
Photoquai, c’est une biennale de photographie, une « biennale des images du monde ». Pour sa quatrième édition, elle conserve sa ligne directrice : nous présenter des photographes issus du monde entier. Avec néanmoins cette originalité : ils sont non-européens. Confronter des regards et des mondes non-occidentaux à la vue des européens. Le but est en particulier de promouvoir des photographes peu connus en France, faire connaître leur œuvre, et susciter ainsi des échanges entre cultures différentes. Les commissaires de l’exposition sont d’ailleurs tous étrangers, et ils ont pour mission de dénicher sur le terrain des talents inconnus dans notre pays. Le but n’est pas l’exhaustivité géographique mais le croisement de regards sur le monde, grâce à l’œil de photographes ancrés dans ces réalités parfois mal connues des européens.
Cette année se définit par : quarante photographes, vingt-huit pays, et une ligne directrice : la figure humaine. Le slogan « Regarde-moi » parle de lui-même. Les photographes nous présentent leur regard sur une humanité qu’ils connaissent souvent très bien, car ces hommes et femmes forment leur entourage. Frank Kalero, le photographe et directeur artistique espagnol de cette édition le définit ainsi : « ces images participent d’une géographie humaine, en offrant à l’autre l’intimité de leur quotidien dans une narration qui montre plus qu’elle ne démontre, et qui dit sans pour autant revendiquer. » Et il précise : « D’un portrait, d’une silhouette, [la photographie] révélera un univers, campera une société, où l’homme est la mesure du monde et la figure humaine l’échelle universelle ».
On pourra observer des chiliens du désert d’Atacama dans leurs costumes religieux, des tokyoïtes dans leur environnement urbain quotidien, des palestiniens photographiés pendant leurs quelques moments de détente, mais aussi des panaméens posant fièrement avec leurs bicyclettes customisées, ou des images d’enfances australiennes.

Frank Kalero demande donc « au visiteur – promeneur, curieux ou amateur – de s’arrêter, d’observer. De lire la planète à travers ceux qui s’y laissent regarder. » Simplement parce que selon lui, « cette vision multiple détient la force d’une conversation où empathie et esthétique sont sources de compréhension. »
Ceux qui aiment la spontanéité dans les images pourront être déçus : la plupart sont des photos posées. Mais chaque série apporte malgré tout son originalité à travers un regard, un angle particulier. Et chaque série nous donne envie de découvrir un peu plus du monde qu’elle nous décrit.

Mention spéciale à Amit Madeshiya, qui nous présente l’universalité des émotions humaines, à travers des portraits d’indiens de toutes génération assistants à une séance de cinéma. On pourrait également ajouter Musuk Nolte et ses portraits de minorités ethniques péruviennes particulièrement poignants, mais ce serait nier que Branquinho et d’autres ont également leur place au tableau des « mentions spéciales ». Non, il n’y a décidément pas de classement possible. Un seul moyen de faire le vôtre : profiter des prochains jours pour faire un saut à l’exposition, qui se finit le 17 novembre. Et on vous laissera avec une petite devinette : quelle technique Alejandro Cartagena a utilisé pour prendre ses photos de camion vus du ciel ?


Mark Cohen est né en 1943 dans une petite ville de Pennsylvanie, Wilkes-Barre. Il tient un appareil photo dans les mains depuis son enfance, et lorsqu’au lycée il tombe sur un exemplaire d’Images à la sauvette d’Henri Cartier-Bresson, il comprend que la photographie va être le ciment de son parcours et de sa vie. Ses photographies sont prises dans sa ville natale qu’il parcourt quotidiennement et inlassablement en quête de sujets et de détails à capturer. Il part commencer des études à la Rhode Island School of Design, mais finit par revenir à Wilkes-Barre. « Quelque chose me disait que je n’en avais pas fini avec cet endroit ». Pour gagner sa vie, il monte alors un studio dans lequel il photographie des portraits officiels, réalise des rapports annuels et des photos de mariage. « Tous les boulots que je pouvais réaliser pour financer le reste ». Il participe à des expositions dès 1969, et en 1971, il obtient une bourse, le Guggenheim Fellowship, qui lui permet de continuer à photographier sa ville natale et ses environs. Il sera exposé notamment au Museum of Modern Art, au Whitney Museum of American Art à New York, ainsi qu’à Washington, Chicago etc.
Mark Cohen photographie son quotidien, les rues de Wilkes-Barre et ses protagonistes. Il tient son appareil photo à bout de bras, le viseur ne l’intéresse pas. Ses photographies de l’instinct et de l’instant sont brutes, intimes, presque violentes parfois. S’il s’inscrit dans la « Street photography » des années soixante-dix, cette saisie particulière le rend malgré tout singulier et lui confère sa marque, son originalité. Il photographie une petite ville minière sur le déclin, mais Cohen n’a pas de vocation documentariste. Il shoote sans but, photographie inlassablement, parcourt les mêmes rues, et rend compte de la réalité, tout simplement. Une réalité qui peut déranger tant son objectif est proche de ses sujets. Son œil nous dévoile des détails intimes, des cous, des jambes, des mains, des bustes sans tête, mais qui tous gardent leur part de mystère. Il capture des réalités sociales, photographie des gens souvent pauvres, mais ne se définit pas comme un photographe engagé pour une amélioration des conditions de vie. « J’aurais adoré être comme Dorothea Lange, en prise directe avec des questions sociales. Mais en restant coincé à Wilkes-Barre, je suis devenu un surréaliste. Par la force des choses. Je déambulais encore et encore dans les mêmes rues, alors je me suis mis à prendre en photo la chaussure d’un type. Je ne savais pas exactement ce que je faisais. Je me laissais simplement happer par ce qui était là, devant mes yeux. » On peut ressentir de l’inconfort en regardant ses photos, mais la plus part du temps elles nous attirent. Sans aucun doute le côté vivant, en mouvement des images. Une humanité qui nous parle.

Le BAL, Exposition « Dark Knees »
6, Impasse de la Défense
75018 – Paris
Métro Place de Clichy, lignes 2 et 13
Tarifs : 5 euros, 4 euros réduit Jusqu’au 8 décembre 2013
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