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Tribune – Avenir des Républicains : quels défis pour Christian Jacob?

C’est sans surprise que Christian Jacob est devenu président du parti les Républicains ce dimanche 13 octobre. Avec 62,58 % des voix, le député de Seine-et-Marne et chef des Républicains à l’Assemblée nationale a été élu dès le premier tour. Appelant dans son discours à constituer une alternance de « droite populaire et ouverte » au duopole Emmanuel Macron- Marine le Pen, le nouveau chef des Républicains a invité « les ambitions personnelles et les égos » à s’effacer au profit du « rassemblement« .

Titulaire d’un brevet d’étude professionnelle (BEP), cet ancien agriculteur bovin rencontre feu Jacques Chirac en 1988, avant que ce dernier ne le propulse député européen aux élections de 1994. Chiraquien devenu sarkozyste, Christian Jacob incarne une droite rurale, plutôt conservatrice sur le plan des mœurs et libérale sur le plan économique. Il soutient Nicolas Sarkozy aux primaires de la droite et du centre en 2016.

Le « paysan en politique« , du nom du titre d’un de ses ouvrages publié en 1999, est parvenu à défaire les deux autres candidats à la présidence, Julien Aubert (21,28% des voix) et Guillaume Larrivé (16,14 %). Le premier de filiation séguiniste et le second plutôt sarkozyste, tendance discours de Grenoble de 2010, n’ont pas pu inverser la tendance. Son élection n’a surpris personne tant son profil mesuré, apprécié à la fois par les militants et les cadres, et sa ligne « politique historique de ce qu’est le gaullisme » selon les mots de François Baroin, font de lui un homme consensuel. Le moins que l’on puisse dire est que son élection ne tranche rien. Le nouveau patron des LR fait face à trois défis qu’il lui faut surmonter pour relancer une dynamique et garantir la pérennité du parti. Le défi de l’unité, de l’incarnation et surtout de la ligne politique.

1) L’unité

Christian Jacob doit d’abord parvenir à ramener les déserteurs de la rue de Vaugirard. Au premier rang desquels Xavier Bertrand, le pèlerin du nord, et Valérie Pécresse la cavalière francilienne. Ces derniers font le pari de l’aventure individuelle, surfant sur le rejet des structures partisanes par les citoyens, pour affirmer leur liberté. Le chef des LR doit pourtant s’y atteler avec vigueur. L’unité d’un parti renforce son écho et sa crédibilité auprès des sympathisants et plus largement de l’opinion publique.

Pour les sympathisants, une communauté d’esprit, au sens de Tönnies, crée un sentiment d’appartenance à une masse à laquelle ils peuvent se rattacher. Pour l’opinion publique, l’unité crée un espace symbolique pour une famille politique qui peut ainsi être géographiquement identifiée sur l’échiquier politique. À l’heure des échéances électorales, les municipales de mars 2020 en ligne de mire, l’unité est force de mobilisation, de conviction et de crédibilité. Reste que ramener Xavier Bertrand et Valérie Pécresse à la maison ne semblent pas être dans leur agenda respectif.

Le président des Hauts-de-France est la deuxième personnalité qui incarne le mieux la droite selon les Français (48 %) derrière un certain Nicolas Sarkozy (60%), véritable arlésienne qui plane sur le bateau vacillant des Républicains. Valérie Pécresse arrive en 5ème position à 43 %, derrière Édouard Philippe (45 %), Marion Maréchal (44%) et à égalité avec Marine le Pen (43 %)[1]. Xavier Bertrand, que Christian Jacob n’a pas nommé dans son discours, affiche déjà son ambition pour la présidentielle de 2022. Avec des mots très durs, celui qui a créé son mouvement la Manufacture, accuse les partis politiques traditionnelles – y compris son ancien parti donc – « d’être obsédés par le pouvoir » et de ne pas être capables de créer des idées « concrètes » pour les Français. Le déficit d’unité fait toujours mauvais genre, et renforce l’image d’un parti qui tangue. 

2) L’incarnation

La question de l’unité est centrale mais son corollaire est bien évidemment celle des leaders, des porte-voix et des personnalités qui peuvent incarner le parti les Républicains. Son nouveau président doit s’atteler à faire émerger une nouvelle génération de responsables politiques. Il semble qu’il y ait urgence. Sur les 7 candidats à la primaire de 2016, aucun n’est actuellement un leader du parti. Les uns ont quitté la vie politique (Nathalie Kosciuko-Morizet, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé), les autres ont quitté le parti (Bruno Le Maire, Jean-Frédéric Poisson) et le dernier nage entre les digues d’En Marche et des Républicains (Jean-François Copé). Les anciennes logiques claniques et la conception d’une ascension nécessairement graduelle des membres du parti aux responsabilités explique le déficit de nouveaux visages. Si François-Xavier Bellamy, Damien Di Filippo, Valérie Duby-Muller et Aurélien Pradié possèdent chacun une notoriété relative, les visages familiers de Gérard Larcher, de Bruno Retailleau et de Nadine Morano sont plus coutumiers des radios et des plateaux télés. Corollaire d’un dégagisme consacré en 2017, le pouvoir d’attraction des nouveaux venus est bien réel.

L’élection de Nicolas Sarkozy en mai 2007 a permis à une génération entière d’hommes et de femmes politiques de droite d’accéder aux responsabilités, de se frotter à l’opinion publique et de prendre de l’épaisseur, forts d’une légitimité obtenue par l’onction électorale. Depuis, les défaites électorales successives et les succès en demi-teintes, ont assurément rendu l’affirmation des responsables de droite plus difficile. La victoire offre autant un accès au pouvoir que de la confiance en soi. Alfred de Vigny ne dit pas l’inverse en considérant que la  » réputation n’a qu’une bonne chose, c’est qu’elle permet d’avoir confiance en soi et de dire hautement sa pensée « [2].  L’effacement de celui que le Point appelait pourtant « l’homme qui réveille la droite« , François-Xavier Bellamy, après le résultat désastreux des Républicains aux élections européennes de 2019 en est un parfait contre-exemple. Mais les questions d’incarnation du pouvoir politique passent nécessairement après l’essentiel : la définition d’une ligne politique.

3) La ligne politique

La question de la ligne politique est fondamentale par ce qu’elle permet, en amont, de définir son identité politique, et en aval, de créer les conditions de l’unité et de l’incarnation d’un projet politique. Au regard de quelques chiffres, les incertitudes sur la ligne politique des Républicains, couplées aux appels de pieds d’Emmanuel Macron, ont favorisé la volatilité du vote des électeurs de droite.

Rappelons-le, au soir du premier tour de l’élection présidentielle de 2017, François Fillon a obtenu 7,2 millions de voix sur 37 millions de suffrages exprimés (soit 20,01 %). Malgré une résistance relative du candidat de droite empêtré dans des affaires, ce score est l’un des plus faibles de l’ensemble des candidats de droite sous la Vème République. En interne, la situation n’est pas plus joyeuse. Lors de l’élection de Laurent Wauquiez en décembre 2017, 99 597 électeurs ont pris part au vote sur les 234 556 adhérents inscrits (soit 42,46% de participation).

Lors de l’élection de ce dimanche 13 octobre, 62 401 électeurs ont voté sur les 131 514 adhérents du parti (soit 47,44 % de participation). Entre mai 2017 et octobre 2018, le nombre d’adhérents a ainsi chuté de 103 042 personnes. [3]

Plus intéressant encore, la stratégie d’Emmanuel Macron, « le meilleur président de droite qu’on ait eu depuis un certain temps » selon les propos d’Emmanuelle Mignon, proche conseillère de Nicolas Sarkozy, s’est avérée payante au regard du résultat des élections européennes de mai 2019. Le scrutin national a vu 27 % des électeurs de François Fillon en 2017 se tourner vers la liste LREM[4]. En cumulant du point de vue économique la baisse des impôts sur les sociétés, la transformation de l’ISF en IFI, la réforme du système ferroviaire et du point de vue sécuritaire le choix du parti de l’ordre face aux débordements des manifestations des gilets jaunes, Emmanuel Macron a su capter un électorat mal remis de la défaite de 2017.

A contrario, le choix d’une ligne politique étroite, alliant conservatisme sociétal et libéralisme économique, peu claire sur la question européenne, n’a séduit que 8,48 % des votants aux européennes de mai 2019. Sûrement impressionnés par le rassemblement du Trocadéro de mars 2017, où se sont rassemblés environ 150 000 partisans de François Fillon, les leaders du parti ont cherché à miser sur une tête pensante, mais une tête de droite de filiation filloniste, François-Xavier Bellamy. La filiation centriste n’a pas pu s’affirmer durant la campagne. Du côté du Rassemblement national, la liste menée par Jordan Bardella est parvenue à récupérer 15 % des électeurs de François Fillon au premier tour de 2017 [5], séduits par une ligne politique clairement tranchée. Au regard d’une telle situation, l’urgence est de construire une colonne vertébrale idéologique, alors que « tous les partis sont mortels » comme l’assène régulièrement Gérard Larcher.

Pour sortir de la dialectique Macron-Le Pen, le parti les Républicains doit parvenir à se définir. En faisant le choix d’une opposition caricaturale à LREM et d’un discours très droitier pour tenter de faire revenir les électeurs de Marine le Pen, tout en évitant de s’attaquer au fond du discours du Rassemblement National, les Républicains ont créé eux-mêmes les conditions de leur impasse. Du point de vue idéologique, le parti dispose pourtant toujours de marges de manœuvres.

En misant sur les territoires, lui qui dispose de la majorité au Sénat, il peut profiter de l’absence de maillage territorial du parti LREM et de la présence concentrée du RN. Il n’a pas su se faire le relais des maux des territoires en amont des manifestations des gilets jaunes. Sur le terrain du conservatisme sociétal, il doit se départir de son discours éloigné des réalités de l’opinion publique. Sur le terrain économique, il peut pointer les écarts budgétaires du gouvernement et faire sien un discours écologique qu’il doit cesser de dénigrer. Sur le terrain européen, il peut porter un discours réaliste sur le libre-échange, comme l’ont fait les députés les Républicains sur la question du CETA, en rejetant à la grande majorité sa ratification (95 votes contre sur 101 députés LR). Bref, autant de sujets qui l’invitent à faire montre d’exigence avec le gouvernement d’Édouard Philippe mais pas d’une opposition pavlovienne. Et surtout à s’attaquer davantage aux inepties que constitue le discours du Rassemblement National.

Perspectives

Le mandat de Christian Jacob s’ouvre sur une période d’incertitude quant à la capacité du parti à redresser un gouvernail qui vacille. Fort de son maillage municipal conséquent, avec 572 villes de plus de 10 000 habitants depuis 2014, les élections municipales de mars 2020 peuvent constituer un rebond pour le parti les Républicains. D’autant que les sortants ont l’avantage, puisque 54 % des Français souhaitent que leur maire actuel reste à son poste[6].  En annonçant sur France Inter, ce lundi, refuser les alliances avec LREM mais laisser aux maires la liberté de constituer leur liste comme ils l’entendent, Christian Jacob a semblé faire le bon diagnostic. La foudre du nouveau clivage, entre ouverture et recentrage national, qu’ont confirmé les élections européennes, après le premier essai de 2017, doit être digéré par le parti de droite qui doit désormais atterrir.

Il lui faut parvenir à s’affirmer dans ce nouveau clivage cristallisateur des « people from somewhere » et des « people from anywhere » selon la dichotomie de David Goodhart. Mais ce qui est certain, c’est qu’en renvoyant dos-à-dos la République en Marche et le Rassemblement national, le parti les Républicains ne parvient à rien faire sinon qu’à les conforter chacun dans leur sillage. Les oppositions politiques construites avec l’un ne sont pas à mettre sur le même plan que l’outrance et les fables de l’autre. Déconstruire le discours du Rassemblement national sur le fond, tout en répondant aux aspirations légitimes qu’il peut soulever, est la seule façon de s’adresser à ses électeurs. Sinon, ces derniers préféreront toujours « l’original à la copie ». De même, pointer les manques de la politique menée par le gouvernement avec rigueur et discernement apparaît comme la seule façon de récupérer des électeurs de droite tentés par LREM.


[1] Étude publiée le 1er octobre 2019 par Odoxa-Dentsu Consulting pour France info et Le Figaro

[2] Journal d’un poète d’Alfred de Vigny (1867) p.41

[3] Site internet des Républicains

[4] Étude Ifop-Fiducial du 27 mai 2019

[5] Ibid

[6] https://www.lepoint.fr/politique/municipales-les-sortants-en-position-de-force-09-10-2019-2340430_20.php

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