Vie du campus

Un écrivain particulier : Frédéric Beigbeder

Dans le cadre du cours électif Houellebecq: roman, modernité, politique, certains élèves de deuxième année ont eu l’immense joie de rencontrer (presque) en tête à tête un Frédéric Beigbeder (auteur entre autres de L’amour dure trois ans, Windows on the world, Nouvelles sous ectasy…) de retour dans son ancienne école et débordant de vie pour nous parler du roman, de l’écriture et de la vie en général.

La première question est lancée, elle porte sur la part autobiographique des romans de Houellebecq. Après en avoir souligné tout à la fois la banalité et l’importance, Beigbeder répond que le fait que l’auteur parle ou non de sa vie n’a, de son point de vue, que peu d’importance. Il existe forcément une certaine ambiguïté entre la part autobiographique et la part de vie fantasmée dans un roman, ce qu’Aragon avait souligné dans cette phrase : « Ecrire c’est mentir vrai. ».

Beigbeder évoque ensuite ses rapports littéraire et humain avec l’auteur qui nous intéresse. Les deux écrivains se sont rencontrés en 1994 lors de la publication du roman de Houellebecq Extension du domaine de la lutte. Il a aussi obtenu le prix de Flore crée en 1994 par notre invité pour son ouvrage Le sens du combat. D’autre part, on ne peut nier son influence sur le travail d’écrivain de Beigbeder. C’est lui qui le guidera vers la révélation auprès du grand public, national et international. En effet, lorsqu’il rencontre Houellebecq, Beigbeder est encore une espèce hybride, une sorte de chroniqueur un peu triste du monde de la nuit, écumant les boîtes à la mode. C’est Houellebecq qui va le pousser à écrire un roman sur sa vie professionnelle dans le milieu de la publicité dont il se plaint alors souvent.

En vérité, Houellebecq a influencé toute la génération des auteurs français actuels. Il est parvenu à réhabiliter l’intérêt d’un regard sur son époque, idée que Stendhal et Balzac, entre autres, avaient inventée avant lui mais qui fut ensuite rejetée par les écrivains de l’après deuxième guerre mondiale. Certains auteurs français se lancèrent alors dans le nouveau roman, explorant le langage et délaissant la vie de leurs contemporains. Au contraire, Houellebecq s’est fait le défenseur du roman revenu à une forme de réalisme. Et Beigbeder d’avancer une définition simplissime mais néanmoins efficace du roman, qui ne serait en définitive rien d’autre qu’un « mode d’emploi de la vie. »

Houellebecq veut ainsi redonner toute son importance à un roman qu’il veut global. Aussi est-il permis de penser que la provocation, qui lui tient lieu de marque de fabrique en quelque sorte, soit le seul moyen d’atteindre le niveau d’intensité qu’il entend donner à ses romans. Selon Beigbeder il n’est pas de roman sans provocation. Dans nos pauvres sociétés actuelles où le roman est mort et où les gens lui préfèrent le cinéma ou les blogs, les écrivains doivent se battre pour sa sauvegarde. Leur rôle est « de nous secouer comme des pruniers », ce que Houellebecq choisit de faire avec beaucoup d’humour. Au-delà de buts commerciaux, énerver les gens est une mission de salubrité publique qui revient tout spécialement à l’écrivain, car il est des choses qui ne se disent que dans les romans. Déjà Flaubert, dans Madame Bovary, évoque le sujet tabou qu’est l’adultère à cette époque. Plus tard, dans Lolita, Nabokov a lui aussi voulu repousser les limites, avec l’histoire du désir d’un homme pour une enfant. En résumé, un écrivain est intrinsèquement libre et énervant, choquant et différent.


Un élève ne manque cependant pas de souligner que tous les romans ne sont pas forcément provocants ce à quoi Beigbeder lui répond en citant Gide : « on ne fait pas de littérature avec de bons sentiments ». Pour lui, il est plus esthétique, mais aussi littérairement plus aisé, de dire que l’amour est impossible plutôt que de dire qu’il est éternel. La où ça sent la merde, ça sent l’être comme le disait si crûment Arthaud. Interrogé une nouvelle fois sur les détracteurs de Houellebecq, qui lui reprochent les préjugés contenus dans ses œuvres, notre invité en profite pour souligner le fait qu’un écrivain n’écrit pas forcément tout ce qu’il pense, il doit aussi laisser un peu d’espace d’expression aux cons (je reprends ses mots) qui peuplent notre planète.

Les romans de Houellebecq ont-ils une quelconque visée politique ? Comme le souligne Beigbeder, plus qu’à l’aise dans l’ironie, Houellebecq a eu la chance d’avoir des parents communistes contre qui il a pu se construire ; dans la totalité de ses romans il cherche à régler ses comptes avec la génération de 1968 . C’est un auteur extrêmement politique, qui ne s’engage dans aucune action politique à proprement parler mais qui résiste en continuant à écrire et à lire. D’ailleurs la sphère politique réelle convient mal aux écrivains qui s’y confondent le plus souvent en bêtises et en tristes banalités.

Nous abordons ensuite un « point sensible » c’est-à-dire la place et le rôle des femmes dans les ouvrages de Houellebecq. Le fait qu’il soit souvent traité de misogyne ne doit pas nous faire oublier le rapport ambiguë, de l’adoration au dégoût le plus profond, que ce dernier entretient avec la gente féminine, ce qui ne l’empêche pas de développer une certaine forme de romantisme dans ses oeuvres, notamment dans Plateforme. Ce rapport renvoie à l’enfance de l’écrivain, abandonné par sa mère et élevé par sa grand-mère, victime innocente de la libération sexuelle. Ce portrait qu’il dresse de la femme contemporaine s’inscrit dans sa volonté de dépeindre le plus précisément possible notre société et notamment les suites de la libération sexuelle. Houellebecq écrit sur un mensonge : celui qui consiste à nous faire croire à la liberté des hommes et femmes dans nos sociétés occidentales contemporaines libérées de certains carcans. Dans ses romans, il nous dit au contraire la difficulté de la liberté voire sa probable impossibilité. Le portait que nous dresse Houellebecq de l’homme occidental est donc intimement lié à sa propre expérience. Ainsi, son idée de projet de clonage développé surtout dans La possibilité d’une île témoigne de sa peur de la mort. Dans le même temps il montre dans ce dernier ouvrage que la vie éternelle s’apparenterait plus à un cauchemar qu’à une utopie. Beigbeder plaisante en ajoutant qu’il soupçonne Houellebecq d’avoir tellement peur de la mort qu’il voudrait que tout le monde meurt avec lui. .

L’écrivain est celui qui a choisi délibérément de ne pas vivre. L’écriture est une catharsis rarement efficace. Cho, l’adolescent auteur de la fusillade de Virginia Tech écrivait lui-même des pièces de théâtre d’une extrême violence, ce qui nous prouve que l’écriture n’a pas suffit pour guérir ce malade frustré, quoique talentueux, qu’est l’écrivain.

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