Auteur : Max Cocard
« Je bosse pour la planète », Claire Pétreault, 240 pages. Paru le 20 février 2025. 17,90€.
Publié début 2025 aux éditions Eyrolles, le premier livre de Claire Pétreault passe en revue les métiers de la transition écologique. Intitulé « Je bosse pour la planète : trouve ta voie et donne du sens à ton travail », l’autrice a pour ambition de mieux guider les individus soucieux d’insuffler du sens dans leur travail. L’alumni de Sciences Po et fondatrice du média Les Pépites Vertes décrit comment tous les secteurs de l’emploi peuvent et doivent contribuer à la transition. En adoptant une approche centrée sur le lecteur, son parcours et ses aspirations, elle s’adresse aussi bien aux jeunes qu’aux personnes en reconversion. Une lecture complète du livre permet d’en apprendre plus sur les enjeux du changement climatique, sur le lien entre transition écologique et travail, ainsi que sur soi-même.
Le livre est structuré en quatre parties : « Explorer les opportunités d’avenir », « Définir ton projet professionnel engagé », « Te donner les moyens de trouver ta place » et « Faire grandir ton engagement dans le temps ». Leur enchaînement offre un fil conducteur cohérent et permet d’aborder les divers rôles, structures et tailles d’organisations mais également d’aborder les thèmes de motivation, de candidatures et de santé mentale. Le ton, optimiste et encourageant, donne envie de s’immerger dans la lecture et de répondre aux nombreuses questions interactives. Du début à la fin, l’autrice nous guide dans la quête d’un métier alliant convictions écologiques et réalité économique. Mêlant conseils pratiques et témoignages inspirants, le livre aborde le sujet de manière pédagogique et utile.
Les exercices de réflexion personnelle permettent au lecteur de mieux conceptualiser ses propres envies et ambitions, et de les comparer aux réalités du marché de l’emploi. Ainsi, on se retrouve à calculer son salaire idéal, à écrire sur ses peurs ou encore à réfléchir sur la structure et l’échelle à laquelle on aimerait travailler. L’une des forces du livre réside également dans la diversité des témoignages recueillis, mettant en avant une multitude d’organisations diverses. On y retrouve par exemple Marie Darcas, responsable des opérations chez Ateliers Bio de Provence, Rose-May Lucotte, cofondatrice et directrice des opérations de ChangeNOW, ou encore Marion Velley, manager de la durabilité chez Volvo Group.
Mais le livre a aussi ses faiblesses. Malgré un chapitre consacré au greenwashing, on pourrait regretter l’absence d’une mise en garde plus appuyée contre les bullshit jobs, ou une critique plus incisive du rôle des grandes entreprises, des cabinets de conseil, de la finance, et plus largement du capitalisme causant la destruction de la planète. De même, il semble difficile de ne pas remettre en cause la promotion de métiers qui participent à la surconsommation (même si de manière plus éthique) comme le marketing durable. Enfin, bien que le problème systémique soit identifié et décrit, des phrases telles que « tu as quand même de l’influence, quelque part » risquent de légitimer la responsabilisation de l’individu.
Cela dit, c’est peut-être là que réside la force de l’ouvrage : refuser la polarisation et l’activisme trop marqué pour mieux toucher un public large, en particulier celles et ceux qui cherchent avant tout des repères concrets dans un monde professionnel incertain. L’approche pragmatique de l’autrice a pour objectif d’offrir des conseils, d’aiguiser le lecteur et de faciliter son insertion dans les métiers de la transition.
Finalement, « Je bosse pour la planète » tient ses promesses. Fidèle à son titre, le livre dresse un panorama riche des métiers liés, de près ou de loin, à la transition écologique. Les outils proposés sont précieux pour qui saura s’en saisir. Certes, certains passages peuvent sembler basiques pour des étudiants instruits et confiants en leur parcours. Mais pour celles et ceux qui doutent, qui cherchent encore leur voie ou se demandent simplement comment concilier écologie et gagne-pain, cette lecture constitue une ressource riche et édifiante. Alors quoi de mieux que de vous faire votre propre avis ?
]]>Autrice : Maëlle Pottecher
En partenariat avec l’Agence des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR), et avec l’appui de l’association Eloquentia, huit étudiants réfugiés en France ont eu l’opportunité de déclamer leur discours entre les murs du musée d’Orsay. Dans une langue encore nouvelle et intimidante pour certain.es, ils et elles ont su saisir et bouleverser l’auditorium rempli pour l’occasion. Car derrière leurs mots se cachait une mission : faire résonner la voix de tous ceux qu’on tait, qu’on ignore, qu’on oublie.
Du Burundi à l’Ukraine, en passant par l’Afghanistan, le Soudan, le Bangladesh, ou encore la Colombie, tous ces étudiants ont lancé leur appel à la solidarité devant un jury présidé par l’acteur, metteur en scène et réalisateur Alexis Michalik. A tous les lésés de l’histoire, et à tous ceux qui souhaitent l’améliorer, ces paroles leur étaient adressées. Ce fut donc avec espoir que Gabriel Karerangabo nous a invité à faire de notre époque celle de la « marche solidaire », avec conviction que Sebastian Hernandez Ramirez nous a rappelé que les liens se nouent au-delà des écrans, et avec émotion que Shema Mohammad Abdallah a affirmé : « la solidarité a sauvé ma vie ».
Les règles du concours étaient claires : énoncer un discours de cinq minutes sur le thème de la solidarité, en mentionnant une référence artistique présente au musée d’Orsay. Mais derrière ces consignes académiques, impossible de faire fi des trajectoires personnelles. Dures et sincères, elles ont alimenté les discours et ont autant ébranlé l’auditoire que les candidats. Un silence pesant, un raclement de gorge, des yeux brillants… l’émotion n’a pourtant pas déstabilisé les étudiants, mais a su porter leur prestation. L’une d’elle a unanimement séduit le jury : celle de l’Ukrainienne Myroslava Shenher, qui n’a « pas choisi de vivre en temps de guerre », mais a « décidé de ne pas (se) taire ». L’étudiante à Paris Dauphine a obtenu le premier prix.
Parmi les huit participants, deux d’entre eux étudient actuellement à Sciences Po : Gabriel Karerangabo, originaire du Burundi, et Sebastian Hernandez Ramirez, né en Colombie. Ce dernier s’est hissé à la deuxième place du classement. Pour les deux étudiants en master, ce concours de rhétorique fut un réel défi, et une source de fierté considérable. Informés par la direction de Sciences Po, et sur le site internet de UNHCR, ils ont d’abord dû envoyer une vidéo de deux minutes dans laquelle ils s’adressaient à l’enfant de douze ans qu’ils étaient. Après cette première sélection, ils ont ensuite été accompagnés par l’association Eloquentia et un bénévole de Sciences Polémiques pour préparer leur discours de finalistes.
Face au public, tous deux se sentaient fiers et confiants. Mais l’émotion était souvent palpable. Sebastian admet : « J’étais très stressé, surtout quand je parle de ma vie personnelle. (…) Ma voix s’est coupée, j’ai fait semblant de regarder mes feuilles mais j’essayais juste de maîtriser mes sentiments ». C’était la première fois que l’étudiant participait à un concours d’éloquence ; d’autant plus en français, une langue qu’il côtoie depuis près de trois ans seulement.
Après avoir vécu le harcèlement et l’intimidation en Colombie, puis les difficultés de l’exil vers la France, Sebastian suit aujourd’hui un double diplôme entre l’école des affaires internationales de Sciences Po (PSIA) et King’s College. Fier de son parcours, il affirme : « Je continuerai toujours à faire appel à la solidarité, à soutenir des causes qui me tiennent à cœur. Notamment la lutte contre l’homophobie, les LGBTphobies, pour que les enfants soient protégés et que personne ne souffre de faim. Une petite action, ça aide, ça change une vie ». Gabriel, de son côté, suit le master Human Rights and Humanitarian Aid de Sciences Po, et s’implique activement dans l’organisation Save the Refugee Youth dont il est le co-créateur. Celle-ci est destinée à accompagner les jeunes réfugiés au Rwanda et dans le monde vers un avenir meilleur, en leur assurant un accès à l’éducation, un système de mentorat, ou encore le respect de leurs droits fondamentaux. . related source
Leurs engagements respectifs démontrent une chose : au-delà de ce concours d’éloquence, ces huit étudiants souhaitent transformer leurs paroles en actes. Afin de ne pas seulement appeler à la solidarité, mais de l’incarner avec conviction. Pour que leurs mots ne brisent plus seulement le silence de cet auditorium, mais fissurent l’indifférence du monde à venir.
]]>Auteur: Martin Omnès
Nihon Hidankyo a été fondée en 1956, après les essais de bombe H dit “Castle Bravo” aux Etats-Unis, par des hibakusha, survivants d’Hiroshima et de Nagasaki. L’association agit d’abord pour la reconnaissance de droits spécifiques aux victimes des bombes nucléaires. En 1956, elle pousse le gouvernement japonais à ouvrir le premier hôpital destiné aux hibakusha à Hiroshima. La même année, le gouvernement japonais accorde la gratuité des soins aux survivants des bombes A, qui ne sont plus nombreux onze ans plus tard.
Si ce combat tombe peu à peu en désuétude après la signature du traité de non-prolifération (TNP) en 1968, l’association obtient en 2010 le prix du militantisme social décerné lors du sommet des lauréats du Prix Nobel de la Paix. Avec les tragiques événements de Fukushima en 2011, les voix anti-nucléaires renaissent, et Nihon Hidankyo devient au Japon un symbole de ces mouvements. 2024 apparaît comme la concrétisation de tous ces efforts, comme décrit par le comité Nobel qui attribue le prix pour “ses [l’association] efforts en vue d’un monde sans armes nucléaires et pour avoir démontré par des témoignages que les armes nucléaires ne doivent plus jamais être utilisées ».
Rien n’est anodin dans cette nomination. Le comité Nobel montre sa volonté de valoriser un combat aujourd’hui central. Transcendant les conflits et la menace nucléaire qui a été brandie au quatre coins du monde. Cela est visible à travers la Russie au ralenti depuis deux ans en Ukraine, l’incertitude du nucléaire au Moyen-Orient, ainsi que le leader nord-Coréen Kim-Jong Un qui a réaffirmé il y a peu sa détermination à appuyer sur le bouton rouge.
Enfin, Nihon Hidankyo n’est pas qu’une association anti-nucléaire. À travers les témoignages de ses membres, enfants en 1945 pour nombre d’entre eux, elle dénonce la violence à laquelle sont exposés, voire sont victimes, ceux qui incarnent le futur. En menant la guerre contre des enfants, c’est l’avenir même qui s’assombrit. Toshiyuki Mimaki, coresponsable de l’association, a d’ailleurs comparé la situation à Gaza avec les crimes commis au Japon en 1945: “À Gaza, des enfants en sang sont tenus [dans les bras de leurs parents]. C’est comme au Japon il y a 80 ans”.
À travers cette nomination, le comité Nobel invite les grandes puissances à se rappeler des crimes du passé pour ne pas les reproduire. Août 2025 marquera les 80 ans des bombes d’Hiroshima et Nagasaki, restant à ce jour les bombardements les plus meurtriers de l’histoire de l’humanité. Dans le contexte actuel, le travail de mémoire semble plus qu’essentiel pour mettre un terme aux drames auxquels on assiste.
]]>Curieux hasard. Comme un signe du destin. C’est dans un café avoisinant la place de la Nation que nous retrouvons Jeanne1, la vingtaine. « J’avais mené mes premières actions par ici », confesse-t-elle, le sourire aux lèvres, en cet après-midi de novembre. « On se réunissait tous les vendredis, en séchant les cours. C’était génial ! On était libres et on gardait bonne conscience ».
Comme beaucoup d’autres, cette jeune militante a franchi un cap en participant aux marches hebdomadaires pour le climat dès 2019. En rejoignant la famille Greenpeace, c’est aussi une certaine émulation qu’elle a trouvée. « On était entre amis, on riait beaucoup, mais ça ne nous empêchait pas de voir que nos actions pouvaient vraiment servir et trouvaient un immense sens ». Un sens du siècle, pour la préservation de notre planète.
Elle donne également un sens professionnel à ce goût pour l’engagement. En septembre dernier, elle a obtenu un poste de stagiaire pour une durée de six mois au Ministère de la Transition Écologique et de la Cohésion des Territoires. « Pour son approche pragmatique », plus centrée sur les actions de terrain, glisse-t-elle. Au quotidien, ses journées se courent de dossiers en communiqués, à pas de charge, sur l’impeccable moquette du bureau de son maître, bien loin du pavé mal équarri, humide.
Mais, à ses yeux, son parcours ne souffre d’aucune incohérence. Car entre Greenpeace et l’Hôtel de Roquelaure, son action s’est déployée en politique jusqu’en 2021, à Europe Ecologie Les Verts (EELV). Militante au niveau régional, elle a notamment porté la candidature malheureuse de Sébastien Barlès à la mairie de Marseille au premier tour en 2020.
« Pour moi, Greenpeace, ça a vraiment été un lieu d’éducation à la question environnementale et de découverte des moyens d’agir en politique. Puis, à EELV, j’ai appris plus prosaïquement comment débattre, convaincre, mais j’étais frustrée de ne pas pouvoir appliquer ce en quoi je crois. L’aboutissement le plus logique, c’était le Ministère : ici, on change vraiment les choses », affirme-t-elle.
En est-elle bien sûre ? C’est en tout cas le constat contraire qu’a fait Zoé, une lycéenne de 19 ans avec un CV militant déjà bien garni. « J’étais à Sainte-Soline ». Sainte-Soline : une symphonie qui rime dans toutes les têtes avec le mouvement des Soulèvements de la Terre2, dont Zoé n’était pas membre ce jour-là. Apartisane, mais pas apolitique.
Résidant à Fronton, à quelques kilomètres de Toulouse, elle a aussi participé aux manifestations contre le projet d’A69, qui lierait la Ville Rose à Castres. « Une idée archaïque ; et après, on nous reproche de prôner la méthode Amish ! », s’indigne-t-elle, en référence à une sortie polémique d’Emmanuel Macron devenue célèbre3.
Une diversité de combats qu’elle mène pour la société ; qui doivent être menés par la société également. En effet, son avis sur la capacité du politique à changer son destin est tranché. Le diagnostic est simple : Zoé est désenchantée. Elle fait partie de ces 81% de jeunes qui n’y croient plus4, ou qui n’y ont jamais cru.
La raison ? « Des intérêts qui ne sont pas les miens », rétorque-t-elle. La puissance publique serait déconnectée de la jeunesse, voire lutterait contre elle, en alignant ses décisions avec les souhaits des grandes entreprises du privé. Le dossier de l’A69 en est pour elle l’illustration même. Le journal Reporterre a révélé dans une enquête5 sur les coulisses du projet de l’A69 que l’industriel pharmaceutique Pierre Fabre s’est débattu, des décennies durant pour sa construction . Une collusion qui se justifie par le profit, par des logiques guidées par des intérêts économiques, non par des intérêts humains.
Sur cet aspect, Zoé aspire à un réinvestissement du politique à une échelle plus locale. « Lorsque l’on regarde dans l’Histoire, par exemple la Commune de Paris ou l’organisation anarchiste de Barcelone [en 1936, administrée par le POUM6, ndlr], on respectait plus les intérêts des citoyens. Aujourd’hui, ça n’existe que dans les ZAD. Je serais pour qu’on donne plus de pouvoirs aux administrations locales, parce que ce sont elles qui sont au plus proches de nous », des citoyens.
Zoé se veut héritière d’Henry David Thoreau. Son cheval de bataille, c’est « la désobéissance civile ». Ses références? Des activistes et penseurs néo-marxistes. « Camille Etienne, évidemment », révèle-t-elle. Avant de poursuivre sur Andreas Malm, qui, dans son ouvrage Comment saboter un pipeline ?7, préconise face « à un désespoir total » une action contestataire qui ne doit pas se restreindre au cadre de la loi.
Des avis sur lesquels diverge Jeanne. Elle décline sa position via plusieurs exemples, pour soutenir sa thèse : « Moi, par exemple, je crois à la Sécurité Sociale, à la laïcité, à l’Education Nationale. Mes proches se moquent de moi en me disant que je travaille pour Macron. Mais je n’ai pas honte de penser que, si on n’avait pas eu un État interventionniste, aujourd’hui, certains soigneraient leur cancer à coups de Doliprane ».
Pour elle, également, agir seulement à une échelle locale, c’est être condamné à l’échec. « L’enjeu est global », rappelle-t-elle. Et toutes les récentes études le confirment. Dans son essai Insoutenables Inégalités8, l’économiste Lucas Chancel développe ces points. Sa recherche aboutit à une interdépendance des inégalités économiques et écologiques, au niveau mondial. Avec, pour conclusion, la nécessité de redéfinir des liens de coopération ainsi qu’une justice climatique. Des efforts lancés au cours de la COP21, avec l’instauration d’un Fonds Vert9 pour le climat de 100 milliards d’euros par an, financé par les pays du Nord, vers les pays des Suds, aux ressources exploitées et pillées par la colonisation. Un Fonds Vert, stagnant aujourd’hui au rang d’utopie.
Paradoxalement, Jeanne et Zoé semblent être des exceptions parmi la jeunesse, justement par leur engagement. Dans une enquête du CEVIPOF parue en novembre, intitulée « Jeunes en France »10, nous apprenons que seuls 60% des 18-24 ans se disent engagés, huit points de moins qu’il y a dix ans. Le répertoire varié de l’action politique a tendance à se focaliser sur les actions individuelles. La protestation politique, au sens que nous l’entendons communément (participation à des manifestations, des campagnes, élections, principalement) ne constitue une preuve d’engagement qu’aux yeux de moins d’un quart des sondés (23%). À présent, l’expression advient par le boycott ou le buycott, pour faire perdre ou – inversement – gagner de l’argent à des entreprises en fonction de leur comportement environnemental. Des initiatives à la dimension symbolique, qui échouent souvent sur le manque de coordination des agents économiques, comme le rapporte Olivier Estèves, maître de conférences à l’Université Lille III11. Cependant, ne nous y trompons pas : si la mobilisation est individualisée, les jeunes reconnaissent l’environnement comme une priorité politique. Dans cette étude, plus de 40% d’entre eux la mettent en première place de leur mobilisation actuelle.
Il est à penser que l’action demeure consubstantielle à la capacité de l’individu à agir, face à des situations structurellement inégales. Inégales sur les moyens. Économiques, déjà ; en ce sens, le boycott, proportionnel au budget est un recours potentiellement universel. Et de compétences. La valeur reconnue par le marché du travail de l’individu est dépendante de son niveau d’éducation. Le diplôme compte toujours, dans l’esprit d’une société au système universitaire fracturé entre universités et grandes écoles. Or, lorsqu’ils détiennent un poids d’influence, lorsque leur avis compte aux yeux des pouvoirs publics et privés, les individus ne se défilent pas, comme l’a démontré la vague de « désertion »12 de HEC et d’Agro Paris Tech ; de ces étudiants qui, lassés de servir le modèle qui nous a menés jusque-là, ont refusés les carrières dorées promises.
Gaspard Koenig, philosophe, s’est inspiré de ces récits pour son roman Humus, finaliste du Prix Goncourt cette année. Symbole d’un fait social devenu culturel. Les deux protagonistes de l’ouvrage, étudiants en agronomie, renoncent aux prestigieuses voies de sortie qui leur étaient offertes et cherchent à raffermir une terre martyrisée par les pesticides. La toile de fond est sociale. Arthur est issu d’une famille bourgeoise et croit dur comme fer dans son idéal. De son côté, Kévin, aux parents ouvriers agricoles, finit par trahir ses convictions écologiques et cède aux méandres d’un capitalisme vert qui se vend, angélique, comme source de transfusion de classe.
Néanmoins, les jeunesses que nous venons d’esquisser ne peuvent se désunir. Elles sont les seules à pouvoir agir sur leur avenir. Jeanne nous partage cette expérience : « au Ministère, tous mes collègues plus âgés sont intéressés par le sujet bien sûr, mais pas avec la même volonté que la mienne». Une vigueur à géométrie variable qu’elle explique par une émotion : « la peur ».
Une position commune avec Zoé, pour qui la mobilisation, par l’action, permet de lutter contre ce qui nous menace tous. Auteur d’un article sur l’engagement des jeunes en politique pour le magazine Émile13, le journaliste Ismaël El-Bou Cottereau raconte : « Dans mes entretiens, j’ai bien compris qu’on se mettait en action en politique pas simplement pour la révolte, mais par le désir de briser une forme d’impuissance. Dans l’enjeu environnemental, l’éco-anxiété est une clé de lecture ». Dans une étude de 2021 du Lancet Planetary Health, 60% de 10 000 jeunes interrogés déclarent en souffrir14. Une impuissance paralysante, qui nous mettrait victimes d’un destin face auquel on ne peut rien faire.
C’est la génération « Climat ». Celle qui a grandi dans l’espoir de la COP21, qui a connu les grandes vagues d’incendies des années 2020, de l’Australie à la Grèce, de l’Aquitaine à la Provence.
Ces générations sont celles qui, en dépit de leurs disparités économiques, sociales, culturelles, sentent ce devoir d’agir. Uniquement parce que la jeunesse, dans son identité, est la seule qui puisse offrir assez de vigueur à cette lutte. Uniquement, parce qu’elle ne réfléchit pas dans le mouvement accéléré15 du monde, du temps présent, économique – des bilans annuels – et politique – des élections. Elle se projette sur le long terme. Non pas pour ses enfants, mais pour elle, directement. La crise climatique, c’est la fin d’un monde : le sien.
Le climat au service de la jeunesse ?
Le Vieux-Monde s’écroule, et nous regardons ailleurs. Ceux en capacité d’agir sont parfois accusés de mépriser cette inquiétude. Le 3 novembre dernier, le Président de la République Emmanuel Macron avait été repris en Bretagne sur la question climatique par un adolescent sur ses déplacements en avion. Sa réponse, teintée de relents pédants, avait choqué. Ce qui nous pose plus profondément cette question : Qu’est-ce que grandir ? Ou plutôt, qu’est-ce que devrait être grandir pour cette génération confrontée à une crise d’origine anthropique sans précédent?
De nos jours, la doxa considère toujours la maturité par la manière dont elle se complait de la réalité. Comme si vivre, c’était énoncer un compromis permanent entre ses ambitions et le réel, puis, qu’avec le réel. C’est, quelque part, ce que nous pourrions nommer « l’effet Peter Pan ». Dans son ouvrage éponyme, James Matthew Barrie écrit : « Nul n’oublie la première injustice ; nul, sauf Peter ». Si Peter Pan reste dans l’enfance, c’est parce qu’il ne l’a pas connue. On ne deviendrait adulte que par un double processus. Déjà, la découverte de celle-ci. Puis, l’apprentissage qu’on ne pourrait lutter frontalement contre. Caricaturalement, l’on pense que grandir, c’est trahir. Plus nuancé, on devient pragmatique.
Que les ambitions climatiques s’opposent à la froideur du réalisme, ce n’est pas nouveau. L’exemple le plus frappant demeure Mai-68, parti des lycées et des facs, qui se battaient pour des valeurs post-matérialistes, de liberté, de solidarité… de bonheur, en bref. Mais, nous ne sommes plus dans luttes simplement post-matérialistes. Le climat n’est pas un sentiment, mais une vérité naturelle. Pas une opinion, mais des faits, incontestables scientifiquement. En dehors des opinions, mais impactée par une morale encore pesante. Comme l’écrivait Emmanuel Kant, dans sa Critique de la Raison Pure, « la paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu’un aussi grand nombre d’hommes préfèrent rester mineurs leur vie durant, longtemps après que la nature les a affranchis de toute direction étrangère ; et ces mêmes causes font qu’il devient si facile à d’autres de se prétendre leurs tuteurs ». Par l’infantilisation, on réduit dans le débat public cette jeunesse, qui manquerait d’expérience. Zoé, sur un ton hilare, nous rappelait : « Parfois, quand je débats avec mes parents, j’ai l’impression d’être dans OSS 117, avec Hubert Bonisseur de la Bath qui nous dit sur la plage : « vous savez, le monde, il vous attend pas ! » ».
Or, ce n’est pas parce que le monde refuse la justice que l’on ne doit pas se battre pour elle. Se battre pour réduire l’écart entre ce qui est et ce qui devrait être.
Confrontées à cette crise climatique, les jeunesses avancent sur des parcours pluriels, dépendants bien plus des moyens des individus que de leur volonté. Cette dernière est commune, et peu la contestent. C’est une question d’avenir qui se présente à cette génération. C’est également une question d’héritage. Jeanne le sait : « Je me bats aussi pour l’image qui restera de moi, de ma génération. Peut-être qu’on ne réussira pas. Mais l’enfer c’est surtout de ne pas tout faire pour l’éviter. Je ne veux pas qu’on se dise, comme je le fais pour mes parents, qu’ils auraient pu mais ont procrastiné […] je me bats pour ce qui restera de nous ».
L’origine étymologique krisis en est un signe. Une crise, ce n’est pas qu’un moment délétère. C’est un instant de choix, une “révélation”. Pour que la peur ne paralyse pas. Pour que le naufrage ne nous submerge pas.
1 Les entretiens ont été anonymisés par soucis de confidentialité
2 L’entretien a été réalisé le dimanche 5 novembre, soit quatre jours avant la décision du Conseil d’Etat de suspension du décret de dissolution de l’organisation. Contactée a posteriori, Zoé nous a répondu sobrement : « Bien joué Gégé ! ».
3https://www.lefigaro.fr/politique/je-suis-pour-une-societe-ecologique-mais-pas-amish-macron-utilisait-deja-ce tte-expression-en-2016-20200916
4https://www.liberation.fr/politique/elections/presidentielle-des-jeunes-desenchantes-mais-pas-demotives-20 220321_XDNOZZEHQJFWVF4A7QWMPRNDLY/
5 https://reporterre.net/Elus-industriels-Dans-le-Tarn-les-barons-de-l-A69
6 Sur ce sujet, voir le film de Ken Loach Land and Freedom
7 MALM, Andreas. Comment saboter un pipeline ? La Fabrique. [s.l.] : [s.n.]. 2020
8 Pour retrouver les données étudiées, voir le site : https://lucaschancel.com/insoutenables/9https://www.lesechos.fr/2015/11/cop-21-le-fonds-vert-pour-le-climat-affiche-cinq-priorites-dinvestissement-2 82255
10 https://theconversation.com/comment-les-jeunes-sengagent-218165
11 https://maconscienceecolo.com/le-boycott-est-il-efficace/
12https://theconversation.com/reveil-ecologique-des-grandes-ecoles-ce-que-nous-ont-appris-les-discours-de-je unes-diplomes-196263
13 https://www.emilemagazine.fr/
14 https://www.cidj.com/vie-quotidienne/eco-anxiete-chez-les-jeunes-et-si-c-etait-une-bonne-nouvelle
15 Référence à l’ouvrage du sociologue de l’Ecole de Francfort : ROSA, Hartmut. Accélération. Une critique sociale du temps. La Découverte. [s.l.] : [s.n.]. 2011.
Idéaliste mais réaliste, penseur du ‘sauvage’ savamment sophistiqué, Guillaume Logé veut tracer une voie pour un renouveau écologique, où l’art rend à l’homme sa juste place dans le vivant.
Nicolas Bouvier l’appelait la « précieuse connivence avec les choses », Guillaume Logé lui, appelle cela « vivre dans le Musée Monde ». Chercheur en esthétique et diplômé de Sciences Po en 2003, Guillaume Logé s’intéresse à ce que l’art dit à l’écologie. Après un essai sur la Renaissance Sauvage sorti en 2018, il publie l’an dernier le Musée Monde, une invitation à revenir aux origines du musée et de l’écologie pour apprendre à faire corps avec la « mouvance ». Portrait d’un intellectuel sensible à la révolte sereine.
Matin d’hiver rue de Grenelle, le rendez-vous est donné au Basile, dans un café aux allures 70’s, il est 10 heures. Il nous accorde une heure, dense et pleine, à la découverte d’un idéal délicatement raisonné.
Il faut le voir comme il voudrait que l’on voie le monde. Ouvrir grands les yeux, curieux, et se laisser happer par la beauté des choses. Ses mots sont pesés mais naturels, son propos est cérébral et élaboré, mais il vient du cœur.
On décèle sous ses traits fixes un homme en quête : brillant, en questionnement constant. Formé au droit sur les bancs d’Assas avant d’apparaître entre les murs de la Rue Saint-Guillaume, Guillaume Logé a commencé sa vie dans les cabinets de droit des affaires. Trop peu satisfait d’un métier qui lui semble dénué de poésie, il part apprendre entre l’École Normale Supérieure et l’Université de Lausanne, la théorie des arts et les sciences du vivant. De cette vaste mosaïque de savoirs, il veut jeter des ponts entre les univers, avant que les uns ne finissent par ronger les autres.
D’une voix calme, il détaille, minutieux et précis l’ambition de son ouvrage. Parler de la beauté du monde bien sûr, affirmer évidemment son attachement au vivant (qu’il nomme plus largement le « mouvant »), surtout proposer une voie pour renouer avec la vie qui nous entoure.
Il n’a pas peur des sentiments. Pas peur non plus du poids des mots. Il joue – faussement léger – avec les définitions, brouille les pistes ou en esquisse de nouvelles. S’il avait avec son premier ouvrage cherché à découvrir les prémices d’une Renaissance 2.0, ce sont cette fois les genèses du musée et de l’écologie qu’il propose de réunir.
Il cite volontiers Héraclite, de Vinci, Rimbaud, Kenneth White ou Marcel Duchamp, navigue serein des rives de la Grèce Antique à celle de l’Australie, pour constituer un Musée monde au sein duquel chaque objet charrie une kyrielle de sentiments et de souvenirs. Il dresse la carte d’un territoire pluriel, à mi-chemin entre cabinet de curiosité et théâtre imaginaire, où les œuvres d’art dialoguent avec les savoirs et les rêves. Son musée monde est l’heureux symptôme d’une collectionnite aigüe de la beauté du monde, qui opposerait à toutes les divisions par époques ou par courants, un élan vital pour réinventer le monde, et rappelle combien il est fondamental de prendre soin des choses et d’y tenir sincèrement.
« Le regard, corps et esprit associés, est le cœur battant du musée monde. De son écologie découle la qualité de résonnance des œuvres, des savoirs, des cultures, des individualités, humaines et autre-qu’humaines. Il est ce qui nous met au monde, nous invite à l’émerveillement, à la révolte, à l’amour. »
Guillaume Logé, Le Musée Monde, l’art comme écologie
Et si d’aucuns pourrait croire que l’écologie ne serait « que » la volonté de rééquilibrer la relation qui lie les hommes au reste du vivant, il rappelle qu’il y a bien plus à ce mot que cela. L’écologie dont il nous parle est fidèle à son étymologie : oïkos, la maison, et logos, le discours, la raison du monde. Une manière de se concevoir dans l’espace qui nous accueille, une capacité à briser les architectures de pensée et les normes pour projeter un regard nouveau sur la vie. Capter, sur de plus vastes horizons, la dynamique du Tout. L’écologie est une voie de progression et d’épanouissement au monde. L’art, porte ouverte sur l’univers, est intrinsèquement porteur d’écologie : un espace et un procédé pour penser et refaçonner les relations, connecter, créer. Simplement : mettre au monde. De « Réclamer le monde » au Palais de Tokyo, aux majestueuses forêts d’Eva Jospin au Musée de la Chasse et de la Nature, la myriade d’odes à la nature présentées dans les musées ces dernières années lui donnent raison. Nos sociétés ont soif de reconnexion et beaucoup voient dans l’art un allié indispensable.
Dans l’égarement qui est le nôtre, Guillaume Logé redoute un amoindrissement humain, une perte d‘horizon et d’enthousiasme. Il en appelle à un nouveau mythe d’amour : une envie folle de vivre ou simplement le courage de se laisser toucher. En élargir la sphère à la nature, y apporter engagement et conscience sociale, et y trouverait les ferments d’une joie plus dense et riche de sens. C’est peut-être un espoir dostoïevskien, celui de la beauté qui sauvera le monde. Qui lui donne en tout cas la capacité de s’y attacher. Guillaume Logé délaisse, sans sourciller les rationalismes dépassionnés et appelle la raison à s’adresser au cœur. À tous discours froids opposer une simple réalité : un monde dans lequel on ne sait plus aimer, est un monde où l’on peine à exister.
Son discours combat les maux de notre temps, la distance, l’indifférence, la solitude, l’empressement… Il propose pour répondre à l’impasse écologique dans laquelle nous sommes empêtrés de réapprendre à « être au monde ». Le Musée Monde n’est alors ni un traité d’écologie, ni un simple éloge de l’art, mais plutôt la quête d’une joie lucide.
« La fonction poétique de l’art désigne, notamment, la capacité de l’art à créer du sens et donner du souffle à notre existence, en révélant la beauté et la diversité du monde, mais aussi en le questionnant et en le transformant. »
Guillaume Logé n’est ni iréniste ni naïf, loin de lui l’idée d’effacer nos angoisses ou de les éluder. Les angoisses qui traversent nos sociétés sont légitimes, et il serait vain ne pas craindre de l’homme qu’il s’enlise dans ses pires travers. Il rappelle que les solutions à trouver ne sont pas uniquement scientifiques ou technologiques, elles sont d’abord et avant tout culturelles. Dans une époque qui lui semble plus que jamais avoir besoin de lien, il fait de l’art un apprentissage, une manière de prendre la mesure du monde et de se réinventer un avenir en commun.
Amoureux qu’il est de la poésie, il veut faire vivre la prophétie d’Hölderlin et voir l’Homme « habiter poétiquement le monde ». Il raconte son inquiétude face à la montée de sentiments d’éco-anxiété ou tout simplement de la désespérance, son désir profond d’émerveillement et rêve des nouvelles manières de vivre qui peuvent en découler. Intégrer la fonction poétique de l’art c’est chercher l’expérience dans la création, et entrevoir dans toute œuvre l’articulation des rapports sous-jacents. Apprendre comme les synesthètes à lire dans une toile le murmure du monde et voir dans une symphonie ou l’agencement des étoiles la couleur des sentiments. Son message est limpide, à qui veut s’ouvrir à une certaine vérité, l’art est une force de transformation du monde, qui permet d’en révéler des dimensions encore trop peu sollicitées.
Son ouvrage est sensible et élégant. S’y déploie une, et c’est là toute la bienveillance de son propos. Si l’on pourrait parfois craindre de certains essais qu’ils vous dispensent une leçon toute prête à l’emploi, Le Musée monde intime que nous ne sommes pas condamnés à l’indifférence ni au repli sur soi. Et qu’il suffit d’un geste pour que la solastalgie laisse place à l’espoir et à la ferveur. Au cœur ensuite, selon son bon vouloir, d’entamer la marche.
La vision que Guillaume Logé propose est celle d’un ré-enchantement du monde, auquel on peut adhérer à sa guise, pourvu qu’on lui concède une chose : on doit apprendre à aimer.
Guillaume Logé, Le Musée Monde, l’art comme écologie
Presses universitaires de France, 2022
328 pages • 24€
À paraître :
Guillaume Logé, Nature sensible. En marchant avec Tal Coat
Sombres torrents, juin 2024