Pourquoi L’Odyssée de Christopher Nolan est le meilleur film de l’année (pour l’instant) ? (critique)

Après trois ans d’attente, il est enfin là. Le maître du blockbuster d’auteur, Sir Christopher Nolan, s’attaque à l’une des œuvres fondatrices de l’humanité, L’Odyssée d’Homère. Un retour aussi attendu que redouté. Aujourd’hui, les avis semblent unanimes. Pourtant, rien n’était gagné d’avance. Le projet paraissait presque impossible à réussir et, aussi admiratif de Nolan que je puisse être, j’avais moi-même de sérieux doutes sur sa capacité à relever un tel défi. Il nous a finalement tous donné tort.

Image : L’Odyssée.


Contrairement à mes précédentes critiques, j’ai envie de commencer par expliquer d’où je parle. Pourquoi Christopher Nolan est un cinéaste aussi important pour moi ? Pourquoi chacun de ses films est presque un rendez-vous sacré ? Pourquoi j’ai acheté (oui, des gens font encore ça) la quasi-totalité de sa filmographie en Blu-ray ? Et surtout, pourquoi L’Odyssée était probablement le film de sa carrière qui m’inquiétait le plus ? Cette critique sera donc plus personnelle que d’habitude. Elle ne prétend pas être objective, bien qu’aucune critique ne le soit vraiment. Elle est avant tout le récit des attentes, des craintes et des émotions d’un cinéphile passionné par cet auteur et par ses projets. Il me semblait donc indispensable de parler d’abord de la relation que j’entretiens avec ce réalisateur.

Le premier film de Christopher Nolan que j’ai découvert était Le Prestige (2006), un film réalisé entre les deux premiers volets de sa trilogie du Dark Knight (2005-2012). Un choix assez inattendu, tant il ne s’agit pas de son œuvre la plus populaire, et c’est bien dommage. Encore aujourd’hui, je considère Le Prestige comme l’un de ses plus grands films. C’est le premier long métrage qui m’a véritablement retourné le cerveau, celui qui m’a fait comprendre qu’un film pouvait continuer à vivre dans notre tête longtemps après le générique. J’ai ensuite enchaîné avec la trilogie The Dark Knight (2005-2012), Inception (2010), Memento (2000), puis toute sa filmographie. Mais ce qui est intéressant, c’est que Nolan ne m’a pas seulement donné envie de voir des films de Nolan. En découvrant ses influences, comme Stanley Kubrick, Michael Mann ou encore Ridley Scott, j’ai eu envie de remonter le fil. Puis de découvrir les cinéastes qui avaient inspiré ces réalisateurs, et ainsi de suite.

Avec le recul, je pense que c’est pour cette raison que Christopher Nolan occupe une place si particulière dans mon parcours d’amateur de cinéma. Plus encore que ses films, c’est la curiosité qu’ils ont éveillée chez moi qui est précieuse. Il m’a donné envie de comprendre le cinéma, de voir davantage de films, de sortir des sentiers battus et, finalement, de devenir, au grand désespoir de mes amis, ce cinéphile insupportable qui ne peut pas s’empêcher de parler de mise en scène à la sortie d’une séance d’un film Marvel.

Et accessoirement, il réalise d’excellents films. Tant mieux.

Pourquoi je craignais L’Odyssée?

En tant que grand admirateur du cinéma Nolanien, je trouve qu’il y a selon moi, un avant et un après Interstellar (2014). Non pas parce que je trouve qu’il s’agit de son dernier grand chef d’œuvre, je le trouve très bon, mais très surcoté, et je trouve notamment que sa fin est assez bâclée en comparaison avec le reste du long métrage qui se veut ultra-réaliste, mais soit on est pas à ça près et je ne vais pas relancer des débats stériles. Mais il s’agit du dernier film qu’il a écrit en collaboration avec son frère, Jonathan Nolan qui est un excellent scénariste. La plupart des phrases iconiques du Dark Knight par exemple ont été écrites par lui, et la collaboration entre les deux frères marchait à merveille. Depuis qu’ils ne travaillent plus ensemble, ça se ressent. Dunkerque (2017) n’avait pas pour ambition d’être un film très complexe à écrire, mais Tenet (2020) avait vraiment payé les frais d’un scénario absolument indigeste et complexifié pour pas grand chose, et je n’ai pas à titre personnel été chamboulé par celui d’Oppenheimer (2023), bien au contraire, ses aller-retours incessants me provoquant de profondes migraines.

Pourtant, c’est bien pour Oppenheimer que Christopher Nolan a finalement été consacré par Hollywood. En 2024, il remporte enfin l’Oscar de la meilleure réalisation ainsi que celui du meilleur film. Une reconnaissance amplement méritée, même si, à titre personnel, j’aurais aimé qu’elle arrive pour d’autres œuvres de sa filmographie. Peu importe : après plus de vingt ans à repousser les limites du blockbuster, Nolan était devenu l’un des rares réalisateurs capables de faire financer quasiment n’importe quel projet, et de le vendre aux majors hollywoodiennes simplement sur son nom.  Et c’est précisément ce qui m’inquiétait. L’histoire du cinéma est remplie de réalisateurs qui, une fois arrivés au sommet, ont voulu voir toujours plus grand. Plus de budget, plus d’ambition, plus de liberté. Parfois, cela donne des chefs-d’œuvre. D’autres fois, cela produit des films écrasés par leur propre démesure, où l’ambition finit par prendre le pas sur le récit. Un parfait exemple serait Michael Cimino (1939-2016), qui après avoir été sacré pour l’excellent Voyage au bout de l’enfer (1978, aussi connu sous le nom de The Deer Hunter), a enchaîné sur le western crépusculaire La Porte du paradis (1980) qui était un énorme échec critique et commercial.

Adapter L’Odyssée, c’est exactement ce genre de projet. Ce n’est pas seulement adapter un classique : c’est s’attaquer à l’un des textes fondateurs de la littérature occidentale, un récit vieux de près de trois mille ans qui continue d’influencer notre manière de raconter des histoires. C’est un monument culturel que des générations de lecteurs, d’universitaires et de cinéastes ont tenté d’interpréter sans jamais en épuiser toute sa richesse. Et, connaissant Christopher Nolan, je ne pouvais m’empêcher d’avoir peur qu’il tombe, tel Ulysse, à cause de sa propre hubris. J’avais aussi peur qu’il transforme Homère en un immense casse-tête pseudo-intellectuel, probablement brillant sur le papier mais incapable de retrouver la simplicité et l’humanité qui font la force de L’Odyssée.

C’est pour cette raison que j’abordais ce film avec autant d’appréhension. Non pas parce que je doutais du talent de Nolan, mais parce que je pensais que son ambition risquait, pour la première fois, d’être plus grande que le récit lui-même. Et je suis ressorti de la salle en ayant eu le plaisir, assez rare, de m’être complètement trompé.

Pourquoi L’Odyssée est le meilleur film de l’année (pour l’instant) ?

Ce qui fait la force de L’Odyssée, c’est la capacité de Christopher Nolan à accomplir ce qui semblait presque impossible : surprendre collectivement avec un récit vieux de près de trois mille ans. Tout le monde connaît l’histoire d’Ulysse. Tout le monde pense savoir où elle mène. Et pourtant, le film parvient constamment à déplacer le regard, non pas en trahissant Homère, mais en proposant une lecture suffisamment personnelle pour redonner à chaque étape du voyage un véritable sentiment de découverte.

Sur le plan formel, Christopher Nolan et son équipe atteignent un niveau de maîtrise devenu presque habituel. Chaque collaborateur semble au sommet de son art. Le montage de Jennifer Lame, que j’ai peu apprécié sur Oppenheimer, trouve ici un équilibre remarquable. Les allers-retours narratifs ne cherchent jamais à impressionner gratuitement, mais épousent la logique même du récit homérique, celle d’une histoire transmise de bouche à oreille, racontée, embellie, reconstruite par fragments. Pour la première fois depuis peut-être Inception (2010), la virtuosité du montage ne détourne jamais l’attention du récit puisqu’elle en devient le prolongement naturel.

La photographie de Hoyte van Hoytema est tout simplement exceptionnelle. Chaque plan évoque à la fois une fresque antique, tout en gardant un aspect très moderne.  Si Christopher Nolan a souvent été moqué pour son insistance à défendre la pellicule IMAX, L’Odyssée constitue sans doute son meilleur argument. Les plans caméra à l’épaule, réalisés avec ces imposantes caméras, produisent un paradoxe fascinant : ils donnent une sensation d’intimité presque documentaire tout en conservant cette échelle monumentale qu’impose le récit. La séquence de la descente aux Enfers en est probablement le plus bel exemple. L’immensité des plages de sable noir ne vient jamais écraser les personnages, au contraire, elle souligne leur fragilité, leur solitude et le poids de leur errance. C’est précisément dans cette tension entre gigantisme et proximité que la mise en scène atteint ses plus beaux moments.

La direction artistique, pourtant largement critiquée depuis la diffusion de la première bande-annonce il y a six mois, se révèle finalement d’une grande cohérence avec la vision du film. L’Odyssée se déroule au crépuscule d’un monde, à un moment où une civilisation semble lentement se déliter. Les palais en ruines, les temples fissurés et les vestiges d’un âge héroïque ne constituent pas un simple décor mais racontent autant l’histoire que les dialogues eux-mêmes. Ils donnent au voyage d’Ulysse (interprété par Matt Damon) une dimension profondément mélancolique. Ce choix esthétique prend tout son sens lorsqu’apparaît la véritable ambition du scénario. Plutôt que de proposer une adaptation littérale d’Homère, Christopher Nolan utilise le poème comme point de départ d’une réflexion nouvelle sur L’Odyssée. Son Ulysse n’est plus seulement le héros défini par son hubris due au fait qu’il se prend pour un demi-dieu après avoir créé la plus malicieuse des ruses. Il devient ici un homme hanté par la culpabilité, convaincu que la ruse du cheval de Troie, qui lui a apporté la victoire, a aussi précipité la disparition du monde qu’il cherchait à défendre. En détruisant Troie, Ulysse n’a peut-être pas seulement remporté une guerre, il a contribué à faire disparaître un ordre ancien, des coutumes, des valeurs et des liens qui permettaient encore à cette civilisation de tenir debout. Cette idée irrigue tout le film et donne une cohérence nouvelle à son univers visuel. Les ruines, les paysages désertés, les palais vidés de leur splendeur deviennent les témoins silencieux d’un monde qui disparaît.

Dès lors, le retour à Ithaque cesse d’être uniquement un voyage géographique. Il devient une quête de rédemption. Ulysse ne cherche plus seulement à retrouver son royaume, sa femme ou son fils, il tente de retrouver sa place dans un monde dont il se sent, au moins en partie, responsable de la disparition. Chaque étape de son périple acquiert ainsi une signification différente. Les monstres, les dieux et les épreuves ne sont plus seulement des obstacles à surmonter, mais les manifestations d’un homme qui cherche désespérément à se pardonner. Et d’une certaine manière, ceux-ci s’inscrivent très bien dans le style ultra-réaliste de Nolan, puisqu’ils représentent une allégorie de la culpabilité du héros. En parlant de monstres, on ne peut que saluer le travail de l’équipe du film sur ceux-ci, notamment les scènes du Cyclope et surtout de Circé, qui amènent les images les plus horrifiques de la carrière du réalisateur.

Un autre aspect qui me semble important à souligner est la musique de Ludwig Göransson, qui après avoir enchanté le monde, y compris moi, avec sa bande-originale majestueuse d’Oppenheimer, a réussi à se renouveler de manière très inattendue avec un mélange de sons très anciens et de musique plus moderne qui nous porte et nous fait rentrer dans ce voyage.

Côté jeu, au vu du casting cinq étoiles, on ne pouvait s’attendre qu’à du bon, et c’est bien le cas, mais il faut souligner tout de même la performance d’Anne Hathaway, qui avec peu de temps d’écran réussit à amener une humanité et une sensibilité assez incroyable. Elle réussit à nous faire découvrir une autre face de Pénélope à laquelle je ne m’attendais pas, une reine fatiguée d’attendre, fatiguée de voir l’héritage de son mari disparu s’effacer peu à peu. Je n’ai jamais, à titre personnel, vraiment compris les réserves que certains peuvent avoir à son égard tant elle me semble être l’une des actrices les plus sous-estimées de sa génération. 

Il est difficile de trouver des défauts à ce long métrage tant il m’a redonné foi dans le cinéma (qui va bientôt disparaître avec Spider-Man: Brand New Day). Le seul petit défaut du long métrage serait peut-être la partie du retour d’Ulysse qui se tire un peu en longueur et qui a pour climax une scène d’action peu inspirée, bien que satisfaisante au vu du contexte. On sent qu’il s’agit de la dernière scène tournée par l’équipe du film, épuisée après 91 jours intensifs de tournage autour de la Méditerranée.

Et maintenant on fait quoi ?

L’Odyssée s’impose déjà comme l’un des très grands films de cette année et, à mes yeux, enterre largement la concurrence dans le domaine du blockbuster. Mais en sortant de la salle, une autre question s’impose : où Christopher Nolan peut-il encore aller après ça ? Comment faire plus grand ? Plus spectaculaire ? La vérité, c’est que cette question revient à chacun de ses films, et, presque à chaque fois, il parvient à trouver une nouvelle direction plutôt qu’à simplement repousser les limites du précédent. C’est peut-être ce qui définit le mieux son cinéma. Alors, le Christopher Nolan que j’admirais tant est-il enfin de retour ? J’ai envie de le croire. Une chose est sûre, L’Odyssée est un film qu’il serait vraiment dommage de manquer. C’est un bijou de mise en scène, divertissant, prenant et profondément humain. Faites-vous ce cadeau.