Une centaine d’heures, sept jours, voilà tout ce qu’il a fallu pour faire de moi une nouvelle femme : de lycéenne saine d’esprit et de corps, organisée et sûre d’elle, je me suis métamorphosée en une provinciale égarée dopée au café, dont l’estime d’elle-même s’effondre lorsqu’elle doit faire face aux premiers défis de l’indépendance (si votre disjoncteur vous déclare la guerre, appelez le gentil monsieur d’EDF directement, ce sera plus rapide et moins douloureux). « Sciences Po vous aide à devenir qui vous êtes » qu’ils disaient. Merci du cadeau….
Une centaine d’heures, sept jours, que je vais tenter de résumer pour vous en quelques lignes. Que vous soyez encore le nez plongé dans l’Histoire du XXème siècle en rêvant d’être à ma place, ou que vous vouliez vous replonger dans vos souvenirs de 1A plutôt que de penser à votre Grand Oral qui n’est plus très loin, mon clavier et moi tenteront de vous (re)peindre ce à quoi ressemble vraiment cette fameuse semaine de pré-rentrée. Je sais, c’est un projet ambitieux, mais si j’ai bien compris le message « implicite » de cette semaine, « je fais partie de l’élite de la nation et il est de mon devoir de prendre des responsabilités ».
C’est donc après quelques meubles IKEA montés et beaucoup de rangement que j’arrive, tête haute, devant ce fameux numéro 27 que j’ai un peu cherché malgré sa célébrité. C’était pourtant évident : à la sortie du métro, vous baissez les yeux devant les serveurs hautains des Deux Magots et du Café de Flore, puis vous les ouvrez grands devant les prix des boutiques Sonia Rykiel et Karl Lagerfeld, et c’est là. L’avantage c’est qu’une fois le trajet fait une fois, on a tendance à s’en souvenir: des bouts de tissus qui valent quatre chiffres, ça ne s’oublie pas. Je ne suis même pas arrivée et j’adore déjà l’esprit sciences piste, celui de la remise en question permanente : finalement, les frais de dossier d’inscription ne sont pas si chers que ça.
Un peu plus émue à chaque pas, me voici à présent en Péniche, ce qui sonne quand même un peu mieux que Hall d’entrée. A Sciences Po, on adore les noms de code pour les endroits, et pas que pour les endroits d’ailleurs. Ça, je l’ai compris quand l’une des quatre 2A qui me sourit pour que je rejoigne son asso m’a adressé ce « Salut, t’es en 1A ? Bienvenue à Pipo ! Est-ce que le WEI t’intéresse ? Moi je suis là pour le BDE et je fais aussi partie de SPIV, tu peux tous nous retrouver au bocal et bien sur il y a toujours l’un d’entre nous au 13U ou au Basile haha ». Elle semblait sympa, donc comme lorsque j’étais en 6ème en cours d’anglais, j’ai souri et j’ai dit « oui » avant de passer mon chemin. Il faut dire que je n’avais pas encore lu cet article, tant pis pour moi. Rassurez-vous, pour le « N’oublie pas la cotisation » qu’elle m’a lancé juste après, je n’ai eu besoin d’aucune traduction.
Douze inscriptions et cinq stylos gratuits plus tard, j’arrive enfin à mon but final de cette matinée mouvementée, le fantasme de tout 1A qui se respecte, le Graal du sciences piste : m’asseoir en amphi Boutmy. Enfin. Si vous en doutiez encore, ça vaut le coup. Qu’importe les 35 degrés, le mal de dos quand je suis assise sur des monuments historiques ? D’accord, je n’en ai pas moins mal aux fesses, mais la simple idée que Simone Veil ait pu, un jour, être au même endroit et penser comme moi « punaise mais on peut même pas s’adosser sans faire grincer toute la rangée » suffit pour me faire oublier la douleur. Un peu.
Comme évoquer tout cela ne me soulage que temporairement, je me tourne vers la personne la plus proche de moi et nous échangeons quelques mots, histoire de bien commencer les choses avec ma futur.e meilleur.e ami.e. Et là, c’est le choc : ici, tout le monde est comme moi, en mieux. Dans mon lycée, j’étais sûrement parmi les plus brillant.e.s, une élève assez connue du moins, ne serait-ce que parce que j’allais forcément devenir Président.e de la République puisque je préparais Sciences Po. Ici, c’est une autre chanson, et pas seulement pour moi. Vous aimez la photo ? Votre binôme d’exposé sur site a un reflex, 35 000 abonnés Instagram et un talent certain. Vos années de chant choral vous procurent une certaine fierté ? X ou Y, 12 ans de chant lyrique en cours particulier, est dans votre groupe d’art oratoire. Mon ego blessé et moi décidons donc de nous tourner vers l’avant de la salle pour écouter ce qui se dit au micro plutôt que de nous intéresser au CV impressionnant de mon voisin de gauche, de droite, de devant et de derrière. Ça tombe bien, on en est à la partie « vous êtes tous légitimes ici », qu’ils sont mignons de mettre un petit pansement sur ma première désillusion.
Bon, je vous passe les innombrables réunions de la semaine, qui, entre la présentation de la cellule contre le harcèlement interrompue par le claping de l’Association Sportive, vont vous rappeler à quel point c’est génial d’être ici, la chance que vous avez, etc, vous le saviez déjà, vous l’aviez mis dans votre lettre de motivation. Malheureusement, vous aviez aussi marqué que vous veniez à Sciences Po pour « comprendre les enjeux des sociétés contemporaines et les problématiques actuelles », si je ne me trompe. Et on nous a pris au pied de la lettre : me voilà en train de défendre les intérêts des rats parisiens, et de crier devant 480 personnes « Les rats sont nos amis, protégeons les comme nos frères » lors de débats cruciaux sur la biodiversité francilienne. True story. Ça sonne moins glamour que « problématique actuelle », certes, mais c’est la même chose, et c’est ce pour quoi j’ai signé.
Heureusement que les exposés sur site sont là pour me rassurer : on étudie quand même des choses dont je pourrai me vanter en repas de famille, ouf. Je vais même pouvoir préciser que j’ai fait en deux heures, car c’est tout le temps que j’avais, une présentation en trois axes de deux sous-parties sur « Mai 68, une Révolution ». A Sciences Po, pas tant de Pipo que ça finalement : dès la première semaine on me met dans les conditions de mon année, c’est à dire dans le rush parce que je ne ferai pas mon travail dans les temps. Pourquoi ? Parce que lors de cette semaine de pré-rentrée, j’ai aussi fait connaissance avec les afterworks qui, j’en suis sûre, vont davantage rythmer mes soirées que les exposés.
Et nous voici déjà à la fin de ma semaine. Je n’ai toujours pas payé mes cotisations, j’ai perdu mon estime de moi, mais je commence à comprendre quand un 2A me parle, donc on peut dire qu’elle m’a été utile. Mais au delà de me sensibiliser à la cause des rats et de me rendre incollable sur le jeune Daniel Cohn Bendit, je crois que cette semaine m’a fait surtout fait changer.
J’ai pris la parole devant plus de 400 personnes pour la première fois de ma vie, j’ai réfléchi à l’image que j’avais de moi et celle que je renvoyais aux autres… Je crois qu’il y a un terme qui résume tout ce changement : Grandir. Cette semaine a été épuisante, désorganisée, angoissante et parfois décevante, mais elle m’a fait grandir.
« Devenez qui vous êtes », ils disaient ça comme ça, non ?
Bah, merci du cadeau.
Lucie Cheylan
]]>L’enfant né en 1999 est d’une drôle d’espèce. Il est de celle dont les parents n’ont pas eu la sagesse d’attendre l’an 2000 pour copuler avec vigueur, ce qui aurait bien fait marrer tout le monde et arrangé certains désireux de connaître l’âge du « gamin là-bas ». C’est simple, on est en 2017, il a 17 ans. Et bien pour l’enfant de 1999, non ce n’est pas simple.
L’enfant de 1999 nourrit un complexe de supériorité proprement scandaleux mais très amusant vis-à-vis de celui né en 2000. Au contraire, il admire assez celui qui, par malchance, a redoublé une classe et représente la génération précédente. Vous l’aurez compris, ladite génération méprise un peu se cadets nés en 1999. Mais passons. En fait, tant que le temps s’écoulera à peu près normalement, il y aura toujours des Terminales pour se trouver infiniment supérieurs aux Premières.
L’enfant de 1999 est un des derniers à n’être pas tombé dans la marmite de potion magique façon Apple. Il a rembobiné des cassettes, gribouillé des spirales sur des feuilles blanches qui se seraient très bien passées de spirales gribouillées. Il a écouté les CD de ses parents en trouvant ça bien, enfin en trouvant ça comme on trouve une chanson à 6 ans. Il a ensuite trouvé bien « Ça m’énerve » de Helmut Fritz, « Replay » d’Iyaz et « Celui » de Colonel Reyel. Ensuite il a trouvé ça pas si bien que ça. Je laisse chacun libre de ses goûts. Il a trouvé de bon ton de se moquer de Justin Bieber, puis des One Direction, tout en écoutant quelques chansons en cachette. Il a regardé Scooby-Doo et Code Lyoko le mercredi matin sur France 3. Il ne se souvient qu’à peine de La Ferme Célébrités sur TF1. Il n’a pas regardé « Questions au gouvernement » sur Public Sénat. Ce qui est très bizarre.
Il a joué à Pokemon et à Mario sur Nintendo DS. Il a acheté des UGG, des Stan Smith et des Blazer. Il a acheté un Blackberry dont il a personnalisé le laser pour chacun de ses meilleurs amis. Il a attendu désespérément que le laser rose s’affiche, parce que le laser rose était celui choisi pour celui ou celle qui était sans aucun doute l’amour de sa vie. Il a vu Avatar et il se demande quand va sortir le 2. Il a vu Harry Potter un bon paquet de fois, et il n’est désormais plus question de savoir quand va sortir le 2. Il a fait son vaccin contre la Grippe A et il n’a pas (par la grâce de Dieu ou de la médecine, sacré débat) attrapé la grippe A. Il a lu Tartuffe et L’Odyssée, et il a râlé un bon bout de temps en sortant du brevet de maths. Il a pleuré à la mort de Grégory Lemarchal, après le coup de boule de Zidane et quand il est rentré chez lui fatigué le 13 novembre 2015.
L’enfant de 1999 est né dans la peur et dans la mort, et il n’a pas besoin qu’on lui rappelle qu’il était là le 11 septembre 2001, même s’il ne s’en souvient pas. Il a vu le monde s’effondrer, il a grandi dans la vue du sang et ne s’en est jamais vraiment remis. Il a pleuré en janvier 2015, il a mis une photo de couverture « Pray For Paris » en novembre, et ne sait plus trop quoi répondre à part pleurer ou crier quand on lui dit qu’il y a eu des morts.
C’est ce jeune homme ou cette jeune femme-là qui part à l’assaut du 27 Rue Saint-Guillaume. Il ne sait pas trop ce qu’il veut, il a choisi de ne pas choisir, mais il a surtout choisi de réfléchir un bon coup, d’écouter des profs qui savent bien des choses, de se la raconter à propos de Sciences Po et de finir par réaliser qu’il est là, devant les portes, le jour de la rentrée.
L’étudiant ou l’étudiante de Sciences Po a reçu sa carte, il a pris un café – un peu cher tout de même – et il a écarquillé les yeux quand on lui a dit Edouard Philippe. Edouard Philippe… ? Il aime déjà la queue qui s’étale devant la machine à café, les triplétades un peu surcôtées, les soirées pas raisonnables, et j’en passe.
Voilà, nous sommes les enfants de 1999, et nous vous aimons déjà. Enchantés.
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