Édouard Geffray (de retour) à Sciences Po : L’École avec et face au numérique
Lundi 26 mars, l’association Caré a accueilli Édouard Geffray, ministre de l’Éducation nationale, pour une conférence de deux heures. Centrée sur « L’École face au défi numérique », la discussion a porté sur l’enjeu des nouvelles technologies, leur nécessaire encadrement, et les implications de leur essor sur l’enseignement plus largement.
Auteur : Gabriel Caputo
Image : Édouard Geffrey avec l’équipe de l’association Caré, Gabriel Caputo.
Nous voilà devant l’entrée de l’amphithéâtre Jacques Chapsal. Du côté de l’équipe de Caré, le Collectif d’Analyse et de Réflexion sur l’Éducation, on trépigne d’impatience. L’événement est important pour cette jeune association qui organise pour la première fois une conférence de cette envergure. Les portes s’ouvrent, les élèves s’installent, les membres du collectif s’affairent autour de la chaire. Puis c’est au tour du ministre d’arriver. Originaire du Val de Marne et familier de la Rue Saint-Guillaume, il a été étudiant à Sciences Po, puis enseignant jusqu’à l’année dernière au sein de l’École d’Affaires publiques.
Une École entre prudence et nécessaire évolution
Adoptant un ton léger et didactique, le ministre a dressé le portrait d’une « école face au numérique » marquée par des « enjeux de régulation, d’innovation et de citoyenneté ». Ceux-ci s’ajoutent à des tensions préexistantes : « tension démographique », par le déclin du nombre d’élèves, la génération 2025 comportant un effectif de 25% inférieur à la génération 2008, tension liée à un « climat scolaire » qui perd de son pouvoir rassembleur et, enfin, tension d’un enseignement, « cœur du réacteur », « percuté par l’intelligence artificielle (IA) plus que par le numérique », affirme l’ancien secrétaire général de la CNIL. L’IA apparaît comme un défi d’autant plus important qu’elle questionne les élèves, leurs pratiques d’apprentissage, mais aussi l’institution scolaire qui se doit d’intégrer une nouvelle technologie qu’elle peine elle-même à appréhender. Les diapositives diffusées à ce moment de la conférence l’ont rappelé : seuls 14% des enseignants français utilisent cette technologie, le plus faible pourcentage de l’OCDE. Le Collectif se questionne alors : « on a l’ambition d’une formule 1 mais on forme nos enseignants sur des bicyclettes. Le virage de l’IA est-il raté ? » Le Ministre choisit en tout cas d’emprunter un chemin de traverse, s’imaginant au volant d’une « 2 CV », en enjoignant les étudiants à faire preuve de prudence face à un potentiel « mirage de l’IA ». La Suède avait en effet, en précurseur, promu le numérique à l’école, avant de retrouver la voie des manuels physiques, avec des conséquences positives sur ses résultats PISA.
Du reste, le développement de l’IA est bien une réalité qui comprend quatre enjeux pour le Ministre. Le premier est pédagogique : « l’autorité du professeur, et en réalité de l’institution, vient de deux choses : l’autorité institutionnelle et l’intériorité du savoir. Car le professeur sait ce que je ne sais pas encore. » Or, cette intériorité est aujourd’hui remise en cause, l’information étant directement accessible à des élèves qui ne sont pas toujours capables de faire la distinction entre vraie et fausse information. D’un point de vue plus global, il s’agit de la « redéfinition de ce que l’on doit apprendre, de la manière de le faire », l’occasion pour Édouard Geffray de mentionner l’organisation de travaux au sein du ministère visant à éclaircir cet horizon.
Le deuxième enjeu est celui de la santé publique, alors que les troubles mentaux s’accroissent avec l’exposition aux écrans. C’est pourquoi « on ne veut pas être le vecteur de l’entrée ou de la propagation des écrans à la maison », et notamment chez les jeunes élèves de maternelle et de primaire. Au-delà de la diffusion des appareils, ce sont également des contenus diffusés sur les réseaux sociaux dont il faut se préoccuper. « Votre serviteur, a-t-il déclaré, a fait un article 40 sur Tiktok » afin d’alerter le procureur de la République sur la facilité avec laquelle les jeunes utilisateurs peuvent se voir exposés à des contenus dépressifs ou incitant au suicide entre autres.
La question civique constitue le troisième enjeu pour l’ex-directeur général de l’enseignement scolaire. Il faudrait « éveiller la conscience de la chose avant d’y être exposé ». En d’autres termes, il incomberait à l’institution scolaire de rendre les jeunes élèves capables d’appréhender les phénomènes sur lesquels ils sont susceptibles de tomber. Or, ce principe est aujourd’hui inversé à une époque où les enfants acquièrent leur premier téléphone à 8 ans et 9 mois en moyenne.
Quatrième et dernier enjeu, et pas des moindres, celui de la souveraineté pour « des outils souverains et une atténuation des biais, voire l’acceptation de biais objectivement choisi » permettant d’acquérir une forme de contrôle sur les filtres appliqués par les plateformes.
En finir avec « l’autoflagellation franco-française sur l’Éducation nationale et l’École »
Après la diffusion d’une vidéo dans laquelle les étudiants n’ont pas pris la défense du bien aimé cours de technologie au collège, ce fut le temps des questions posées par Caré, puis par les étudiants eux-mêmes.
L’association est notamment revenue sur l’EMI (Éducation aux médias et à l’information), qui doit être dispensée à 100% des collégiens d’ici 2027. Selon elle, et le constat semble implacable, il s’agit d’un enseignement « dilué dans l’EMC qui est lui-même dilué dans le cours de géographie ». « C’est sympa cette soirée ! », répond alors Édouard Geffray pour qui cet enseignement a d’abord vocation à être « très incarné », c’est-à-dire dispensé de manière plus concrète, ancrée dans le quotidien des élèves. Pour assurer le bon déroulement de ce type d’enseignement souvent relégué au second plan, Édouard Geffray souhaite un volume horaire dédié aux enseignements transversaux. Il est également revenu sur la nécessité de poursuivre le développement de communs numériques afin de fournir aux enseignants les ressources nécessaires à leur activité. En outre, il considère que la régulation de l’utilisation des écrans pour les plus jeunes ne sera pas applicable tant que des alternatives sociales ne seront pas effectivement accessibles à tous, à l’image de l’accès aux médiathèques pour les plus jeunes. Des perspectives de réforme existent donc pour un système scolaire qui continue de former les élèves même si tout n’est pas parfait, précise-t-il en appelant à en finir avec « l’autoflagellation franco-française sur l’Éducation nationale et l’École ».
Le ministre a également tenu à rappeler la place fondamentale qu’occuperait l’École au sein d’une société qui ne la considérerait pas toujours à sa juste valeur, comme en témoignerait l’utilisation du diminutif « prof » qu’il critique. Il souligne aussi l’importance de l’implication des parents, « tous capables de questionner leurs enfants sur leur journée », d’après ses mots. Pas sûr que les familles monoparentales, dont le temps alloué à ce type d’interaction est parfois plus contraint, acquiescent. L’enjeu est d’après lui de faire prendre conscience aux parents qu’ils ont un rôle à jouer dans la stimulation intellectuelle des enfants, indépendamment de l’origine sociale du foyer, afin de limiter les inégalités entre les élèves.
« Servir la société dont je suis issu est un grand honneur », choisit-il de conclure, encourageant les étudiantes et étudiants à s’investir, eux-aussi, en faveur de l’intérêt général, mais également à défendre une école républicaine trop souvent dévalorisée.
En somme, une conférence réussie. Carée, pourrait-on dire.