Un article traduit de l’anglais par Capucine Delattre
« C’est une comédie de situation : personne ne regarde cette série pour ressentir des émotions », déclare la série télé que vous regardez compulsivement et désespérément depuis trois heures, les yeux débordants de larmes et le souffle coupé. Les millions de fans dévoués qui ont suivi le personnage de Netflix BoJack Horseman au cours des différents et douloureux stades de sa dépression se permettront de ne pas être tout à fait d’accord… Tout comme les innombrables autres fans qui ont accompagné Rick, génie alcoolique et scientifique fou, et son naïf petit-fils qu’est Morty dans leurs aventures à travers les univers, tout en s’interrogeant sur le rôle de l’humanité face à l’immensité de ce qu’elle ignore.

Entre des stars de cinéma anthropomorphiques et des monstres dignes des rêves les plus fous de Lovecraft, une chose est certaine en ce qui concerne les dessins animés récents préférés des adultes. Plusieurs décennies après Kierkegaard, Nietzsche ou Camus, l’existentialisme, le nihilisme et l’absurdisme sont toujours bel et bien d’actualité.
A première vue, il pourrait en effet paraître risqué d’écouter Bojack Horseman et Rick & Morty. Bien entendu, tous deux alternent entre moments d’une folie inimaginable, plaisanteries puériles et pessimisme d’ordre cosmique. Mais il s’agit de bien plus que cela. Lorsque l’on s’y penche de plus près, les deux séries se révèlent non seulement bien plus profondes et complexes que ce que l’on pourrait penser, mais donnent également une parfaite représentation de l’éternel trouble existentiel entre suicide, acte de foi et rébellion face à l’absurdité du monde que décrit Camus dans son chef-d’œuvre de 1942, Le Mythe de Sisyphe.
« Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie », écrit Camus, alors opprimé par les atrocités de l’occupation allemande à Paris, où il vit. Et au cours de l’année méta-moderne qu’est 2017, la question se pose toujours, aussi poignante que jamais. À l’heure de la domination des séries télé, il fallait bien qu’elle soit projetée sur les écrans de nos ordinateurs alors que nous procrastinons désespérément. Il est donc parfaitement logique, dès lors, que la représentation de la condition humaine au XXIème siècle que donne BoJack – et l’horrible science-fiction de Rick & Morty, écho des doutes terribles qui découlent du flot constant et croissant de connaissances sur notre espèce et notre univers – vienne se confronter aux mêmes problèmes que ceux posés par les philosophes du siècle dernier… avec de nouveaux outils. Comment donc ces séries illustrent-elles les trois célèbres réponses de Camus à l’absurdité de l’existence ?
Dans plusieurs épisodes de Rick & Morty, les deux héros errent d’un univers à l’autre, clairement écrasés par l’absurdité de leur propre existence – si ce n’est de celle de l’humanité. Dans l’univers de la série, on rencontre de gigantesques têtes flottant dans le ciel qui peuvent annihiler des planètes entières en un clin d’œil, des robots sensibles contraints à n’avoir dans la vie pour fonction que de passer le beurre, et d’étranges créatures bleues qui n’existent que pour satisfaire les rêves d’autrui – et devenir folles si jamais elles y échouent. La conjuguaison de tous ces éléments montre que la science est une arme à double tranchant : si elle permet d’échapper à l’ennui déprimant d’une vie banale, et permet aux hommes d’apprendre à connaître leur propre univers, elle oblige aussi celui qui l’utilise à réaliser que nos vies sont courtes, vides de sens et régies par des facteurs sur lesquelles nous n’avons aucune emprise.

Ainsi, les choix auxquels les personnages de Rick et Morty sont confrontés – les choix auxquels tout le monde, en fait, est confronté – sont extrêmement semblables à ceux de Sisyphe dans son célèbre mythe repris par Camus. Finalement, chacun pourrait déclarer qu’il ne supporte plus de vivre, et se suicider – ce que l’on observe d’ailleurs dans les tendances auto-destructrices de Rick. On pourrait aussi se raccrocher à un acte de foi – le concept qui résume la théorie des existentialistes, selon laquelle chacun doit trouver son propre sens à sa vie –, échappant ainsi à la détresse qui découle de la prise de conscience de la liberté totale que l’on a en ce qui concerne ce que l’on veut faire de sa vie. C’est notre moyen de nous en sortir. Dans la série, ce choix est incarné par Jerry, Monsieur Tout le Monde, terrifié par l’inconnu, qui se rassure dans le confort douillet d’une vie routinière, plate, et figée par des croyances inébranlables.
Cependant, la réaction la plus profonde et marquante face à l’absurdité de l’existence est sans doute de se rebeller, de choisir d’embrasser l’absurdité elle-même, sans plus chercher à la combattre. C’est la voie que semblent emprunter Rick – qui représente dans une certaine mesure le nihilisme actif nietzschéen – et son petit-fils Morty, qui prononce l’une des répliques de la série les plus lourdes de sens : « Nobody exists on purpose. Nobody belongs anywhere. Everybody’s gonna die… Come watch TV? » [Personne n’a de but. Personne n’a de chez-soi. Tout le monde va mourir… Tu viens regarder la télé ?] : des mots qui auraient toute leur place dans la Nausée de Sartre.
Si Rick & Morty, avec son atmosphère hybride entre sitcom, horreur, science-fiction et voyage cosmique, touche directement ou indirectement du doigt quelques sujets profondément métaphysiques et philosophiques, BoJack Horseman’s, qui raconte l’histoire d’une star de la télé entre deux âges confrontée à une vie faite d’échecs et tentant de se faire pardonner, s’intéresse finalement au mêmes problématiques, d’un point de vue plus intime et émotionnel. Ses personnages, quoiqu’ils prennent parfois des formes animales étranges, représentent tout le spectre de l’humanité au XXIème siècle. On a droit aussi bien à une accro au travail, amoureuse de ses chats, qui tente tant bien que mal de jongler entre sa réussite professionnelle et sa vie personnelle, un chien apparemment insouciant qui est en réalité parfaitement conscient que « l’univers est un trou noir cruel et insensible », un asexuel de vingt ans et des poussières qui ne supporte pas de se laisser distraire et arracher à son sentiment d’inutilité, et bien sûr, un cheval aux traumatismes familiaux loin d’être résolus, qui se repose sur la drogue et le sexe pour échapper à une vie qui ne semble pas avoir un quelconque sens.

Ce chef-d’œuvre de Netflix se révèle aussi une exploration des trois options camusiennes, en les représentant à travers la quête d’une rédemption possible mais lointaine d’un BoJack profondément dépressif, perturbé et traumatisé. La source d’inspiration ultime de BoJack, le grand Secrétaire, se suicide dans un élan de désespoir après avoir dû démissionner, quittant la seule chose qui donnait un sens à son existence – et le personnage principal est lui-même tenté à plusieurs reprises par l’option de s’ôter sa propre vie. Beaucoup des personnages choisissent d’ignorer l’absurde en trouvant leur sens à vivre dans le travail, des cultes étranges ou la distraction permanente.
Mais finalement, la série parvient à la même conclusion que celle du Mythe de Sisyphe : la seule solution de passer outre l’absurdité inhérente à la vie est d’être heureux en dépit de cette dernière. Cependant, dans l’univers de BoJack, tout comme dans le nôtre, ce constat ne vient pas facilement, surtout lorsque l’on a quantité de cadavres dans le placard, autant d’obstacles à sa rébellion personnelle.
Pour mettre cela en valeur, la série s’intéresse à un grand nombre de questions philosophiques, comme celle de la liberté radicale – les hommes sont-ils condamnés à être libres ? Sommes-nous responsables de tout ce que nous sommes ? – ou le besoin de distraction pour s’échapper à soi-même. Beaucoup citent cette série parmi les illustrations les plus honnêtes et pertinentes de la dépression qui nous a accompagnés ces dernières années : l’épisode 6 de la saison 4 est ainsi un véritable monologue intérieur sur l’apathie, l’estime de soi vacillante, la dépendance affective et le besoin de reconnaissance qui découlent de nos dépressions contemporaines comme jamais auparavant. Peut-être que le fait que ces questions fondamentales soient exprimées par des dessins animés – en théorie – humoristiques, pleins de blagues de pets et de mots d’esprits, a son importance : cela ajoute en effet une couche de légèreté, et même d’hilarité, à des histoires qui seraient sans cela bien trop douloureuses et pénibles à raconter.
Et comme une certaine star droguée d’Hollywood le dirait: « I just wanted to do something light and fun to distract me from the deep well of sadness that is my life » [Je voulais juste faire quelque de léger et joyeux pour me distraire du profond puits de tristesse qu’est ma vie]. Mais se tourner vers BoJack Horseman ou Rick & Morty n’était certainement pas la décision la plus responsable à prendre.
]]>Les 2 premières saisons de Rick&Morty sont disponibles en intégralité sur Netflix. La saison 3 est en cours de diffusion.
Les 4 premières saisons de BoJack Horseman sont disponibles en intégralité sur Netflix.
J’ai toujours voulu écrire, j’ai retrouvé des textes que j’avais écrit quand j’avais 10 ans. Au départ, je ne savais pas comment organiser mon truc, je pensais que je ferai du journalisme, parce que j’aime bien ça et que je suis quelqu’un d’assez engagé. Et finalement les choses ont évolué autrement. Quelque part dans mes histoires, j’aperçois souvent le journaliste que j’aurais voulu être. Elles contiennent à la fois un travail romanesque pur, et un travail fondé sur une enquête, historique ou artistique. Beaucoup de mes livres et de mes films ont un caractère politique ou historique.
En tant que scénariste, il a signé la première saison des Hommes de l’ombre diffusée en 2012 sur France 2, et la saison 1 de Marseille, première série française de Netflix
Quand j’ai commencé mon premier roman, j’étais étudiant et je vivais avec ma professeure de sociologie, qui considérait que j’étais un grand écrivain, et qui m’a encouragé à m’y mettre. C’est une histoire rocambolesque. Le roman s’appelait L’homme glaise. Je suis allé le donner chez Gallimard, en leur disant : « il faut se dépêcher parce que c’est une œuvre, vous savez… ». Comme je n’avais pas de réponse au bout de dix jours, j’ai été le donner chez Stock en leur disant : « dépêchez-vous Gallimard va le prendre ». Sans réponse, je l’ai envoyé absolument partout. Et au bout de trois mois, j’ai reçu des lettres de refus de tous les éditeurs. Henry Bonnier, à l’époque directeur littéraire chez Albin Michel, m’avait fait parvenir un rapport de lecture qui disait « ce livre est un pâté mal-cuit, et cet auteur ne sera jamais un écrivain ». Ça vous coupe les ailes.
Henry Bonnier, à l’époque directeur littéraire chez Albin Michel, m’avait fait parvenir un rapport de lecture qui disait « ce livre est un pâté mal-cuit, et cet auteur ne sera jamais un écrivain ». Ça vous coupe les ailes.
J’ai donc arrêté pendant dix ans, je continuais à écrire mais je stoppais toujours mes livres à dix pages de la fin. Un jour j’ai rencontré Pierre Ajame, qui dirigeait les pages artistiques de l’Observateur. J’avais finis un livre, à dix pages près, qui s’appelait Les calendes grecques. Il m’a encouragé à finir les dix pages, et le livre a été publié, j’ai eu le prix du premier roman. Tout s’est enchaîné, j’ai eu d’autres prix littéraires. Alors, je me suis rendu compte que l’écriture c’est à la fois probablement un peu de talent, et surtout beaucoup de travail. Tout le problème des premiers romans, c’est d’aller au-delà du désir, de cette inspiration qui peut vous pousser à écrire trente pages, après lesquelles c’est souvent très difficile.
« Je me suis rendu compte que l’écriture c’est à la fois probablement un peu de talent, et surtout beaucoup de travail«
Ce qui m’intéresse fondamentalement, c’est la différence. Pourquoi j’aime tant les artistes ? Pourquoi j’écris tant sur eux ? Parce que j’aime leur statut très particulier dans la société : un pied dedans, un pied dehors, en permanence. Cette spécificité est très contradictoire. Certains artistes virent vers la mondanité, et d’autres comme Nerval, Verlaine ou Rimbaud restent complètement en dehors. L’artiste est fait de cette composition étrange et impalpable que je trouve d’une très grande richesse.
J’ai toujours vécu de ma plume, mais je l’ai trempé dans différents encriers. Pendant longtemps, j’ai écrit pour les autres, mais j’écrivais pour moi en même temps, c’était un mécanisme un peu schizophrène. Je n’écrivais jamais de romans pour les autres, parce que je considérais que l’imaginaire appartient à chacun. C’est ce que j’essaye de transmettre à mes élèves dans le cours que je donne ici. J’ai écrit pour des chanteurs, des médecins, des hommes politiques, mon livre Roman nègre raconte ces histoires-là.
Non, pas vraiment. Personnellement, je suis engagé à gauche depuis toujours, sans être inscrit dans un parti. J’ai fait beaucoup pour les associations de sans-papiers, de sans-logis, j’ai travaillé dans des classes défavorisées en banlieue, et je combats l’extrême droite depuis toujours.
La politique au cinéma c’est autre chose. C’est une scène shakespearienne formidable, très puissante car vous avez du drame, des passions, des trahisons, des réalités pas toujours bonnes à dire. C’est ce théâtre qui m’intéresse, en particulier de montrer les rivalités au sein d’un même camp, car alors ça devient très familial. Le problème c’est que vous ne pouvez pas montrer que ça, il faut éviter le danger du discours « tous vendus ». C’est pour ça que j’invente toujours un personnage positif. Dans Marseille, Depardieu est positif, c’est un homme qui aime sa ville, et s’ils sont très abimés autour de lui, il garde une espèce de noblesse.
» La politique est une scène shakespearienne formidable, très puissante car vous avez du drame, des passions, des trahisons, des réalités pas toujours bonnes à dire. »
La saison 1 des hommes de l’ombre, c’était un espère de paradis, tout s’est fait naturellement. Après, je suis partie pour différentes raisons. Mais j’ai été très content de créer ça, car il y a eu une vraie complicité avec les producteurs, le metteur en scène, et même avec les comédiens, je suis devenu très ami avec Nathalie Baye. Il y a eu quelque chose de très fort, une osmose.
Marseille c’est différent. Les choses ont été faites d’une manière séparée, c’était plus compliqué. En ce moment, nous écrivons la saison 2 à plusieurs, dans un atelier d’écriture.
Y a-t-il un personnage sur lequel vous avez travaillé qui vous a particulièrement marqué ?
Celui qui m’a le plus habité, c’est Jean Moulin. J’ai écrit sur lui un livre, Les champs de bataille, et un téléfilm de trois heures, qui porte son nom. Tout d’abord parce qu’on en a une image totalement fausse. Ce n’est pas cet homme qui a édifié gentiment la résistance. D’un courage extraordinaire, après avoir bravé l’embargo et envoyé des avions aux républicains pendant la Guerre d’Espagne, il s’est opposé à la droite et à l’extrême droite de la résistance et ça a été très compliqué, il était détesté par une partie des résistants. Il en est peut-être mort. Il y eu une enquête de Pierre Péan, qui a fait un travail formidable sur son arrestation et sur sa mort, où il y a quelque part une somme de maladresses qui ne sont pas forcément liées au hasard, et qui ont remis face à face la droite et la gauche. C’est un personnage que je trouve tout à fait incroyable.
Pour transmettre. J’ai toujours fait ça à Lille, à Montreuil, dans des quartiers plus défavorisés, avec toujours ce désir de faire partager des choses. J’avais déjà donné un cours à Sciences Po qui s’était génialement bien passé il y a une dizaine d’années, sur l’écriture en général. Mais c’était un cours beaucoup plus anarchique, libertaire d’esprit.
« J’avais déjà donné un cours à Sciences Po il y a une dizaine d’années. Mais c’était beaucoup plus anarchique, libertaire d’esprit. »
Mon but est d’inculquer à chacun l’idée que vous avez un imaginaire, qu’il faut que vous en profitiez, que vous l’utilisiez, et que vous appreniez à le discipliner, pour en fait une œuvre quelle qu’elle soit. J’aime beaucoup vous aider, à 20 ans, à prendre conscience de cet imaginaire, et de son rapport avec l’écriture. Cela vous servira tout le temps, et c’est très plaisant.
Par rapport à l’écriture de séries TV, je considère qu’un écrivain est un artiste, et qu’un scénariste est un artisan. C’est une chose extrêmement différente, car le scénario est régi par des règles, simples mais qu’on doit respecter. Je me dis que peut-être après ce cours, vous écrirez vous-même avec les règles que je vous aurai transmise.
Un seul, écrivez. Et prenez-y du plaisir. J’ai toujours pensé que l’écrivain était son premier lecteur, s’il s’ennuie en écrivant, on s’ennuiera en le lisant… Si vous voulez écrire des séries, il faut regarder comment ça se construit, en termes de rythme, de concision, de règles, qui n’ont pas changé depuis le feuilleton populaire du 19ème siècle.
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