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OPINION – Mobilisation pour l’oral, groupes et effets de groupe

Cette année, la promotion 2024 a connu plusieurs vagues d’expressions sur différents sujets de société. À chaque fois, une vague de témoignage a rencontré de nombreux soutiens au sein du groupe Facebook de promotion. Mais avec quelles suites politiques ? Je voudrais tenter d’identifier ici le processus qui permet l’émergence d’un « problème » sur un mur de promotion, et prendre du recul sur le mode d’indignation le plus courant : la vague de témoignages. Car, en dépit des nombreux aspects positifs des témoignages sur les murs de promotion, il y a un problème qui persiste dans leurs qualifications politiques.

Je vais poser ici qu’apparaît régulièrement dans les groupes de promotion des « moments » où les conditions sociales, associatives et politiques permettent la production d’une expression concentrée et massive de la communauté étudiante sur un sujet particulier qui fait problème.

La forme majoritaire d’expression lors de ce moment est le témoignage. Celui-ci peut être accompagné de réflexions, bien sûr, mais qui prennent toujours pour point de départ le témoignage, le dévoilement d’une expérience personnelle. Celle-ci est accueillie par un soutien massif dans les commentaires. Cette dynamique de soutien est amplifiée par le caractère répété des publications, intense et concentré. Ainsi, un cadre bienveillant se construit lors de ce moment, qui permet l’expression de paroles qui apparaissent comme libérées. Qu’on le dise tout de suite : c’est extrêmement positif. Le cadre créé offre l’opportunité de prendre la parole, de s’en saisir, pour libérer un message. Enfin, il est possible de parler. C’est un moment rare, unique presque selon les sujets. Il est essentiel pour mener à une conscientisation publique du caractère commun du problème, de sa dimension sociale, du fait qu’il touche chacun d’entre nous.

L’échec politique de ces mouvements inscrit dans leurs contradictions

Reste qu’au fond, quoi qu’on pense de la formulation des controverses, des témoignages ou des opinions formulées, il y a un problème majeur dans cette forme d’expression politique. Quelles sont les conditions de transformation d’une vague de témoignages en mouvement politique revendicatif ? Les vagues de témoignages, quel qu’en soit le sujet, ne sont qu’une étape parmi bien d’autres dans la réussite d’un mouvement. Parvenir à cela résulte déjà d’un effort social intense, il est important de le reconnaître. Mais il ne peut constituer une fin en soi. De ces témoignages doit se constituer une force politique en mouvement, porteuse d’une ambition d’ouvrir le champ des possibles, de transformer le social.

Les vagues de témoignages ont pour caractéristique politique principale de créer l’apparence du consensus. En effet, par une expression proliférée d’une même idée directrice naît l’idée qu’il y a un consensus général sur la reconnaissance du problème, au moins de ces caractères. Pourtant, si ce dernier n’est pas publiquement discuté, sa solidité politique reste faible, et peut s’éteindre aux premières contradictions. Qu’advient-il du mouvement lorsqu’apparaîtront de manière élargie les objections concernant le caractère « privilégié » du passage de l’oral de Sciences Po ? Que se passera-t-il dans la discussion lorsque seront identifiées les contradictions à vouloir réclamer une sélection par l’oral alors qu’est souvent dénoncé la discrimination de l’écrit ? Le mouvement et son corps politique constitué tiendra-t-il ? Il est crucial de constituer un cadre de discussion des conditions de production des problèmes dans nos espaces de promotions à Sciences Po. Le cadre syndical semble le mieux approprié aujourd’hui, à la condition d’atteindre une masse critique d’étudiants pour ne plus paraître aussi figé ou caricatural.

Les syndicats ne doivent pas être nos délégués mais nos espaces de formation politique

Dans le champ associatif, il y a en effet des institutions chargées de mener ce travail, de porter la voix de la communauté étudiante dans les instances chargées d’agir sur les vies à Sciences Po : vie pédagogique, vie étudiante. Gardons-nous de voir les syndicats comme des caisses d’enregistrement des demandes des étudiants. Ce sont des espaces où doit se négocier par l’engagement collectif la production d’un discours. Du fait de la place centrale des syndicats dans les relations qu’entretiennent l’administration avec la communauté étudiante, la production de ce discours a un impact déterminant sur la transformation de la vie des étudiants.

J’ai conscience qu’aujourd’hui l’engagement politique se focalise plus sur une cause que sur un projet de société, qu’il est plus sporadique, discontinu, indépendant, personnalisé. Pourtant, force est de constater que les organisations syndicales jouent toujours un rôle central dans la transformation des rapports politiques : statut de représentants de la communauté étudiante, négociation des aménagements, capacité d’influence sur les réformes… Si un mouvement déstructuré peut amener à des modifications à la marge, ou bien pour des situations individuelles, le moyen par excellence – bien qu’imparfait – pour changer les choses réside en la stimulation de modes d’organisations structurés, piliers de la vie démocratique à Sciences Po.

Face à la réduction du nombre de militants, l’engagement politique et syndical est en berne, du moins l’engagement traditionnel, dans les organisations dites « classiques », en comparaison aux périodes passées. Cela a pour premier effet d’affaiblir la vie démocratique de notre école. Si les récents mouvements sur les réseaux sociaux prouvent que les étudiants de notre école ont toujours des convictions, ce sont leurs caractères déstructurés et spontanés qui les empêchent de se transformer en de profonds mouvements sociaux impactant dans le temps. Le problème de ce phénomène réside dans son impasse stratégique profonde. Il est profondément dépendant des organisations structurées, en particulier les syndicats, porteurs d’un message politique propre. Or, si on présuppose que les expressions des organisations syndicales sont légitimées par la discussion publique, l’actuelle situation du paysage syndical, non massifié, rend difficile la construction de solutions politiques légitimes.

Faut-il voir en ces propos une contradiction avec la situation actuelle, où c’est la promotion d’une pétition d’une de ces organisations représentatives qui est à l’origine de ce nouveau mouvement ? La réponse par la négative s’impose en observant le nouveau rapport à la politique qu’instaure ce mouvement. Entre les groupes et les syndicats s’installe en effet une relation verticale, où des producteurs syndicaux proposent à la consommation des options politiques, dont les consommateurs sont chargés d’en faire eux-mêmes la promotion, sans possibilité d’apport réflexifs nouveaux. Loin de moi de dire qu’un groupe de promotion se comporte comme un troupeau. Ce que je veux néanmoins faire entendre, c’est que l’activité politique de chacun de ces mouvements consistent plus en la consommation d’options politiques qu’à une mobilisation réelle. Bien que permettant de construire un cadre bienveillant, l’actuelle configuration d’expression des opinions dans les groupes de promotion est une impasse politique.

L’excuse du confinement n’est pas suffisante : l’action politique sur nos espaces numériques est possible, il nous appartient de l’inventer. Une signature sur une pétition syndicale ne suffit pas. Nous devons aller plus loin, de manière collective, structurée et stratégique. Devant la multiplication des témoignages, des messages de soutiens et porteurs d’espoir, une chose reste sûre : ça n’est pas en accumulant des posts Facebook et des interactions numériques qu’il sera possible de transformer en profondeur nos conditions matérielles d’études. Syndiquez-vous, et participez activement à la vie démocratique de notre école.

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