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LE MAG – Moodymann, ou comment réussir avec une moustache

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Ce qu’il y a de bien avec les musiques électroniques, c’est que ça ne se cantonne pas, dans l’esprit collectif, à du Swedish House Mafia, pour ne pas en citer d’autres.

Seulement, et je sens ton étonnement ici cher lecteur, mais il en existe de multiples variétés, parmi lesquelles la House music, dont j’envisage de te faire découvrir une facette en ce beau dimanche ensoleillé. Enfin presque. L’hiver arrive quoi, et avec lui le retour de la techno dans nos oreilles, alors place une dernière fois, à de la bonne vibe house!

A parler de House music, un bref récapitulatif s’impose donc pour cette variante des musiques électroniques, probablement la plus populaire, mais également la moins connue dans ses tréfonds. Si Wikipédia suffira certainement à combler le vide qui te torture cher lecteur, il va de soi qu’un bref descriptif est nécessaire.

 

La naissance de la House music 

La House music, c’est le mythique club Warehouse, qui était basé à Chicago. Un club de noirs, pour les noirs. Car à ses débuts la House music, comme l’a été la techno, était une « black music for the black people ». L’aspect communautaire est donc essentiel à saisir pour comprendre les racines de ce genre plus profond qu’il n’y paraît, savamment travaillé –contrairement à l’idée générale voulant qu’une boucle et trois boum-tchak fasse un titre- et originairement destiné à être joué en club. Les premiers artistes house, ne se sont donc pas privés d’user de samples funk et disco comme sources d’inspiration essentielles, sans oublier le jazz, qui joue un rôle prépondérant dans l’harmonie et la rythmique des morceaux. Il en résulte que la House music est avant tout dansante, joyeuse, à vocation sociale. On peut de fait établir un parallèle essentiel avec des musiques dont la portée était, si ce n’est de faire danser toute la nuit au rythme des BPM, de rassembler : rag-time, blues, piano stride, tous trois ayant mené au jazz que nous connaissons tous.

Je vous entends déjà dire « mais enfin Julien, on est censé parler de Moodymann, qui est un artiste house de Detroit, pas Chicago ! ». En effet, 14 ans déjà que Kenny Dixon Jr., alias Moodymann, a marqué l’histoire de la House music de sa main de maître. Et comme il est dit, Moodymann est un artiste de Detroit, soit le berceau de la techno music, un lieu marqué par une histoire économique beaucoup plus industrielle que Chicago. Son père étant un jazzman, il en résulte que la conception de la musique par Moodymann en fait un artiste très singulier dans le milieu des musiques électroniques. L’hybridation entre d’une part une techno « machinique » de Detroit, très dure, au beat saccadé et rapide, et d’autre part, une house aux influences résolument plus jazz, au tempo plus lent et plus doux.

 

Le chef d’oeuvre Mahogani Brown

L’album Mahogani Brown, sorti en 1998 sur Peace Frogs Records atteste du fait que l’association jazz/techno/house n’est pas vide de sens. On parle aujourd’hui de Detroit House à l’aune du génie de Moodymann.

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C’est le premier morceau, « Radio », qui nous plonge au plus profond des pensées de l’artiste, de ses inspirations essentielles. Il nous fait découvrir l’étendue de sa connaissance musicale, et me vient alors à l’esprit « merde, ce type est mon dieu, il n’est pas en complète impro ». Effectivement, chaque morceau de l’album est une pièce d’orfèvrerie, tant sur le plan de la virtuosité et du groove, que sur le plan de l’étendue des références musicales suscitées –allant du blues au disco, en passant par le jazz, la funk… Chaque morceau est une exception au cœur du style si spécial de Kenny.

Ainsi, choisir les morceaux les plus représentatifs de la House à la sauce Moodymann au sein de s’est album s’est avéré être une tâche extrêmement ardue, dans la mesure où tous sont caractérisés par leur vibe house, mais ont chacun leurs particularités rythmiques –tantôt rapides, saccadées…

Si son album premier, Silentintroduction (1997) témoigne d’une façon plus marquante de son entrée dans la House music, c’est à mon goût Mahogani Brown qui atteste le mieux de son virage vers ce style très particulier qu’est la Detroit House music. Le second morceau, « Sunshine », témoigne de cette influence techno de Detroit, techno dont l’origine fût, plus tardivement, théorisée comme un « inconscient machinique » propre à cette ville, et ayant mené à la réalisation de morceaux rythmés par des bruits de machines industrielles. « Sunshine » est donc un creuset techno, house mais également funk, car le groove créé par les boîtes à rythmes étant prépondérant, on n’en oublie pas pour autant la guitare, vrai instrument, ce qui brise la logique purement mécanique des musiques électroniques.

 

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Comme quoi, il est encore possible de produire de la musique électronique à mi-chemin entre réalisation analogique et digitale, avec le jeu de vrais instruments, parfois même sur scène, comme Moodymann aime le faire.

Enfin, le meilleur morceau de l’album est pour moi « Stoneodenjoe (House) », probablement le morceau le plus house de l’album, mais aussi correspondant au plus grand cliché de la musique électronique : la fameuse boucle. A l’écoute de cette merveille, il saute aux oreilles que « Stoneodenjoe (House) » est un morceau long à partir. Comme « On the Run » (et j’espère que la référence évidente à Pink Floyd en fera frissonner plus d’un, dans les chaumières, en en ce dimanche après-midi grisaillant), il se base sur une longue introduction de parlé. On retrouve ici des dérivées claires du blues et du jazz, à la différence que Moodymann reprend ici des fragments de sons entendus à la radio pour composer son morceau. La transition se fait un peu plus tard : une irruption assez brusque dans la boucle, entamée par la régularité d’un son de batterie (vraie ou boîte à rythme, telle est la question).

Puis, la boucle se complète par l’introduction, essentielle au morceau, du beat réalisant, avec la batterie, le tempo beaucoup plus lent du morceau, lui donnant de fait une régularité et une harmonie que peu de morceaux ont à mon humble avis. D’autre part, ce morceau rompt avec la logique funk et disco, à savoir des morceaux entièrement chantés. Moodymann, lui, préfère prélever des fragments significatifs, et les faire se répéter à l’infini au sein du morceau. C’est le propre de la House music, tout comme de la techno, qu’elle soit de Detroit ou new wave.

 

 

Moodyman, l’expérimentateur

Au fond, Moodymann est un artiste qui a exploré -et continue- les possibilités d’hybridation infinies permises par la révolution des musiques électroniques. N’oublions pas qu’il a collaboré sur certains morceaux avec le grand Gil Scott-Heron, tout comme il continue de mixer en club (cf son passage au Rex Club le mois dernier). Très personnellement, j’aime à différencier les artistes bons en mix, et ceux bons en prod’. Moodymann, à mes yeux, excelle dans les deux.

Capable de passer du hip-hop (pas beaucoup il faut le reconnaître), de la deep-house à la sauce Kerri Chandler, comme un vieux morceau funk ou, mieux, de plomber l’ambiance clubbing par une vieux vinyle jazz pour lequel il invitera la foule à se calmer et écouter en silence, il est un des rares excentriques de la House music, un touche à tout brillant, qui ne s’arrête jamais. Mahogani Brown n’est qu’un témoignage parmi d’autres de son talent, mais selon moi le plus pertinent, car il fait le pivot entre ses influences, et sa capacité à innover au sein de ce courant musical.

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