Cinéma

Du 6e au 7e (ciels) : Les femmes du 6e étage, Philippe Le Guay

Fabrice Lucchini en bourgeois volubile comme vous ne l’avez jamais vu ? Ce film est fait pour vous. C’est l’histoire d’un banquier et de sa femme, bien établis dans la communauté bcbg du XVIe arrondissement, dont la bonne, après la mort de « Madame votre Mère », décide de claquer la porte, ne supportant pas les idées de réaménagement de la belle-fille. Les deux vieux sont perdus, Monsieur manque de chemises et il est hors de question que Madame s’y mette, elle est trop « épuisée » par ses journées chez le couturier, chez Ladurée, chez Marie-Suzanne, et enfin flûte quoi, il faut préparer la prochaine réception. Pôle emploi n’existant pas encore, tout se fait par bouche à oreille. Maintenant, ce ne sont plus les bretonnes mais les espagnoles qui sont en vogue. Meilleur rendement, meilleure productivité, forcement ça fait plaisir au papa banquier. La nièce de la bonne d’au-dessus vient juste de débarquer d’Andalousie, accent à couper au couteau, elle aime la paella, elle est jolie, elle fait du bon boulot, elle est engagée. Et là, c’est l’engrenage.

les_femmes_du-6eme-etage.jpgC’est le genre de comédie un peu vintage, dans la France du Général et des Trente Glorieuses, la France où le grand patronat flippe encore de voir arriver les cocos au second tour, la France guindée et légèrement réac bien qu’elle proclame le contraire (en témoignent les divagations intellectuelles de Kiberlain s’intéressant au bien-être de son employée). Une retombée dans la France d’Antoine Doinel en sorte. Sauf qu’ici on est bien loin du Paris populaire des Quatre Cents Coups, l’action se déroule dans un immeuble haussmannien du XVIe arrondissement, où l’on divague entre l’appart’ en plain-pied du premier étage et les toilettes bouchées du dernier.

Le film n’est pas révolutionnaire dans sa forme, il n’y presque pas de mise en scène, et finalement la comédie repose entièrement sur ses acteurs. Lucchini cabotine un peu dans un rôle taillé sur-mesure, Sandrine Kiberlain est parfaite en provinciale bien intégrée, écartelée entre ses parties de bridge et les conversations avec ses grandes amies hypocrites. Le casting espagnol est également parfait, joyeux et attachant, catholiques jusqu’au bout des ongles, mais pas que : on retrouve aussi une coco qui parle de Franco et fait trembler Lucchini dans l’escalier, lui le petit bourgeois égocentrique qui tente d’expliquer à longueur de journée aux bobonnes au carré noué sur les épaules la différence entre actions et obligations, sous réserve évidemment d’avoir commencé sa journée avec un œuf cuit comme il faut. Une comédie pleine d’allégresse, qui distrait de toute façon, mais qui si on réfléchit un peu n’est pas totalement vide de sens. Qu’a donc voulu faire l’auteur ? Une comparaison (un peu hasardeuse) entre les problématiques migratoires du moment et la condition des bonnes espagnoles dans les années 60 ? Un jeu d’amour sans hasard où le patron s’éprend, contre toute attente sociale, de la belle, détruisant ainsi les barrières entre classes et entre nations ? Le portrait d’une France qui change et commence à se poser des questions sur sa politique migratoire (la concierge aigrie voit bien que ce n’est pas seulement la fin du temps des bonnes bretonnes mais aussi celui des concierges « françaises », et voit par conséquent d’un mauvais œil la relève s’installant au 6e étage) ? Peut-être un peu de tout. Mais le « un peu de tout » conduit en général à l’absence totale d’une logique cohérente de « je montre-je dénonce ». En fait, le but du film, c’est de faire sourire gentiment en montrant ce qu’ont pu être à un moment donné les écarts sociaux et financiers caractéristiques de la France des sixties, vision dont on se moque aujourd’hui sans pour autant en être totalement détaché (combien de personnes sous le seuil de pauvreté en France actuellement, réduite, pour sauver les meubles, à établir des plans de sauvetage incroyables de débrouillardise et de courage ?).

Le film est donc dénué d’intérêt « sociologique », dans la mesure où il n’interprète pas de façon révolutionnaire des situations sociales caractéristique de cette époque pour éventuellement en souligner la terrible actualité. Il s’agit d’une comédie de divertissement sans grande ambition (outre celle de sauver les spectateurs amateurs de comédie du dernier opus de Franck « J’ai une grosse bite et je fais caca souvent » Dubosc), intelligente toutefois. Elle arrive à manier le cliché (des tartines de clichés) avec une certaine habileté, évitant à la fois le premier degré naïf et le second degré trop cynique.

Le problème ici est bien scénaristique. Le scénario dans sa trame principale est cousu de fil blanc (regardez l’affiche, le scenario y est imprimé) : le faux adultère, la vraie amourette, la libération tout court et la libération sexuelle anticipée (avant mai 68), mais en fait totalement retardée (la révolution sexuelle d’un sexagénaire, oui oui !). Le problème est que tout est invraisemblable : la transformation soudaine et imprévisible de Monsieur que ses enfants tentent de raisonner : « les domestiques ne sont pas ton genre », sa prise de conscience brutale des conditions de vie merdiques de ses bonnes. Le paternalisme du chef de famille est paradoxalement attendu, parce que le gentil Lucchini va forcement s’en apercevoir (sans quoi il n’y aurait pas de film), et inattendu, parce que raconter l’histoire de cette prise de conscience morale revient à réécrire l’Histoire : je n’y étais pas, mais je doute que les banquiers, pères de nos futurs traders actuels, si coquins avec les jeux d’argent, se soient réellement préoccupés de l’avenir sanitaire de leurs bonnes. D’ailleurs Sandrine Kiberlain n’y croit pas une seconde et pense que le temps passé avec les bonnes est consacré à courtiser une des élégantes carnassières qui courent ses réceptions. La relation amicale, puis amoureuse, qu’il entretient avec les bonnes est là aussi tout à fait invraisemblable. Socialement d’abord, même si le scénario repose sur cet enjeu de l’abolition des barrières sociales contre toute attente. Et humainement ensuite : le personnage joué par Luchini, bon chic bonne famille, vieillissant va-t-il vraiment renoncer à tout en moins de trois mois pour les (jolies) fesses de Maria, elle-même plus jeune de (au moins) 30 ans ? En fait, on aurait aimé que le film soit carrément plus grinçant, assumant jusqu’au bout sa mauvaise foi, prenne les clichés à bras le corps et les explose un à un. L’histoire est trop consensuelle pour s’y attacher : All you need is love ! La leçon de vie finale est hasardeuse : l’amour a raison, suivez vos instincts, le déterminisme social c’est mal !

On se laisse porter néanmoins, on ne fait pas attention au scénario, on fait un effort pour y croire. On y va parce qu’il serait dommage de rater une élégante comédie française qui évite de slalomer entre la scatologie et la débilité borderline, et puis un bon Luchini : mieux vaut le voir au cinéma où, pour cause de scénario, son débit de parole reste sous contrôle. On y reste parce que le film dégage une joie communicative et qu’un happy end peut être utile pour le moral en ces temps internationalement difficiles. On s’en va rasséréné, mais pas profondément ébranlé.

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