « trame bleue » prévoit ainsi le bon état écologique des eaux en 2015. Il est amusant de noter que M. Legrand juge bon de nous confier avant même la fin du Grenelle de l’environnement qu’un tel objectif sera difficilement atteignable. Pour ce qui est de la biodiversité marine au niveau national, une loi cadre devrait être votée. Son efficacité dépendra bien sur de l’audace de ses rédacteurs et de la date à laquelle elle sera présentée. Enfin une proposition remarquable est avancée pour gérer la biodiversité marine à un niveau international : partant du constat qu’il est une absolue nécessité de respecter les océans, il suffirait de faire remarquer et accepter cette idée par tout le monde. La signature de ce qui sera une chartre sans principe juridique contraignant aura à peu de choses la même efficacité que celle du Pacte Briand-Kellog en 1928 qui avait déclaré la guerre hors-la-loi, avec le succès que l’on sait.

L’apport de Pierre Jacquet, économiste de renom fut plus intéressante. Sans nous proposer réellement de solutions il tenta néanmoins d’expliquer pourquoi les actes avaient du mal à suivre les recommandations formulées par la sphère des experts. La thématique est certes de plus en plus abordée, mais il persiste une objective ignorance au sujet de la biodiversité et des enjeux environnementaux en général. Si on n’agit pas davantage, c’est aussi pour des raisons économiques. Le problème fondamental est encore celui des externalités : les écosystèmes nous rendent d’immenses services qui ne rentrent pas dans un mécanisme de marché. Il faut trouver un moyen de prendre en compte ces externalité soit par la réglementation, soit en attribuant un prix à quelque chose qui n’en avait pas jusqu’alors. Et attention à ceux qui pensent que libéralisme et éthique sont deux termes opposés : la morale est tout simplement endogène au développement.
Pour terminer, Pierre Jacquet revient sur les pays en développement. Quand on observe ce qui est à la disposition des pays pauvres pour augmenter leur richesse et leur niveau de développement, on est forcés de considérer l’importance du capital naturel. Dit autrement, la destruction du capital naturel, des écosystèmes, des sols, est une véritable trappe à pauvreté.

Au bout d’une heure et demie de discussion, il était légitime de se sentir un peu déçu. On ne peut cependant pas tenir les intervenants responsables. La durée de la conférence, tout d’abord, ne permettait en aucun cas de balayer l’ensemble du suje. Il fallait soit accepter de se focaliser sur un aspect de la biodiversité pour le restituer en détail et en éludant le reste, soit se situer à un niveau de généralité élevé, ce qui a été choisi par les conférenciers. De surcroît, il y a eu un choix à faire dans le degré de vulgarisation du propos. Si certains ont pu considérer cette conférence comme la redite générale de problèmes déjà connus, une précision scientifique plus grande aurait à l’inverse exclu une partie de la salle de fait. Ce sont donc des choix qui ont eu tendance à rendre cette conférence très généraliste, mais qui étaient peut-être étudiés : ceux qui ont été mis en appétit par ces interventions ont pu à l’entrée de Boutmy ou peuvent désormais en librairie se procurer l’ouvrage Regards sur la terre 2008.

__On peut cependant remarquer une tendance de fond : l’environnement et les décisions, ça fait 13. Cette conférence illustre sans doute malgré elle la lenteur caractéristique avec laquelle les décisions relatives à l’environnement se prennent et sont par la suite appliquées. Les thématiques abordées le sont de façon intelligentes et réfléchies, mais le flou qui enveloppe la possibilité d’une action ultérieure désarçonne. Coïncidence amusante, le jour même était annoncé le report des résultats du Grenelle à la seconde partie du mois de décembre.

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