Pendant une semaine, les militants étaient présents sur le campus, à travers le collage d’affiches, la distribution de flyers, ainsi que le débat organisé par Sciences Po TV, auquel les étudiants ont assisté en nombre.
Auteur: Gabriel Caputo
La victoire de l’Union étudiante, celle de la « voix logique » (Nathan pour l’Union syndicale)
Au bout d’une semaine de campagne intense, la victoire de l’Union syndicale avec 49,24% des voix représente pour Nathan, élu quatrième suppléant de l’intersyndicale, le triomphe de la « voix logique à Sciences Po ». Logique dans la mesure où les élections confirment une tendance politique des étudiants à gauche, engagés et soutenant la cause palestinienne avec l’élection du « Student for Justice in Palestine » à Paris et Menton aux initiatives étudiantes, comme il le rappelle notamment.
Les présidences étudiantes des deux conseils ainsi que la section disciplinaire constituent des priorités pour l’intersyndicale. Celle-ci compte bien s’appuyer sur le « souffle qui a été donné dans cette campagne » et sur une éventuelle coopération avec Solidaires pour obtenir une majorité absolue leur permettant un accès à ces postes. Il s’agit d’agir contre la « répression générale » qui s’impose aux étudiants mobilisés avec pour objectif le rejet du controversé règlement étudiant, à nouveau validé par le CVEF et sur lequel doit se prononcer le CI, afin de défendre la « liberté de manifester, de se rassembler ». Autre sujet important pour l’Union syndicale, l’instauration de la progressivité des frais pour les étudiants extra-européens pour lutter contre une situation « extrêmement discriminante à l’égard des étudiants qui ne viendraient pas des grandes bourgeoisies des différents Etats extra-communautaires » d’après Yan, militant, rejetant « l’argument fallacieux » d’une situation financière de l’école qui ne le permettrait pas : les frais de scolarité représentent en effet « un tiers » de son budget.
Si Nathan « ne savait pas du tout à quoi s’attendre » pour le résultat, « ce n’est pas non plus choquant » pour Alice, militante. Il faut dire que le résultat s’inscrit dans celui des élections du CROUS, comme l’indique Hadrien, élu quatrième titulaire. Un résultat qu’ils doivent à une campagne présente sur l’ensemble des campus, un « effort de communication » avec la mise en œuvre d’une « identité visuelle » et leur présence sur les réseaux sociaux. « Tout le monde a perdu des voix et on en a gagné 785 » constate Zélie, élue troisième titulaire, qui explique ce score par cette « alliance entre l’Union étudiante, l’AER et l’Unef [qui] a été un regain dans le syndicalisme et le militantisme à Sciences Po » dans un mouvement plus largement « national ». Alice ajoute : « C’est vraiment la création de l’Union étudiante qui a permis de remobiliser tout ça », une manière de présager l’importance du syndicat au sein de l’alliance dont la vocation est d’abord de lutter contre une potentielle victoire de « l’extrême-droite à Sciences Po ».
Au sujet de la réputation de Sciences Po, Nathan fustige les interventions de l’Uni sur des médias comme CNews ou encore la matinale de « Frontières », « bien à l’extrême droite », qui diffusent des « accusations absurdes ». Enfin, s’il dit que le mouvement propalestinien « fait très attention à ses slogans pour heurter le moins possible », il déplore « l’instrumentalisation » du terme « intifada » par l’extrême droite et notamment L’UNI dans les médias. « Et ça, c’est l’image de l’école qui en pâtit » conclue-t-il.
« Concernant le résultat des élections, force est de reconnaître qu’il n’est pas à la hauteur de nos attentes » (Maxime pour l’équipe Nova)
C’est un bilan contrasté qui s’impose à Nova après la perte de 200 voix et de la position de « premier syndicat de Sciences Po ». Cela dit, le syndicat relativise : « ce résultat confirme la solidité de notre ancrage : alors que l’Unef obtenait à elle seule 70% des suffrages il y a 10 ans, Nova s’est durablement et solidement implanté dans le paysage syndical à Sciences Po ». Le syndicat a en effet obtenu 26,54 % des suffrages au CVEF et 26,52% au CI. S’il promet que sa « position ne changera pas à des fins électoralistes », le syndicat espère que « l’esprit de coopération se poursuivra » dans l’intérêt des étudiants et rappelle que la possession de deux sièges au CVEF lors du mandat précédent ne l’a pas empêché d’obtenir des avancées. Il s’agit en outre pour Nova de conserver son indépendance : « il n’est pas question de nous vassaliser », insiste-t-il.
Enfin, Maxime conteste les accusations de complaisance à l’égard de l’administration souvent formulées au cours de la campagne. « Comment expliquer que l’Union étudiante ait obtenu la présidence étudiante du CI [après les élections 2022] alors que nous disposions du même nombre de siège qu’eux ? » avance-t-il tout en valorisant le « dialogue » et une « approche constructive » face à une Union étudiante accusée de recourir « trop souvent » à « l’injure », au « blocage » et à l’« intimidation ».
« Nous sommes très satisfaits de ces résultats » (Louise, représentante de l’Uni à Sciences Po)
Si l’heure n’est pas à la victoire, l’heure n’est pas non plus à la défaite pour l’Uni qui conserve « [ses] sièges [un par conseil] en maintenant […] à deux voix près [leur] nombre de voix absolu ». Un score jugé inattendu pour un syndicat qui dit avoir vécu une campagne « très violente » par les « tracts et affiches » distribués et des « diffamations » auxquelles s’ajoute une « sociologie des admis » influencée par le nouveau mode d’admission, sans pour autant se prononcer sur caractère « bon ou mauvais ». Celui-ci donne une place restreinte aux élèves issus des « lycées privés, notamment d’Île-de-France ». Voilà autant d’éléments qui « jouent contre nous» , affirme Louise.
Le rôle de l’Uni « demeure ce qu’il a toujours été à Sciences Po » c’est-à-dire celui de porte-voix d’une « minorité d’étudiants » attachée au « diplôme », au « travail » à l’« excellence » et par dessus tout à la « valeur du diplôme » affirme-t-elle. C’est une priorité pour l’Uni qui s’alarme de la baisse de « recrute[ment] de sciencespistes » au sein des entreprises, une affirmation que l’on verra ou non se confirmer avec le classement QS 2026 en sachant que celui de 2025, publié en juin 2024, a placé Sciences Po au premier rang français, européen et au trentième rang mondial en termes d’insertion professionnelle.
Une « minorité d’étudiants » qui n’est « pas négligeable », le syndicat ayant recueilli 11,62% des votes au CI et 11,44% des votes au CVEF. C’est un résultat traduisant un « tableau plus fidèle des opinions et revendications des étudiants » permis par un « taux de participation inédit ». La représentante souhaite ainsi s’assurer que « celle-ci puisse librement s’exprimer dans les salles de classe et sur les campus » en luttant contre « les discriminations politiques qui existent au sein de notre école », une autre priorité de l’Uni.
Si on se satisfait en interne du résultat, celui-ci n’est toutefois pas suffisant pour le syndicat qui entend mener « un travail de recueil d’opinion et de témoignages auprès des étudiants » afin de « prioriser [leurs] revendications selon les besoins réels » tout en soutenant les « efforts que l’administration et la direction semblent mettre en place pour permettre un retour au calme sur nos campus ».
À la lumière des propos de l’Union syndicale relatifs à l’impact de la médiatisation de l’Uni sur la réputation de l’école, le syndicat a tenu à faire valoir son droit de réponse:
| « Cette allégation est assez ironique dans le sens où elle confond l’œuf et la poule. À l’UNI, nous nous contentons de documenter, de dire la vérité sur ce que les étudiants de Sciences Po vivent au jour le jour. Des vidéos d’étudiants studieux ou bien d’étudiants mobilisés dans le cadre d’un débat politique serein ne trouveraient pas d’écho médiatique. Si les médias s’intéressent à nous, si les employeurs affirment ne plus recruter de sciencespistes, ce n’est pas car une poignée d’étudiants de l’UNI prennent des vidéos. C’est bien, car une minorité d’étudiants ternissent la réputation de l’établissement et en font pâtir des milliers d’autres, qui n’ont rien demandé. Nous pensons qu’il est important de faire entendre dans les médias une voix différente et de montrer qu’il reste fort heureusement des étudiants de bon sens. À bon entendeur. » |
En somme une élection où chacun se satisfait en partie de ses résultats, confirmant un développement électoral dans le cas de l’Union syndicale, et la consolidation d’une base plus ou moins fragile pour Nova et l’Uni. Si les trois syndicats se distinguent, ils ne manquent pas de remercier les électeurs pour leur confiance.
De plus, il est important de noter le caractère exceptionnel de cette élection. Certes, la participation n’a jamais été aussi élevée en atteignant 41,07% mais les résultats sont ceux d’une minorité, aussi importante soit-elle, d’élèves. L’abstention de 48,93 % peut alors s’expliquer par les difficultés rencontrées par les militants lorsqu’il s’agit de mobiliser les élèves qui ne peuvent pas tous être atteints par les mobilisations comme a pu nous l’expliquer Nathan de l’Union syndicale.
N.d.l.r.
Le nombre plus important d’interviewés de l’Union syndicale s’explique par la présence de l’auteur à la soirée électorale qu’elle a organisée à la suite de la publication des résultats.
Solidaires n’a pas encore répondu à nos sollicitations mais l’article pourrait être mis à jour si le syndicat venait à le faire.
]]>Avec La Péniche, nous avons voulu sonder la communauté étudiante sur ce départ furtif en vous posant nos questions aux détours des couloirs. Que pensez-vous des modalités et de la temporalité de la démission de M. Vicherat ? Comment vous sentez-vous face à cette nouvelle en tant qu’étudiant.e ? Quelles sont vos interrogations sur l’administration et la gouvernance de Sciences Po à partir de maintenant ? Grâce à vos réponses, nous avons tenté de dresser un tableau le plus juste possible sur la position des étudiant.e.s face à cette vacance de poste.
Mais tout d’abord, comment en sommes-nous arrivé.e.s là ?
En 2021, Mathias Vicherat, alumni de Sciences Po, est élu directeur de l’IEP de Paris et administrateur de la FNSP (les 2 allant de pair). Un des objectifs clés de son mandat était la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, une problématique qui avait suscité mauvaise presse à l’école après l’implication de Frédéric Mion dans l’affaire Olivier Duhamel et le hashtag #sciencesporcs.
“Je pense que c’était un peu inéluctable” exprime Hugo, en deuxième année.
La démission du directeur de Sciences Po Paris, après avoir été longuement demandée, était dorénavant attendue. Le 5 décembre 2023, lendemain de l’annonce par les médias de la détention de Mathias Vicherat en garde à vue pour violences conjugales, avaient lieu des blocus sur plusieurs campus de l’IEP. Les étudiant.e.s en ont organisé 24 en tout sur plusieurs mois, le dernier ayant eu lieu sur le campus de Dijon le 5 février 2024, selon des représentant.e.s de l’Union Étudiante. Dans un premier mail à la communauté universitaire le 5 décembre, l’ancien directeur déplorait la fuite “d’évènements relatifs à [sa] vie privée et à celle de [sa] compagne”, avant d’annoncer sa mise en retrait en continuant de “[contester] les actes de violence qui ont été rapportés par la presse et sur les réseaux sociaux”.
“C’était quelque chose qui était très attendu par l’ensemble de la communauté étudiante” nous confie Lily, étudiante en deuxième année. Peu d’étonnement, donc, à la réception du mail de mercredi dernier informant de la démission du directeur. Une nouvelle passée d’ailleurs presque inaperçue au milieu des nombreuses autres polémiques qui agitaient l’institution au même moment, concernant notamment l’occupation de l’amphithéâtre Emile Boutmy pour une journée de mobilisation pro-palestinienne.
Une démission arrivée trop tard ?
Un argument revenu à plusieurs reprises chez les étudiants et étudiantes a été celui du devoir d’exemplarité de la part du directeur. C’est d’ailleurs ce devoir qui, selon sa communication par mail du lundi 11 décembre, a motivé sa mise en retrait : “Une institution ne se résume pas à la seule personne qui est à sa tête, mais la fonction de direction expose plus que toute autre et, surtout, impose, plus qu’aucune autre, un devoir d’exemplarité.” Ce poste obligerait ainsi à se comporter comme un modèle pour la communauté universitaire mais aussi en tant que représentant de l’école devant les médias, les puissances publiques ou encore les investisseurs. C’est par là l’image de l’institution qui serait en jeu : “On considère que par souci d’exemplarité, il aurait dû démissionner dès sa mise en garde-à-vue” explique Romain, représentant du syndicat l’Union étudiante. Lily partage également cet avis : “Il y a eu énormément de discussions sur les raisons précisément qui pourraient conduire à cette démission avec beaucoup de débats sur la présomption d’innocence. Je pense que ce n’est pas un débat qui devrait avoir lieu dans la mesure où à partir du moment où on a le directeur de Sciences Po qui est accusé de violences conjugales, qu’il soit coupable ou non, c’est dommageable à l’institution et c’est pas possible au regard de l’histoire de Sciences Po”.
De plus, les étudiant.e.s ont retenu que Mathias Vicherat, lors de son accès à la direction de l’établissement, avait décidé de mener en priorité un projet de lutte contre les violences sexistes et sexuelles. “Au bout de 4 mois, il démissionne enfin, d’autant plus qu’il a été élu sur un projet de mettre en avant la lutte contre les VSS. C’est quand même assez drôle, si je peux utiliser ce mot” nous dit Hugo, 2A.
Selon Nicolas, qui nous a parlé au nom du syndicat NOVA, la démission du directeur a surtout permis d’apaiser la communauté étudiante : “cette démission, même si elle intervient tard, est bienvenue après une période de tensions”. Pour Hugo, étudiant de première année “un retour au calme c’est surtout que les cours puissent être assurés normalement déjà, mais ça, ça dépend pas que du directeur évidemment, et puis qu’on évite tous ces scandales qui décrédibilisent notre école, et qui après je pense ont un impact aussi dans le monde professionnel et après nos études.”
Que ce soit par souci d’exemplarité, pour une question de confiance nouée avec la communauté étudiante, pour l’image de l’école ou bien pour des raisons symboliques, beaucoup considèrent que cette démission intervient trop tard.
La future gouvernance de Sciences Po est aussi un sujet d’interrogation pour les étudiants. Pierre Catalan, directeur de la Vie Étudiante, explique : “il va y avoir une administration provisoire, une commission va être nommée pour sélectionner le ou les candidats présentés au conseil, ce qui va prendre beaucoup de temps, mais l’administration provisoire va pouvoir permettre de s’occuper des affaires courantes, notamment tout ce sur quoi le directeur est censé avoir une signature unique à laquelle personne ne se substitut.”
Certains syndicats ont cependant formulé le souhait de réformer le mode d’administration de l’établissement1. Lola, une étudiante de l’Alternative Étudiante de Reims nous dit ainsi : “c’est vraiment une question de représentativité étudiante lors des instances, donc lors du Conseil d’Administration [de la FNSP] mais aussi par rapport la séparation Conseil d’Administration [de la FNSP] et du Conseil de l’Institut qui est selon moi à remettre en question. Même si en théorie ils ont des fonctions séparées, ce qu’on retrouve c’est que le Conseil de l’Institut, qui a le mérite d’être légèrement plus représentatif des étudiants, détient beaucoup moins de pouvoir que le Conseil d’Administration [de la FNSP], et pour moi c’est quelque chose qu’il faut vraiment changer.”
Enfin, une dernière idée semble parcourir la tête des sciences pistes. “Après, il y a la question qui est posée aussi justement aussi d’avoir éventuellement une directrice à la tête des Sciences Po ? Ça pourrait être une idée aussi ? On a une présidente de la FNSP, pourquoi pas, une directrice également” propose Hugo, 1A, plus tard secondé par Perrine : “Je pense que c’est assez impensable aujourd’hui qu’un homme soit désigné après toutes ces affaires. Ca ferait du bien aussi d’un point de vue symbolique que ce soit une femme qui reprenne la tête de l’institution”
Le futur de Sciences Po sera-t-il écrit au féminin ?
Propos recueillis par Rose McCloud et Clémentine Gigot
︎En 2021 – 2022 le montant moyen des frais de scolarité s’élevait à 5200 euros pour le Bachelor et 6330 euros pour le Master. Pour l’année 2023 – 2024 les montants maximums du barème s’élevaient à 14 210 euros pour le Bachelor et à 19 670 euros pour le Master. Un tiers des étudiants sont exonérés des frais selon le site web de Sciences Po, qui a annoncé en décembre 2022 augmenter de 15,6% son budget consacré à l’aide sociale. L’aide fournie par Sciences Po se fonde sur des exonérations, la hausse générale des bourses du CROUS, et la bourse Boutmy destinée aux étudiants extra-européens sur la base de critères d’excellence.
L’administration soutient quant à elle que les hausses annoncées permettent un ajustement sur l’inflation qui touche les comptes de Sciences Po. Romain, membre de l’Union étudiante, réfute cet argument : « Sciences Po est excédentaire de 2 millions d’euros (…) On considère que l’on n’a pas à être la variable d’ajustement de ce budget, Vicherat avait promis de trouver d’autres ressources. C’est une spirale infernale si on continue à seulement compter sur les frais : tant que l’inflation augmente, ça pèsera de plus en plus sur les étudiants. De plus, les syndicats pointent le coût que représentent les frais pour les étudiants internationaux qui disposent souvent de moindres ressources financières comme l’indique le membre de l’Union étudiante « Les étudiants extra-communautaires paient le maximum des frais automatiquement ».
Devant cette situation, les syndicats Nova, UNEF, Union étudiante, Solidaires Etudiant.e.s, AER, réclament dans un communiqué commun « le gel immédiat des frais de scolarité » ainsi que l’éligibilité des étudiants extra-européens aux bourses octroyées par Sciences Po. Le syndicat étudiant UNI a également demandé la fin des hausses et le « calcul des frais de scolarité sur la base des ressources après abattement de l’administration fiscale et des parts fiscales du foyer ».
Le vendredi 26 novembre, l’administration a finalement annoncé que la hausse sera limitée à 3,5% à la rentrée 2024. Les syndicats continuent d’appeler au gel des frais de scolarité, et des manifestations continuent d’être régulièrement organisées rue Saint-Guillaume. Nous avons contacté l’administration et n’avons pas reçu de réponse. On ignore si le dicton « jamais deux sans trois » s’appliquera pour cette question.
Crédits photos : Instagram UNEF
]]>Ce jeudi 9 novembre, La Péniche a couvert la conférence sur le syndicalisme et la convergence des luttes organisée par l’UNEF. Parmi les invités, tous sont d’anciens militants à l’UNEF : Benoît Hamon, ancien ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche et candidat à l’élection présidentielle de 2017 ; Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT ; Raphaëlle Rémy-Leleu, conseillère de Paris et membre d’Europe Écologie les Verts ; et Guillaume Hoibian, historien des mouvements étudiants.
19h15. L’amphi Chapsal se remplit peu à peu, entre discussions animées sur le blocage du campus le matin-même et chuchotements inquiétés de l’absence de Sophie Binet. C’est dans ce contexte qu’a débuté cette conférence qui allait prendre la forme tantôt d’une rétrospective sur le syndicalisme étudiant, tantôt d’une discussion informelle entre camarades de lutte.
Il est 19h33. C’est Guillaume Hoibian qui lance le bal, nous livrant un rapide historique du syndicat. Née en 1907 en tant qu’association, l’Union Nationale des Étudiants de France n’est en fait devenue une organisation syndicale qu’en 1946 avec l’adoption de la charte de Grenoble. Et, si les récentes scissions de l’UNEF ont fait couler beaucoup d’encre sur la perte de vitesse du syndicat, elles sont en réalité presque consubstantielles à l’histoire du mouvement. Ainsi l’UNEF a-t-elle été, de 1971 à 2001, divisée entre l’UNEF-SE (solidarité étudiante), proche du Parti communiste français, et l’UNEF-ID (indépendante et démocratique) principalement composée d’étudiants lambertistes et antistaliniens. Guillaume Hoibian impute cette implosion à « l’hyper politisation » du syndicat à la suite des événements de mai 68, et précise que la réunification de 2001 s’est faite « dans la douleur », chaque faction voyant l’autre comme ennemie.
Au-delà de cette difficile coexistence de tendances au sein du mouvement, Benoît Hamon souligne la particularité de l’engagement à l’UNEF, à même de « faire toucher la question sociale immédiatement ». Il fait ainsi l’éloge d’un syndicat qui, par sa force de mobilisation du monde étudiant, « donne une portée nationale à ses combats ». Mais cette grande capacité organisationnelle, selon lui nécessaire à la construction de rapports de force sociaux et politiques, semble s’être perdue depuis les luttes contre le projet de loi Devaquet et les contrats de première embauche. Questionné sur son regard à la fois syndical et politique, il rappelle que le syndicalisme s’est toujours illustré par sa culture d’autonomie par rapport à la politique, mais déplore la perte de sa fonction historique de « formateur de conscience politique ». Benoît Hamon comme Guillaume Hoibian évoquent ainsi un « tournant » dans l’histoire du syndicalisme étudiant, celui de la précarisation du monde universitaire.
20h07. Entre dans la salle Raphaëlle Rémy-Leleu, qui s’installe discrètement à côté de ses deux camarades militants. Qualifiant son arrivée parmi les intervenants de « plus grosse incruste de l’histoire des incrustes », elle donne le ton dès sa première prise de parole : depuis qu’elle a quitté Sciences Po et donc l’UNEF, en 2016, « la précarité étudiante, spoiler, ça ne va pas mieux ». Perception partagée par le reste de la table, notamment Guillaume Hoibian qui lie cette « paupérisation » des étudiants et des universités à la baisse d’engagement et de mobilisation des jeunes par manque de temps. Des étudiants qui, de plus en plus, travaillent pour financer leurs études, des professeurs qui doivent composer avec la baisse des moyens alors que le nombre d’étudiants augmente chaque année, des chercheurs qui font face à une baisse de financements : telle est, selon les intervenants, la recette de la démobilisation actuelle.
Il faut, d’après Raphaëlle Rémy-Leleu, prêter attention à la « ségrégation sociale » qui se renforce du fait de la sélection à l’université et du manque d’aides pour les jeunes. Elle cite ainsi l’absence de RSA en dessous de 25 ans et le plafonnement des bourses à 550€/mois, mais aussi l’inégalité d’accès aux échanges Erasmus par manque de réévaluation des bourses de mobilité. Tout cela témoigne, selon Benoît Hamon, d’une gauche « en échec sur la redistribution des richesses, à fortiori en raison de la mondialisation et la financiarisation » qui ont « fait exploser » la capacité du travail à construire des rapports de force avec le capital. La solution ? Le revenu universel, en commençant par les 18-25 ans et sans le conditionner au revenu des parents, mais surtout l’engagement – syndical ou politique – pour s’émanciper.
Il est 20h20. C’est sous un tonnerre d’applaudissements que Sophie Binet entre dans la salle, expliquant son retard par sa présence à un rassemblement de commémoration de la Nuit de Cristal. Elle témoigne d’emblée de son expérience militante à l’UNEF, où elle a découvert la solidarité de lutte et la capacité à « se débrouiller avec des bouts de ficelle ». Alertant sur « l’effet cicatrice », qui poursuit les jeunes tout au long de leur parcours professionnel après une insertion épineuse, et le « cheval de Troie » des gouvernements qui s’attaquent d’abord aux jeunes puis aux autres catégories de la population, elle rappelle que le peu de mouvements sociaux qui réussissent voient « à la fois les salariés et les jeunes » se mobiliser. Benoît Hamon ne dit pas autre chose, et exhorte les jeunes à « mener le combat pleinement à 18 piges ».
Si l’engagement syndical des jeunes « n’a jamais été une évidence », les études ne durant qu’un temps, Guillaume Hoibian souligne que la mobilisation des jeunes a toujours su marquer la vie politique française de la guerre d’Algérie à Parcoursup. Ainsi faut-il non seulement renouer avec cette tradition d’engagement étudiant, qui d’après Sophie Binet « a manqué lors des manifestations contre la réforme des retraites », mais aussi s’inquiéter des « incitations de plus en plus prématurées à la retraite par capitalisation et l’épargne individuelle ». Celles-ci viennent casser le consentement à l’impôt et à la solidarité nationale, et s’ajoutent à la liste de défis à relever au sein d’un pays « mûr pour le fascisme » selon la formule de Benoît Hamon.
De quoi gonfler à bloc les bancs de l’UNEF ?
Crédits photo : Elias H’Limi
De gauche à droite : Sophie Binet, Raphaëlle Rémy-Leleu, Benoît Hamon et Guillaume Hoibian.
Le souffle des souffrances du peuple iranien et de sa jeunesse s’est diffusé au-delà des chaînes de montagne de l’ancien empire perse. Alors que partout dans le monde y compris au Moyen-Orient, la révolte iranienne a été saluée, des étudiants de Sciences Po ont également tenu à apporter leur soutien aux milliers d’Iraniennes et d’Iraniens qui manifestent contre le conservatisme de la République islamique à la suite de la mort brutale de Mahsa Amini, arrêtée quelques jours auparavant par la police des mœurs pour avoir laissé une mèche de cheveux dépasser de son voile.
Cette initiative vient de la section de Sciences Po du Parti socialiste (section Jean Zay), contactée par Afshin, étudiant iranien.
« Regarder les manifestations de loin est une montagne russe émotionnelle. Je ressens de la fierté devant la bravoure du peuple, de la tristesse à cause des tueries, de la honte parce que je ne peux rien faire d’ici et de l’espoir grâce à la perspective possible d’un Iran libre et démocratique » confie-t-il.
Afshin, étudiant iranien.
Les différentes formations politiques et syndicales de gauche, ainsi que des associations féministes, se sont mises d’accord pour organiser un rassemblement dans le jardin du 27. Il s’agissait de saluer la mémoire de Masha Amini et le courage des milliers d’Iraniennes et d’Iraniens dans les rues, en dépit des risques encourus. En somme, « défendre un concept qui nous parle à tous, la liberté » selon Adrien Pourrat, trésorier de la section Jean Zay et organisateur de l’événement.
Tous les étudiants rassemblés ont voulu manifester leur soutien et respect aux mobilisations où retentissent les slogans « Femme ! Vie ! Liberté ! ». « Leur courage est plus qu’inspirant », affirme Adrien Pourrat. « Je n’ai pas de mots pour décrire mon respect pour eux. Je suis complètement en admiration devant leur bravoure » ajoute Afshin.
Une mobilisation estudiantine qui se veut être un hommage aux femmes iraniennes, véritables piliers des manifestations en Iran. « Les femmes sont au premier plan de ces soulèvements et seront au premier plan dans un Iran libre » estime ainsi Afshin, qui tient à préciser que « des hommes – et de nombreuses femmes voilées d’ailleurs – se tiennent aux côtés des manifestantes pour (…) défendre la liberté de choisir de porter ou non le voile».
Malgré la violence de la répression des manifestations par le régime de l’ayatollah Ali Khamenei, ce vent de révoltes ne cesse de gagner en intensité, et pourrait bien être le début d’un grand changement, comme l’a d’ailleurs souligné la spécialiste Annabelle Sreberny, interviewée par l’Express. Depuis Paris, les étudiants de Sciences Po ont cet espoir, et cette tragédie pourrait amener le peuple iranien à s’unir vers une marche de liberté et de justice.
« Si je suis tout à fait honnête avec vous, en tant qu’Iranien kurde [N.D.L.R : comme Masha Amini], je me sens vu et entendu par d’autres Iraniens pour la première fois de ma vie », nous témoigne Afshin. « Paradoxalement, sa mort a donné vie à un moment historique où tous les Iraniens se sont réunis en ayant compris que nos destins étaient liés d’est en ouest, du nord au sud et à travers toutes les couches de la société iranienne.»
Afshin, étudiant iranien.
Mais le code vestimentaire n’est pas le seul frein à l’émancipation de la jeunesse iranienne, loin s’en faut. N’oublions pas le rôle de la censure académique, vitale à la survie du régime, pour tuer toute opposition intellectuelle dans l’œuf. « Mais vous ne pouvez pas censurer un esprit et vous ne pouvez pas emprisonner des idées », affirme Afshin. « Les étudiants iraniens qui manifestent dans les rues sont clairement des libres penseurs avec des idées radicalement différentes et beaucoup plus complexes sur la gouvernance et la liberté que le régime. S’ils étaient autorisés à laisser le meilleur argument l’emporter grâce à la liberté d’expression et au débat public, le régime ressemblerait vraiment à ce qu’il est. Une relique du passé. »
Ce n’est pas la première fois que l’institut de la rue Saint-Guillaume se mobilise contre le régime iranien. L’école avait entamé des démarches, au côté des autorités françaises, pour libérer Fariba Adelkhah, directrice de recherche au CERI, arrêtée et emprisonnée en Iran en juin 2019 puis en janvier 2022. Plusieurs manifestations de soutien se sont tenues et la banderole à son effigie demeure toujours sur la façade du 27.
« Je voudrais saluer Fariba et tous les défenseurs de la démocratie et des droits de l’homme en Iran, y compris Nasrin Sotoudeh. Le régime a enfermé les meilleurs et les plus brillants de la nation, mais leur lumière brille toujours à travers les murs de la prison et nous réchauffe tous – même ici à Paris », conclut Afshin.
Afshin, étudiant iranien.
Malgré la distance, ce rassemblement aura permis aux étudiants de Sciences Po d’adresser un message de solidarité au peuple iranien et à ses étudiants, qui, au péril de leur vie, luttent pour un avenir meilleur.
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