Sciences Po Entrepreneurs – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Wed, 07 Aug 2019 09:45:46 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png Sciences Po Entrepreneurs – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 Chroniques de la Silicon Valley, épisode final https://www.lapeniche.net/chroniques-de-la-silicon-valley-episode-final/ Thu, 01 Feb 2018 09:00:16 +0000 http://lapeniche.net/?p=37979

Au cours des vacances de la Toussaint, plusieurs élèves se sont rendus en Californie dans le cadre d’une learning expedition organisée par le Centre pour l’Entrepreneuriat de Sciences Po Paris. À cette occasion, les participant.e.s ont découvert le monde si particulier de la Silicon Valley. Nous publions chaque jeudi une chronique rédigée par eux, chronique au sujet de cette expérience aux multiples facettes. 

Épisode 4 : San Francisco, la ville qui accompagne la tech

Avant de partir pour la Learning Expedition, à la découverte de l’écosystème fleurissant de la Silicon Valley, nous avions en tête cette image de San Francisco, de son pont, de son tramway et ses rues iconiques que nous avions pu voir à la télévision ou au cinéma. Pourtant, la Silicon Valley, c’est un vaste territoire de 40km de long au sud-est de San Francisco, qui démarre d’Oakland et s’étend jusqu’à San Jose. D’ailleurs, pendant notre voyage, nous sommes allés aussi bien à Berkeley qu’à Palo Alto, Mountain View et parfois dans San Francisco même… En fait, en tant que scène tech, la ville de San Francisco est entrée dans la danse relativement tard dans le développement de la région. Pour nous, c’était donc intéressant d’interroger l’organisation de cette ville qui pourtant symbolise l’écosystème, et voir comment elle a évolué à l’aune du développement économique et technologique de la région.

Une ville qui s’adapte à la technologie

Lors de notre expédition, nous avons eu la chance de voir des lieux très différents : entre rencontres avec des start-ups au cœur de San Francisco ou dans les villes périphériques, et la visite des désormais célèbres campus de Facebook et Google, nous avons pu percevoir comment la ville s’organise et change en fonction de ces vagues de développement économique. San Francisco semble s’imposer à la fois comme le centre névralgique de cet écosystème économique, et comme un espace de vie à distance d’un univers tourné vers le travail. Pourtant, très peu de grosses entreprises, “Unicorns” et autres grandes startups sont véritablement implantées à San Francisco. En fait, les entreprises et les start-ups ne s’y sont intéressées que depuis la fin des années 2010.

Cependant, en termes de vie et de culture, San Francisco attire de plus en plus les individus qui travaillent dans la Valley. La ville demeure, de manière incontestable, le pôle d’attractivité principal. Tout est fait pour que San Francisco soit le centre de ce qui se passe dans la Valley. Chaque jour, des milliers de personnes “commute” — entre une et deux heures par trajet — pour se rendre dans les locaux des grandes entreprises ou des start-ups, généralement situées dans les villes proches des deux pôles universitaires que sont Stanford et Berkeley. Ces pôles sont eux-mêmes organisés en “villes campus” dans lesquelles vivent la majorité des étudiants. Loin de refroidir ceux qui arrivent dans la Silicon Valley pour y travailler, ces distances font partie des concessions du job.

La ville au coeur de l’attractivité de la région

Malgré cette organisation assez disparate entre les centres Berkeley/Stanford et les villes environnantes, l’attractivité de la ville de San Francisco reste incomparable. Le premier résultat : l’emballement du marché immobilier, et les prix des loyers qui ne cessent d’augmenter à cause de cette sur-demande. Tout le monde veut continuer de vivre à San Francisco ; la ville jouit du statut de pôle central de la Valley en termes de vie culturelle, ce que les autres métropoles de la Valley n’ont pas réussi à recréer. Dans les mentalités, la ville est historiquement liée à la culture hippie, très marquée dans le Mission District, ou encore à l’histoire nationale de la conquête des droits LGBT, et à toutes les sous-cultures liées à ces mouvements.

Cette histoire attire le public qui vient s’installer à San Francisco, et a pour conséquence — comme dans de nombreuses grandes métropoles américaines — un phénomène de gentrification ; les classes moyennes et populaires sont poussées vers le sud profond de la ville, et la misère reste concentrée au centre, dans les rues de San Francisco. Comme nous avons pu l’évoquer dans l’épisode 1 de cette chronique, toute la richesse que produit la Silicon Valley et toute cette inventivité n’empêchent pas San Francisco d’abriter une extrême misère dans les rues. Et nous étions d’autant plus frappés, lors de nos différentes visites, par la forte concentration de tous les SDF dans l’ultracentre de San Francisco et Oakland, alors qu’elle nous apparaissait bien plus faible dans les “nouvelles villes” qui se sont créées et développées avec les entreprises de la tech comme Palo Alto ou Menlo Park.

Inclusivité, innovation, durabilité, créativité

Ce phénomène de gentrification se retrouve dans les mots que l’on a pu entendre pour décrire la ville, et à San Francisco, ce qui est mis en avant c’est l’inclusivité, l’innovation, la durabilité et la créativité, notamment par le biais des technologies qui y sont développées. Les “bons sentiments” d’ouverture en termes de mixité de race, de genre, de sexualité sont affichés partout dans la ville. Le discours est très présent dans la bouche des habitants, notamment des nouveaux venus ; ils évoquent souvent la capacité innovante de la métropole à gérer les problèmes comme l’extrême pauvreté. C’est un discours que l’on a pu rencontrer dans nos échanges avec Palantir, où l’on nous a longuement expliqué les actions et partenariats avec la municipalité et les institutions du comté pour traiter le “problème des SDF“. 

Au coeur même de la ville se reflète cette culture et ses concepts, jusque dans les devantures des cafés et dans la diversité des scènes qui sont exposées, et qui participent à attirer ceux qui in fine font aussi la richesse de la région. Et les entreprises répondent à ce désir de mode de vie urbain, connecté et proche. C’est notamment le cas de deux entreprises que nous avons pu visiter, Airbnb et Uber, dont les campus sont tous deux situées en plein centre-ville, et qui ont justement fait le choix de cette proximité pour leurs employés. La ville est alors présentée comme un argument de confort et de modernité, qui  se révèle finalement être un atout de compétitivité avec les autres métropoles tech du continent.

En fin de compte, vue d’une perspective française, cette vision de la ville qui concentre toutes les activités économiques, sportives et culturelles avec son phénomène de gentrification n’est pas totalement étrangère, ni cet effort des métropoles pour être attractives pour les employés de cette nouvelle économie. L’exemple de cette organisation spatiale peut notamment nous alerter et donner des clés de réflexion pour s’organiser dans notre pays et même en Europe, qui cherche aussi à devenir un pôle européen attractif pour le développement de l’économie tech.

À l’origine de cet article, il y a une rédactrice. Voici son histoire. 

Sophie Tsotridis : Sophie, originaire de Lille, est arrivée à Sciences Po Paris en Master de Communication, après trois ans de classes prépa Lettres et Sciences sociales (BL). Finissant actuellement son M2, elle travaille en production de documentaires et de films institutionnels.

À propos de la Learning Expedition : Le Centre pour l’Entrepreneuriat de Sciences Po apporte une expertise sur l’entrepreneuriat et l’innovation aux étudiants, aux start-ups et aux chercheurs.

Dans le cadre de leur cursus académique, la Learning Expedition dans la Silicon Valley est l’occasion pour ces étudiants et pour d’autres étudiants sélectionnés parmi les meilleures écoles scientifiques françaises, d’être immergés pendant 5 jours au cœur de l’innovation et d’apprendre auprès des entrepreneurs les plus inspirants.

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Chroniques de la Silicon Valley, épisode 3 https://www.lapeniche.net/chroniques-de-la-silicon-valley-episode-3/ Thu, 07 Dec 2017 18:00:52 +0000 http://lapeniche.net/?p=37869

Au cours des vacances de la Toussaint, plusieurs élèves se sont rendus en Californie dans le cadre d’une learning expedition organisée par le Centre pour l’Entrepreneuriat de Sciences Po Paris. À cette occasion, les participant.e.s ont découvert le monde si particulier de la Silicon Valley. Jusqu’au 14 décembre prochain, nous publions chaque jeudi une chronique rédigée par eux, chronique au sujet de cette expérience aux multiples facettes. 

Épisode 3 : L’intelligence artificielle : démystifier, comprendre, politiser

« Artificial Intelligence  is the new electricity » – Andrew Ng, Co-Fondateur de Coursera

Changer le monde par la technologie, voilà le mantra de l’entrepreneur californien. Après une semaine passée à rencontrer des acteurs de la Silicon Valley, nous avons pu comprendre cela. Cette philosophie, analysée par Yaël et Thomas dans l’Episode 1, met hors du champ du politique tout sujet qui peut être réglé par une compagnie de la tech, par un nouvel algorithme, une nouvelle application.

Anti-démocratique, direz-vous ? Cette conception dérive surtout d’un partage dichotomique du peuple, entre les élus ingénieurs d’une part, et les profanes individus de l’autre : comment peut-on avoir un débat démocratique sur des sujets nécessitant un PhD en statistiques ? Que peut bien apporter la société civile à un complexe économico-universitaire développant et offrant, voire imposant, ses progrès au reste de la société ?

Il convient alors de démystifier et de comprendre le fonctionnement de ces technologies, afin d’en saisir les impacts futurs sur notre société et de leur offrir une place dans le débat public. Nous essaierons donc ici d’expliquer, à la lumière des rencontres effectuées lors de notre voyage, le fonctionnement et les enjeux de la technologie majeure qu’est le Machine Learning.

Machine Learning, Intelligence Artificielle ou Data Science ?

« Tu fais des maths ? Tu sais en data science ça embauche bien ! », « Bah, avec l’intelligence artificielle, ces boulots-là n’existeront plus », « On pourrait faire du machine learning pour prédire les cours de bourse ! ».

Utilisés indifféremment, ces trois termes désignent en général les pratiques du Machine Learning, c’est-à-dire l’utilisation de statistiques, de probabilités et d’informatique avancé pour construire des modèles de prédiction d’information. La data science est quant à elle une discipline plus large, incluant les problématiques de stockage et de traitement de données, tandis que l’intelligence artificielle est un terme totalement générique, incluant tout comportement d’un programme effectuant des tâches traditionnellement considérées comme propres à l’être humain.  Le terme Machine Learning vient de la notion d’apprentissage statistique. Qu’est-ce que cela signifie réellement ?

L’apprentissage statistique : savoir classifier

Le but de l’apprentissage statistique est de construire un modèle permettant d’affecter de manière prédictive un individu statistique à une classe donnée : est-ce que tel étudiant est susceptible de valider son cours de microéconomie ? est-ce que telle personne fait partie des gens susceptibles de voter pour tel candidat ? De manière plus précise, quelle est la probabilité que cela arrive ?

Après avoir étudié des dizaines de milliers de cas, selon une méthode statistique choisie par le programmeur, le modèle « apprend » et ainsi « reconnaît » des cas similaires.  Développée depuis les années 1980, cette pratique est donc loin des fantasmes générés par le terme intelligence artificielle, bien qu’elle représente la grande majorité des utilisations lucratives, à l’image de celles des sociétés que nous avons rencontrées.

Le risque de la sur-personnalisation

La plateforme d’e-learning Coursera s’en sert ainsi pour déterminer les cours les plus adaptés à votre profil (après vous avoir demandé diverses informations), tandis que Critéo détermine, par votre historique et vos cookies de navigation, quelles sont les publicités qui sont les plus susceptibles de vous plaire sur internet. Enfin, Facebook se sert naturellement de ces techniques pour déterminer le contenu de notre fil d‘actualité.

Le groupe devant les locaux de l’entreprise Coursera. Crédits photo : Arlène Botokro

Cette pratique pose une question très sérieuse, celle de la sur-personnalisation : que dire d’une société où chaque individu a accès en écrasante majorité à des contenus susceptibles de lui plaire ? D’un point de vue culturel, le « flow » de Deezer ou Spotify nous offre la musique que l’on connaît et que l’on aime, sans nécessairement valoriser l’ouverture. D’un point de vue politique, cela revient à se nourrir essentiellement d’opinions similaires aux siennes, à tel point que l’existence d’opinions contraires aux siennes apparaisse comme irréelle : « Comment est-il réellement possible de voter Donald Trump ? » se demandent encore bon nombre de démocrates !

Finalement, on comprend que la sur-personnalisation est un danger moins relatif à  la technologie elle-même  qu’à  l’utilisation  qu’on en a. La diversification du contenu proposé à un lecteur est tout aussi programmable que son uniformité. Comment alors contraindre les entreprises dont l’approche reste d’abord commerciale à développer une “éthique technologique” ? Si la réponse ne vient pas du politique, alors elle réside certainement dans une veille et une vigilance quotidienne du consommateur vis-à-vis de ces sociétés.

Une menace pour l’emploi et les intérêts publics ?  

La capacité qu’a cette technologie à provoquer une augmentation de la productivité est aujourd’hui débattue : Gregory Renard, fondateur de la société X-Brain, évoque par exemple une possibilité de multiplication par 10, voire 100, de la productivité moyenne des secteurs concernés – à remettre en perspective de la hausse de productivité moyenne de quelques pourcents par an dans les pays développés. Cette société développe par exemple une solution de reconnaissance vocale et de traitement automatisé des standards téléphoniques, en particulier à destination des hotlines après-ventes. L’objectif est clair : relocaliser les centrales téléphoniques, avec des employés qualifiés capables de gérer plusieurs dizaines d’appels en simultané grâce à la technologie.

Néanmoins, la vigilance n’est possible que si l’on a conscience d’être l’objet d’un programme d’intelligence artificielle. En particulier, qu’en est-il lorsque l’individu n’est plus ciblé en tant que consommateur mais en tant que citoyen ? Le machine learning peut en effet servir à des fins sociales à l’image du programme de Palantir permettant à partir de données collectées dans les centres hospitaliers d’optimiser, selon des critères sanitaires, le relogement des sans-abris sans que ces derniers n’en  soient informés. On substitue donc ici un système de décision qui relève initialement du politique par un outil technologique que seules les entreprises ont la capacité de développer. Cela amène donc la question de la politisation de ces entreprises, et de la nature des partenariats qu’elles établissent avec le secteur public, dont le nombre va a priori croître considérablement dans les années à venir.

Loin d’offrir la conscience aux machines et de précipiter l’humanité vers sa fin, le Machine Learning vise à établir, par l’apprentissage statistique, des modèles utiles à notre société dans les domaines allant de la médecine à l’économie. Pour autant, son potentiel de disruption politique, économique et sociétal réclame notre vigilance et notre apport démocratique : ne laissons pas l’évolution de ces technologies entre les mains des seuls experts. Démystifions, étudions, comprenons les enjeux : seulement alors nous pourrons pleinement profiter des merveilles que la technologie nous réserve.

À l’origine de cet article, il y a deux rédacteurs. Voici leur histoire.

Alex Sala : Originaire d’Auxerre, Alex détient une double licence Sciences Po/Paris 1 Sorbonne en mathématiques appliquées aux sciences sociales. Il effectue actuellement un Master 2 de Mathématiques financières à Paris VII avant de retourner à Sciences Po à la rentrée prochaine en Master 2 de finance et stratégie. Il est co-fondateur de Nexia BS, projet proposant une solution d’investissement basée sur la blockchain.

Alexandre de la Roche : Alexandre de la Roche est actuellement étudiant en double diplôme à Centrale-Supélec et à l’ESCP Europe. Passionné de musique et de nouvelles technologies, il est l’autre co-fondateur de Nexia BS.

À propos de la Learning Expedition : Le Centre pour l’Entrepreneuriat de Sciences Po apporte une expertise sur l’entrepreneuriat et l’innovation aux étudiants, aux start-ups et aux chercheurs.

Dans le cadre de leur cursus académique, la Learning Expedition dans la Silicon Valley est l’occasion pour ces étudiants et pour d’autres étudiants sélectionnés parmi les meilleures écoles scientifiques françaises, d’être immergés pendant 5 jours au cœur de l’innovation et d’apprendre auprès des entrepreneurs les plus inspirants.

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Chroniques de la Silicon Valley, épisode 1 https://www.lapeniche.net/chroniques-de-la-silicon-valley-14/ Thu, 23 Nov 2017 12:00:33 +0000 http://lapeniche.net/?p=37801

Au cours des vacances de la Toussaint, plusieurs élèves se sont rendus en Californie dans le cadre d’une learning expedition organisée par le Centre pour l’Entrepreneuriat de Sciences Po Paris. À cette occasion, les participant.e.s ont découvert le monde si particulier de la Silicon Valley. Jusqu’au 14 décembre prochain, nous publierons chaque jeudi une chronique rédigée par eux, chronique au sujet de cette expérience aux multiples facettes. 

Épisode 1 : Quand l’individu veut rendre le monde meilleur

On n’en revenait pas, de pouvoir aller dans la Silicon Valley. De pouvoir visiter cette région mythique où sont nées les technologies qui font aujourd’hui notre quotidien. De pouvoir rencontrer les femmes et les hommes qui y participent chaque jour ; qui innovent, qui « disruptent » tous les marchés, qui inventent l’avenir… C’est en tout cas les préjugés qu’on en avait. Pour tout dire, on ne savait pas vraiment à quoi s’attendre tant les faits et les mythes s’entremêlent. Quelle réalité se cache sous nos smartphones et leurs applications ? Et sous cette réalité, quelle vision du monde ? Voilà ce que nous avons essayé de déceler…

Les membres de la Learning Expedition à l’assaut de la Silicon Valley. Crédits photo : Arlène Botokro

 

Éloge de l’individu, apologie de l’échec

Du 28 octobre au 4 novembre, nous avons donc, grâce au Centre pour l’Entrepreneuriat de Sciences Po, sillonné la Valley à la rencontre  des acteurs qui donnent vie à l’entrepreneuriat californien : start-ups, incubateurs, venture capitalists, chercheurs en informatique ou en sciences sociales, grandes entreprises emblématiques… Des leaders quasi-messianiques aux geeks « hippies capitalistes », nous avons eu la chance d’avoir un plutôt bon aperçu de cet écosystème bouillonnant.

Crédits photo : Thomas Sentis

Ce qui nous a peut-être le plus marqué, c’est cet incessant éloge de l’individu. On connaissait les Américains individualistes, mais on ne s’attendait pas à tel choc culturel. L’individu qui peut tout ; l’individu qui décide de changer les choses, de relever des défis et de ne jamais se laisser abattre par l’échec — parce que l’échec est un droit, sinon un devoir. Là-bas, l’individu, c’est tout le monde et n’importe qui. Il semble suffire de ce moteur inépuisable qu’est l’optimisme californien pour réussir. Du chauffeur Uber jusqu’au cofondateur d’une start-up de plusieurs dizaines d’employés, tous partagent ce même maître-mot : faire de l’échec une expérience, se battre pour réussir, avoir un « impact ».

Ce que la Valley doit aux hippies

Cette vision de la toute-puissance de l’individu est héritée, entre autres, de la contre-culture des années 1960. San Francisco est à l’époque l’épicentre des mouvements hippies. Rejetant l’État et toute forme d’organisation hiérarchisée, ces mouvements contestataires ont vu dans le développement de l’informatique personnelle l’opportunité pour les individus de devenir plus puissants, plus libres. C’est en ce sens que la technologie augmente à proprement parler l’individu. Elle est perçue comme une extension du corps et de l’esprit, en étend les capacités, et permet à tout à chacun de se dépasser. On reconnaît ici les prémisses de certaines aspirations transhumanistes actuelles.

Et cet élément est essentiel. On comprend dès lors que l’individualisme, l’inébranlable croyance dans le progrès technologique, et l’esprit entrepreneurial sont en fait les trois piliers de la Silicon Valley. L’État n’a pas sa place dans ce schéma de pensée. Le politique non plus. Tout l’élan vital de cet écosystème se situe à un niveau micro-économique, à l’échelle de l’individu. C’est à lui d’être le moteur, l’artiste, le créateur de la société de demain. Mais est-ce vraiment une opportunité pour chacun ?

Des barrières invisibles passées sous silence

Si c’est ce que nous entendons à Palo Alto, Mountain View et à Menlo Park, ce discours prend une résonance très différente lorsque nous arpentons les rues des quartiers Est de San Francisco. Dès le premier jour, nous n’y avons croisé presque que des street people, ces sans-abris qui vivent, par milliers, dans une misère économique et psychologique visible au grand jour. Ces 7000 personnes vivant dans une pauvreté extrême sont la surface émergée d’un phénomène qui touche toute la Californie : près de deux personnes sur cinq y sont pauvres ou proches de la pauvreté. L’État possède aujourd’hui le plus haut taux de pauvreté des États-Unis, particulièrement élevé chez les Latinos, mais aussi chez les autres minorités ethniques…

Crédits photo : Yaël Ben Ayoun

Dans l’État le plus riche des États-Unis, ces inégalités flagrantes sont rarement citées par les chantres de l’esprit start-up, qui y voient tout au plus un « problème » qu’ils espèrent voir un jour résolu, au même titre que les défauts de la reconnaissance vocale ou le chargement filaire. Le risque est un luxe que seuls certains peuvent s’offrir ; et c’est avec tristesse que l’on découvre que, malgré l’ouverture et la tolérance des Californiens pour les “talents” internationaux, les conseils d’administration des grandes entreprises, mais aussi les rangs des entrepreneurs, et notamment de ceux qui parviennent à lever des fonds, restent désespérément très blancs et très masculins.

Un rapport conflictuel et singulier au politique

L’on connaît les réticences des GAFA — Google, Apple, Facebook, Amazon — à payer leurs impôts. L’on connaît aussi leur importance grandissante dans le champ démocratique, des élections américaines au printemps arabe et en passant par le Brexit. Ce rapport ambigu au politique nous a été souligné par Fred Turner, professeur associé de sciences de la communication et d’histoire des médias à l’Université de Stanford, que nous avons eu la chance de rencontrer. Il nous a notamment mis en garde contre le pouvoir immense de Facebook, dont l’utilisation aux quatre coins du globe induit, contre toute attente, des mutations profondes des rapports entre individus et des manières de vivre en communauté.

Crédits photo : Yaël Ben Ayoun

En effet, l’idée de société, structurée par des institutions et des réglementations spécifiques, apparaît pour ces grandes entreprises comme un frein à leur expansion économique. Face à leur recherche de profit, la régulation par un État central est perçue comme une machine trop lourde qui priverait l’individu de ses libertés. En suivant cette optique, il faut libérer les individus de l’appareil étatique, les rassembler dans une vaste communauté globale hors de la société, et les laisser exprimer leur singularité propre par la poursuite de projets personnels. La sécurité, la justice, l’éducation, les hôpitaux, les routes sont autant de services qui pourraient un jour être assurés par des entreprises technologiques innovantes, rapides et plus efficaces que nos appareils régaliens. Tout ceci ne serait finalement qu’une question de temps.

Vers une remise en question du rôle de l’État ? 

Si les questions d’intérêt général sont perçues uniquement comme des systèmes d’équations  à n inconnues qu’il suffit de résoudre, alors l’État ne peut apparaître que comme une réponse parmi d’autres, engagé dans une concurrence avec d’autres acteurs plus ou moins performants, sans légitimité particulière. Ce système concurrentiel laisse des questions en suspens : selon quels critères mesurer l’efficacité des réponses proposées ? À qui revient les missions d’arbitrage, de régulation, de définition commune de ces enjeux  ?  

Le projet politique d’une société est dès lors considéré à travers le prisme de la recherche d’une solution technologique et de la maximisation du profit ; ce changement de paradigme est lourd de conséquences. Il apparaît en effet que cette élite d’ingénieurs entièrement consacrée à résoudre les problèmes de l’humanité — au nombre desquels certains comptent la mort — ne peut qu’œuvrer pour notre bien. Dans ce monde merveilleux où il n’y a que des problèmes quantifiables et des ingénieurs hyper-motivés pour les résoudre, l’État, la démocratie, le Congrès et le FBI sont des instances limitantes, qui agissent contre les droits de l’individu et cherchent à entraver sa toute-puissance.

En fin de compte, c’est un vaste projet de société, ou plutôt de non-société, qui s’est révélé à nous au travers de ces rencontres et découvertes. Et ce que nous retenons de notre séjour, c’est que le “miracle” économique de la Silicon Valley ne peut être compris sans cette conception spécifique et proprement américaine de l’individu, et du politique qui en découle. À méditer quant aux conditions de transposabilité du modèle dans un environnement socio-politique qui lui serait étranger…

À l’origine de cet article, il y a un rédacteur et une rédactrice. Voici leur histoire. 

Thomas Sentis : Élève à l’École polytechnique, Thomas s’oriente vers une spécialisation en machine learning et computer vision. Il suit en parallèle une formation en philosophie et s’intéresse particulièrement aux liens entre sciences et société.

Yaël Benayoun : Jeune diplômée du master recherche en Théorie Politique de l’Ecole doctorale de Sciences Po, Yaël est également la fondatrice du Mouton Numérique, association qui se donne pour objectif d’interroger notre rapport au numérique et aux nouvelles technologies par l’organisation de débats et autres événements culturels ouverts et accessibles à tous.

À propos de la Learning Expedition : Le Centre pour l’Entrepreneuriat de Sciences Po apporte une expertise sur l’entrepreneuriat et l’innovation aux étudiants, aux start-ups et aux chercheurs.

Dans le cadre de leur cursus académique, la Learning Expedition dans la Silicon Valley est l’occasion pour ces étudiants et pour d’autres étudiants sélectionnés parmi les meilleures écoles scientifiques françaises, d’être immergés pendant 5 jours au cœur de l’innovation et d’apprendre auprès des entrepreneurs les plus inspirants.

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Etre sciencepiste et entrepreneur, c’est possible ! https://www.lapeniche.net/etre-sciencepiste-et-entrepreneur-cest-possible/ Tue, 08 Nov 2016 10:14:21 +0000 http://lapeniche.net/?p=35998 « Connecting the Dots » ( « relier les points » dans la langue de Molière ) : tel est le credo de Sciences Po Entrepreneurs. Ce programme atypique, qui a vu le jour en 2008, permet aux élèves de la rue Saint-Guillaume de recevoir tous les outils nécessaires pour devenir entrepreneur. La pierre angulaire de Sciences Po Entrepreneurs a un nom mystérieux : l’Incubateur. La Péniche vous présente ce système intriguant et performant.

 

Quel est le rôle de l’Incubateur ?

Il est très simple : mettre à disposition des étudiants qui auraient un projet de start-up des locaux, des enseignants expérimentés en matière de création d’entreprise, et une formation complète pour maîtriser aussi bien le marketing que la communication.

L’Incubateur accueille chaque année une quinzaine de projets de start-up, initiés par des étudiants. Mais Sciences Po Entrepreneurs possède d’autres cordes à son arc ! Un Atelier de Créativité Entrepreneuriale a par exemple été créé, pour permettre aux étudiants de 1A comme de M2 de se confronter à toutes les étapes de la création d’une entreprise.

Peut-on faire de Sciences Po la fabrique des entrepreneurs de demain ?

Le projet paraît ambitieux, mais depuis huit ans, les résultats de Sciences Po Entrepreneurs sont convaincants. De nombreuses start-ups venues tout droit de l’Incubateur connaissent le succès. Parmi celles qui ont retenu l’attention de votre rédacteur, il y a notamment MEME, entreprise fondée en 2015 qui produit des cosmétiques pour les femmes atteintes du cancer, Jam, une intelligence artificielle qui répond aux questions des étudiants, ou encore « Le Chocolat des Français », fondé par deux ex-sciencepistes, qui vend des tablettes de chocolat aussi Made in France que les marinières de La Péniche !

L’entreprenariat n’a jamais été aussi vivace en France, et Sciences Po semble déterminé à suivre cette belle dynamique. Après Sciences Po Entrepreneurs, un nouveau palier est franchi cette année avec la création d’une Ecole du Management et de l’Innovation.

 


Parmi celles et ceux qui ont choisi de s’écarter des sentiers battus pour partir à la découverte du monde fascinant de l’entreprenariat, il y a Lorraine Strauss. Fraîchement diplômée de l’IEP, Lorraine Strauss est la fondatrice de WeArts, une start-up originale dédiée à l’art. Sur WeArts, les artistes, quels qu’ils soient, peuvent entrer librement en relation les uns avec les autres pour construire des projets ensemble. La Péniche est allée à la rencontre de l’entrepreneure, qui, si elle avoue ne pas beaucoup dormir la nuit, fait grandir WeArts grâce à sa passion et à son indéfectible enthousiasme.

 

P.A : Pour commencer, pourrais-tu nous résumer ton parcours ? Comment en es-tu arrivée à fonder WeArts ?

L.S : Après le collège universitaire, je me suis spécialisée en sécurité internationale, plus spécifiquement en lutte anti-crime organisé et antiterroriste. C’est en voyant l’essor des initiatives de paix fondées sur l’art que j’ai constaté que c’était était un formidable vecteur de cohésion entre les populations.

Au cours de mes études, j’ai rencontré Maxence et Jérôme, et nous avons voulu créer un court-métrage ensemble. Mais devant la difficulté de trouver des profils assez variés et complémentaires ( stylistes, photographes, acteurs ), nous nous sommes dit qu’il y avait vraiment un problème à résoudre car LinkedIn n’est pas adapté au monde de l’art.

 

P.A : WeArts, l’entreprise que tu as créée, s’occupe donc de mettre des artistes en relation pour résoudre ce problème ?

L.S : Oui, l’idée est de leur donner plus de visibilité et de leur permettre de travailler sur des projets conjointement. Le site est gratuit pour les artistes, ils peuvent se créer et gérer leur profil en ligne, mettre en avant leurs créations, leur travail, trouver d’autres professionnels et se faire contacter facilement. Cela permet aussi à des amateurs d’art de découvrir de nouveaux talents !

 

P.A : Et comment as-tu fait pour fonder ta start-up à Sciences Po ? Est-ce que c’était difficile ? 

L.S : C’est là qu’une quatrième personne, le développeur, est arrivée dans notre équipe. Il était à Sciences Po et également photographe ( il a remporté le dernier concours du BDA ! ). Il nous a aidés à mettre en place le site Internet. C’est important, car notre initiative se fonde d’abord sur le site Internet, puis sur des espaces communs pour permettre aux artistes de se rencontrer. Evidemment, ce n’est pas évident de créer une entreprise. En fait, ça demande énormément de temps. On s’est rencontrés en juillet 2015, donc on travaille sur le projet depuis un an et demi déjà.

 

P.A : D’accord ! Et justement, selon toi, quelles sont les qualités qui font un bon entrepreneur, un entrepreneur qui réussit ?

L.S : Selon moi, la principale qualité, c’est la passion. Il faut aimer ce que tu fais lorsque tu crées une start-up. Mon équipe et moi-même, nous adorons l’art, et c’est ce qui nous pousse. On voit que certains artistes galèrent pour monter leurs projets et on veut vraiment résoudre ce problème.

 

P.A : Est-ce que tu as toujours voulu être entrepreneuse ou le déclic t’es venu d’un seul coup ?

L.S : Je voulais intégrer Sciences Po en me disant qu’il y aurait une formation assez large, qui me permettrait d’avoir aussi bien des connaissances en économie qu’en droit. Aujourd’hui, les connaissances que j’ai acquises me servent pour écrire des statuts juridiques, gérer un business plan, créer un dossier presse… Beaucoup de compétences diverses sont requises.

 

P.A : Est-ce que tu te serais imaginée travailler en entreprise, ou tu te sentais vraiment l’âme d’une entrepreneuse ?

L.S : Pour avoir fait plusieurs stages dans des entreprises où, justement, on est juste une petite fourmi et où l’on accomplit beaucoup de tâches inutiles, je sais que ce serait impossible pour moi de revenir dans le monde de l’entreprise. Je souhaite rester dans une dynamique de start-up.

 

P.A : Est-ce que tu penses que l’entreprenariat pourrait changer l’image de Sciences Po ?

L.S : On dit souvent que les gens qui sont ici ont une voie toute tracée. Mais de plus en plus de jeunes de Sciences Po cassent cette image en choisissant de lancer leur boîte. Ils veulent aller de l’avant, quitte à prendre des risques car fonder une entreprise, c’est forcément un coût en termes de temps et de moyens.

 

P.A : L’entreprenariat, c’est aussi une manière de penser par soi-même et de se détourner de la pensée unique ?

L.S : C’est une façon de réfléchir par soi-même, et de se remettre en question. Lorsqu’on a une idée, il faut savoir trouver le just balance entre quelque chose que l’on défend et la nécessaire remise en question. Il faut défendre une idée, mais aussi savoir s’adapter.

 

P.A : Est-ce qu’il y a des moments où tu as rencontré des difficultés en tant qu’entrepreneuse, qui t’ont amenée à te remettre en question ?

L.S : Il y a toujours des moments de doute, de solitude, parce qu’on trouve que les choses ne vont pas assez vite. Mais c’est aussi comme ça que l’on apprend à se motiver, et la motivation est une chose indispensable. Bâtir un site, attirer ses premiers clients, tout cela prend beaucoup de temps. Et les gens qui sont extérieurs au projet te demandent en permanence quel en est l’avancement, sans forcément se rendre compte de l’investissement que ça représente.

 

P.A : Dernière question : est-ce que tu penses que l’entreprenariat a un avenir en France ?

L.S : Oui, vraiment. De plus en plus de structures se mettent en place, comme la halle Freyssinet qui vient d’être créée par Xavier Niel, et qui attire des start-ups venues du monde entier.

Il faut justement créer un écosystème favorable aux start-ups aussi bien françaises qu’internationales, et c’est grâce au mélange des cultures qu’il y aura un réel dynamisme.

 

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