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Le poids de l’image : des photographies pour changer le monde

Au centre de l’image, un petit garçon et une feuille de papier A3. Les adultes ont couru se mettre à l’abri, mais les gouttes qui s’abattent une à une sur sa pancarte fièrement brandie ne semblent pas perturber le petit manifestant. L’homme au parapluie, peut-être son père, ne parvient pas à le convaincre de quitter son lieu d’activisme. Son air est sérieux, mais aussi suppliant, déterminé et préoccupé. En effet, si la situation décrite précédemment ressemble à un jeu de rôle enfantin, il n’en est rien. Sur la pancarte, ces mots sont inscrits : « death quickly with bombs is better to die slow in Idomeni », « une mort rapide sous les bombes est préférable à une mort longue à Idomeni ». En arrière-plan, de simples tentes installées dans la boue. Celles-ci ne résisteront probablement pas à l’averse.

Nous sommes à Idomeni, petite ville située au nord de la Grèce, proche de la frontière macédonienne. Ce camp se trouve sur la « route des Balkans », empruntée par des milliers d’hommes et de femmes, fuyant les crises qui ébranlent leurs pays d’origine, dans l’espoir de rejoindre l’Europe. Quand la Macédoine a décidé de fermer ses frontières, ils n’ont eu d’autre choix que de demeurer ici, dans des conditions difficiles, sans ressources, dans le froid et la boue. Ce petit garçon a été immortalisé par Cyrille Bernon lors de son séjour auprès des exilés du camp d’Idomeni en 2016. Dans sa démarche artistique, celui-ci a choisi de dénoncer ce qu’il jugeait insupportable. « Lorsqu’une civilisation se referme sur elle-même, qu’elle construit des murs plutôt que des ponts, elle s’appauvrit, et finit par s’éteindre. À travers mes photos, j’ai souhaité rendre compte de leur quotidien, de leur histoire, de leurs espoirs, et surtout de leur désespoir. Je n’étais pas dans une zone de guerre, je n’étais pas dans un pays accablé par la famine. J’étais bel et bien en Europe, ce qui rendait tout cela d’autant plus insoutenable. », explique le photographe français sur son site internet[1]. Cette photographie a une vocation politique, celle de relayer la colère de ce petit garçon dont l’enfance s’est si vite enfuie, la misère de ces hommes et femmes voués aux méandres de l’exil, leur sentiment d’abandon et de solitude. Dans le noir et blanc de cette image réside une indignation, mais aussi un appel au changement.

Qu’il s’agisse de soutenir une cause ou de dénoncer l’injustice, la photographie est en effet un moyen d’expression privilégié. À l’heure des réseaux sociaux, elle demeure un support de l’action collective et joue un rôle central au sein des luttes. Par sa force évocatrice, l’image peut indigner, émouvoir ou soulever les passions. Elle peut témoigner, dénoncer, mais aussi soutenir ou magnifier. Elle est « facteur de mobilisation »[2]. Rares sont ceux qui ne seront pas émus par la violence d’une répression militaire ou par un petit garçon manifestant contre sa propre misère. Parce qu’une photo fait avant tout appel aux émotions, elle est un outil politique puissant. « C’est une chose d’entendre ou de lire quelque chose à propos de l’atrocité et une autre d’être visuellement exposé à ses conséquences »[3] (T. Olesen).

C’est ainsi qu’entre 1895 et 1897, Théodore Roosevelt, alors chef de la police de New York, prend la décision d’assainir certains lieux de la ville, ému par les clichés des quartiers pauvres réalisés par Jacob Riis (« How the other half lives »). Sur ces derniers figurent des enfants endormis dans des rues insalubres, des familles entassées dans des logements exigus, dormant parfois à même le sol ; en somme, la misère dans laquelle vit cette « autre moitié » de la population.

« Lodgers in a Bayard Street Tenement », Jacob Riis, 1889

À propos du travail d’un autre photographe, Lewis Hine, The Guardian titre « The photos that changed America », « les photos qui ont changé l’Amérique ». Celles-ci témoignent des conditions de vie et de travail des enfants au début du siècle dernier et ont suscité l’indignation d’un pays entier. Ces images émouvantes ont ainsi contribué à l’adoption d’une loi pour la protection de l’enfance aux États-Unis.

« One of many children working in Carolina cotton mills », Lewis Hine, 1908.

Plus qu’une simple représentation du réel, la photographie est un outil politique central. De nombreuses images ont entrepris de dénoncer l’injustice, la misère ou l’oppression et ont permis des avancées majeures. Elles ont parfois été à l’origine de luttes ou réveillé le sentiment national, rassemblé ou indigné, informé ou révélé, ému ou choqué. Les photographies peuvent aussi tromper et participer à la propagande d’un régime mal intentionné.

Sans aller jusqu’à affirmer avec Confucius qu’une image vaut mille mots (parce qu’à La Péniche, nous croyons aussi au pouvoir des mots), il est certain que les photographies sont de puissants symboles, à l’influence politique immense et inépuisable.


[1] http://www.cyrille-bernon.com

[2] CUNY, Cécile, NEZ, Héloïse. La photographie et le film : des instruments de pouvoir ambivalents. Participations, 2013, n°7, p. 7-46

[3] OLESEN, T., « We Are All Khaled Said »: Visual Injustice Symbols in the Egyptian Revolution 2010-2011 », Research in Social Movements, Conflict and Change, 35, p. 3-25.

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