Auteur : Arthur Savoye
Photo : Arundhati Roy à Sciences Po, le 10 février 2026 (Arthur Savoye).
Après un mot d’introduction des étudiants membres de la Maison des arts et de la création, et de Frédérique Leichter-Flack, professeure d’humanités politiques au Collège universitaire, Arundhati Roy nous a livré sa réflexion sur les thématiques de son dernier roman, Mon refuge et mon orage (Mother Mary comes to me en version anglaise, langue dans laquelle elle écrit, tout juste traduit chez Gallimard), ainsi que sur sa place comme écrivaine engagée en faveur des opprimés et de la justice sociale dans l’Inde contemporaine. La romancière indienne, âgée de soixante-quatre ans, est couronnée de succès littéraires depuis son roman phare Le dieu des petits riens (1997, Folio). Ce roman, qui a remporté le Booker Prize, relate la vie d’une famille d’un village d’Inde du Sud dont le destin bascule par une tragédie vue par le regard de deux jumeaux. Par ailleurs, la construction de ses récits se veut singulière. Et pour cause, l’auteure estime que ses études d’architecture ont influencé la structure de ses romans. Elle pense que ces derniers doivent sortir des voies toutes tracées, à l’instar de la trame du Ministère du bonheur suprême (2017, Gallimard), qui se déroule en partie dans différents cimetières…
Interrogée sur son souhait que Mon refuge et mon orage soit « lu comme un roman car il n’a pas d’autre ambition », Arundhati Roy le qualifie comme les « mémoires d’une romancière ». Elle qualifie en outre la frontière entre fiction et réalité de « poreuse », ce qui a amené des membres de sa famille à se questionner pour savoir s’ils avaient servi de modèles à ses personnages. La relation avec sa mère, possessive et parfois violente, mais également capable de tendresse, a structuré une partie de sa vie. Arundhati Roy est en effet partie à dix-sept ans du foyer familial pour suivre des études d’architecture à New Delhi, et n’a pas revu sa mère pendant huit ans. Elle a cependant fini par la revoir quand cette dernière s’est engagée pour la réforme de la législation en matière d’héritage, inégalitaire envers les femmes. La violence que faisait subir sa mère à son frère, « comme s’il portait tous les péchés du monde », et cet engagement ultérieur, expliquent « l’ambivalence » que ressent Arundhati Roy vis-à-vis du féminisme.
L’accent mis sur la complexité de ces relations personnelles entremêlées avec les engagements tranche avec le diagnostic que pose Mme Roy quant aux défis que rencontre la liberté intellectuelle et artistique en Inde sous le gouvernement nationaliste hindou de Narendra Modi, fréquemment épinglé pour de multiples violations des droits humains. S’ajoute une spécificité propre au sud de l’Inde : le Kerala, région dont Mme Roy est originaire, possède un taux élevé de scolarisation des filles et les chiffres d’extrême pauvreté les moins élevés du pays, de par l’influence conjuguée de décennies de gouvernance communiste et d’une importante minorité chrétienne qui a construit de nombreuses écoles. Cette situation est une exception indienne dans un pays à 80 % hindou et dirigé par les nationalistes hindous du BJP. Arundhati Roy explique avoir été plusieurs fois convoquée au tribunal pour ses livres, jugés inconvenants par certains, et avoir fait l’objet de vives critiques pour son opposition à la répression des dissidents politiques au Cachemire, aux projets de barrages hydroélectriques ou encore aux discriminations que subissent les populations aborigènes indiennes. Certains de ses amis ont été emprisonnés, mais elle refuse de cesser d’écrire. « La première prison est quand vous vous arrêtez d’écrire, la seconde est celle que l’État construit » clame-t-elle dans une formule marquante.
Bien qu’elle doive manifester une nécessaire prudence face à cette situation politique complexe, elle n’en demeure pas moins percutante dans sa dénonciation du sexisme dont elle a fait les frais jusque dans sa fréquentation du milieu cinématographique et du système de castes. Ce dernier, fondé sur la hiérarchisation traditionnelle hindoue, régit encore nombre de rapports sociaux malgré son abolition officielle.
Enfin, interrogée sur le fait de savoir si l’écriture constitue un risque, a fortiori dans une société indienne pouvant y être rétive dans ses segments les plus traditionnels, elle répond qu’ « Écrire constitue un risque, mais un risque à prendre ». Nous sommes portés à lui donner raison.
]]>Vous animez deux ateliers d’écriture à Sciences Po ce semestre, pouvez-vous nous donner vos impressions sur cette expérience ?
J’avoue que c’est une expérience très très enrichissante. Je pourrais même dire que c’est une expérience exceptionnelle, à plusieurs niveaux.
D’abord parce que c’est la première fois que j’enseigne – j’ai animé un atelier d’écriture pour Gallimard mais ce n’étaient pas des étudiants. C’est aussi la première fois que je suis vraiment en contact, sur le temps long, avec des jeunes d’une vingtaine d’années. Pour le Goncourt des lycéens j’avais rencontré beaucoup de lycéens et par la suite j’étais allée dans des classes, mais des étudiants de 20/22 ans, c’est la première fois.
Et c’est passionnant. D’abord il y a ce rapport à l’écriture : je ne pensais pas être en face d’étudiants qui allaient être aussi investis, qui allaient vraiment se prendre au jeu, qui réfléchiraient à un vrai projet personnel d’écriture. Et c’était mon but : même si je leur apporte des textes à lire et à étudier, parce que je veux les confronter à la littérature contemporaine, mon ambition était de les amener à révéler des choses d’eux-mêmes. D’ailleurs le premier cours je leur ai demandé : qui veut être écrivain ? Un ou deux avaient levé la main. Et maintenant beaucoup travaillent sur des projets personnels, m’envoient leurs textes … Participer à cette création commune est très stimulant.
Je savais que j’allais rencontrer des élèves curieux, intellectuellement stimulants, parce que je connaissais la notoriété de Sciences Po. Mais ça a été au-delà. J’ai le sentiment que j’ai rencontré des jeunes qui pensent la société, qui réfléchissent à la manière de faire société … J’ai l’impression d’une cohérence : comme si des préoccupations sociétales les traversaient et que l’écriture pouvait être un des ressorts importants et stimulants de cette forme de révélation.
Concernant le fond de vos ouvrages, il est souvent question des mêmes thématiques, comme le judaïsme, mais celles-ci sont toujours introduites très différemment. Est-ce une manière pour vous de vous retrouver dans vos ouvrages ?
C’est une question intéressante, car je ne sais pas vraiment pourquoi j’écris. Je remarque que de livre en livre, il y a la question de la place que l’on occupe dans la société qui m’anime. La place qu’on occupe par son identité, sa condition sociale, le milieu d’où l’on vient … J’ai beaucoup travaillé la question des déterminismes. J’aime aller sur le terrain, rencontrer, observer les autres, confronter leur façon de vivre à ma façon de vivre et de penser. C’est quelque chose qui m’anime : comment on trouve sa place dans la société avec ses différences, ses particularités.
La littérature pour moi est une clé de compréhension du monde, plus que tout. Je n’avais pas d’objectif précis quand j’ai commencé à écrire. Je crois qu’on n’en a jamais. En réalité, c’est presque une activité instinctive, on est portés. C’est assez viscéral, ça vient du plus profond de vous-même et la difficulté réside dans la capacité à aller chercher en soi les mécanismes de cette connaissance de soi et des autres. Pour moi l’écriture est vraiment liée à l’altérité : comment est-ce que je comprends les autres et comment je parviens à me comprendre moi-même.
Justement, vos ouvrages s’inscrivent toujours dans la société contemporaine. Auriez-vous envie d’écrire un ouvrage totalement fictionnel, qui n’a rien à voir avec notre société, qui se déroulerait dans une autre époque par exemple ?
C’est une bonne question que l’on ne m’a jamais posée ! Totalement fictionnel oui, mais dans une autre époque que la nôtre j’aurais du mal. Par exemple, j’aurais du mal à écrire un roman historique. Peut-être une dystopie, à la rigueur. Mais ce qui m’intéresse est vraiment cet ancrage réel, parce cela rejoint la réflexion sur ce qui m’a amenée à l’écriture : ce désir de comprendre et de questionner la société dans laquelle je vis. La société est animée par des mouvements très violents, et l’écriture est une façon d’appréhender cette violence, un moyen de dessiner la géographie de la violence contemporaine. Pour le meilleur et pour le pire, elle propose des axes de réflexion très riches. Je ne vois pas comment aujourd’hui on peut contourner le réel.
Comment parvenez vous à associer des faits divers complexes, graves (l’attentat dans La décision par exemple) avec une part d’imagination, de romance? Sans pour autant relativiser la gravité des faits …
C’est un processus très complexe et très sensible. Je sais que quand j’aborde une réalité contemporaine aussi délicate que le viol dans Les choses humaines ou le terrorisme dans La Décision je suis sur une corde raide. C’est un numéro d’équilibriste très sensible.
D’abord cela tient à ma conception de la littérature. Je considère que la littérature est une zone de risques. Il ne faut pas être dans cette zone de confort, sinon on écrit un mauvais livre. Prendre des risques, ça fait partie du jeu littéraire. Ça ne veut pas dire de ne pas réfléchir aux conséquences de ce que l’on écrit.
Jusqu’à présent, ce qui m’a sécurisée dans cette prise de risques, c’est cet ancrage très réaliste, mon travail est très souvent précédé d’une enquête. C’est étayé de faits réels, de rencontres avec des personnes réelles. Dans cette réalité, la fiction circule alors de manière fluide. Ça me permet de développer ce qui est pour moi crucial, et que j’ai d’ailleurs retrouvé à Sciences Po : le sens du débat contradictoire, qui manque dans la société, et qui est en réalité le seul moyen d’évoluer intellectuellement. La littérature permet ça, par la confrontation des points de vue de vos personnages. Multiplier les points de vue fait que le lecteur se retrouve, et que l’on n’a pas une vision binaire de sujets extrêmement sensibles.
Pour rebondir sur cette question de la prise de risques, pensez-vous que la littérature doit-être un espace de liberté totale, où l’on peut tout se permettre ? Par exemple, quel regard portez-vous sur le débat concernant les sensitivity readers, chargés d’identifier des passages potentiellement offensants/choquants dans les livres à paraître ?
Je considère que la littérature doit être un espace de liberté totale, au point que je suis hostile à la censure (à moins que le texte soit une incitation à la pédophilie par exemple, là oui il faudrait l’interdire). Cela doit rester un espace politiquement incorrect, transgressif, subversif, totalement libre. Naturellement je suis donc assez opposée à ces sensitivity readers. Je suis même opposée à l’idée de vouloir à tout prix prendre en compte la sensibilité de chacun et la ménager.. Mieux vaut multiplier les contre-points et les points de vue, en multipliant les personnages qui ont des conceptions différentes. Sinon, ça veut dire que le livre donnerait une représentation faussée du monde, et précisément je crois que la littérature doit faire l’inverse. Elle doit offrir une représentation réaliste du monde, même si elle nous dérange.
Cioran disait « qu’un livre doit être un danger ». C’est vrai qu’un livre doit nous ébranler, il doit trouver un écho en nous. Je considère que si un texte nous met un peu mal à l’aise, c’est réussi. Parce que c’est ma conception de la littérature : ça doit nous donner à réfléchir. Donc tous ces textes un peu trop lissés, policés, pour moi ce sont des textes qui n’entrent plus dans la catégorie littéraire.
Par exemple, dans le cas de votre roman Les Choses humaines, vous n’avez pas fait relire votre texte par des personnes qui ont été elles-mêmes victimes de viol, d’agressions sexuelles ? Avez-vous pensé à sa réception quand vous l’avez écrit ?
Oui, j’ai pensé à la réception du texte évidemment. Mais comme j’avais passé beaucoup de temps à l’audience, je savais que j’étais juste. J’étais restée fidèle à la réalité humaine que j’avais côtoyée. J’avais à la fois entendu des victimes de viol – j’avais malheureusement aussi autour de moi des personnes qui avaient subi des aggressions sexuelles – donc je savais que je ne pouvais pas trahir cette parole-là, que la parole de la victime serait au centre du dispositif. Après, l’intérêt du livre était aussi de montrer l’ambiguïté et la complexité de ces affaires-là.
J’évitais donc certains écueils, mais pas tous. Pour être tout à fait honnête, je ne savais pas du tout quel allait être l’accueil du livre. On a toujours peur quand on publie : on ne sait pas comment le livre va être reçu, il n’y a pas de moyen de se protéger par avance de la critique. Il n’y a pas de pare-feu quand on écrit, puisque cela dépend aussi de l’état de la société à un moment donné. Il s’avère que le livre est sorti un an après la révolution #Metoo, et je pense qu’on était prêts pour lire ce genre de livres. . Peut-être que s’il était sorti en plein Metoo, il aurait été accueilli différemment.
Menez-vous une enquête presque journalistique avant d’écrire, comme pouvait le faire Zola par exemple ? Vous identifiez-vous à cette méthode de travail ?
Oui, Zola, Balzac, ce sont des écrivains que j’admire, ce sont des génies de la littérature française. Ils racontent la société en étant au plus près de ses effets, ses fonctionnements, ses mœurs, ses coutumes …
Je rencontre beaucoup de gens, et j’aime bien faire lire mon texte à des proches qui connaissent un peu le domaine que je décris. Pour Les choses humaines, mes deux aînés avaient à peu près l’âge du personnage et des cursus assez proches, je leur ai donc demandé de lire le livre, pour me dire si c’était crédible. Ils m’ont donné leur avis : ça ce n’est pas crédible, quelqu’un de notre âge ne dirait pas ça … J’aime bien ça, car le plus difficile est de trouver la voix la plus juste. C’est un vrai travail.
Mais même si j’ai un souci du détail, j’écris des livres de 300 pages, pas de 600 (à part L’insouciance). Donc j’aime être réaliste, mais je n’aime pas multiplier les détails, qu’il y ait trop d’éléments. J’aime bien laisser un espace au lecteur, qu’il ait aussi sa propre interprétation du texte.
Changeons un peu de sujet. En janvier dernier, vous avez publié un recueil de poèmes, Kaddish pour un amour. En quoi avez-vous trouvé qu’écrire de la poésie est différent qu’écrire de la prose ?
J’ai commencé par la poésie, à dix-neuf ans, avant d’écrire du roman, donc j’avais toujours eu ce goût pour la forme poétique ; j’ai toujours lu de la poésie.
Mais je n’en écrivais plus. Pour moi, la poésie c’était l’art supérieur, j’avais donc une sorte de gêne à tester cette écriture poétique.
Mais après la publication des Choses humaines et de La décision, qui ont rencontré un certain écho dans les médias, j’avais envie de revenir à mon matériau : le mot dans sa forme la plus pure. Dans toute sa sobriété, sans aucun enjeu médiatique – puisque je savais très bien qu’avec de la poésie j’aurai un lectorat plus restreint, que médiatiquement je n’aurai pas le même accueil. C’était aussi une façon pour moi de revenir à l’essentiel, à une forme de modestie et d’humilité, qu’implique l’écriture.
Et puis c’était aussi une façon de se remettre en danger. Je savais que je n’étais pas du tout attendue dans cet univers-là. J’ai écrit ces poèmes, qui sont des réflexions sur le deuil d’un amour, sans réfléchir en réalité. C’était une sorte de nécessité impérieuse, l’écriture de ce recueil. Et depuis j’encourage beaucoup autour de moi, notamment les plus jeunes, à lire de la poésie. Souvent, je rencontre des jeunes qui me disent « je ne lis plus de romans ». Je leur réponds qu’ils peuvent lire de la poésie ! Même une page le soir. Un poème de Paul Éluard, René Char, Aragon, tout de suite ça crée une tension très forte.
Est-ce que les faits divers sont pour vous une manière de remédier à l’angoisse de la page blanche ?
C’est assez mystérieux le processus d’écriture, je ne pourrais pas vous donner une seule réponse. Parfois le livre naît de la lecture d’un article de presse, parfois d’une rencontre, d’un sentiment profond, d’un ressort personnel. Je n’ai pas de clé pour analyser mon travail.
Par exemple, après La décision, j’ai commencé un travail autour de la justice une fois encore, puisque je voulais écrire une sorte de trilogie. J’ai travaillé pendant trois mois, j’ai fait une enquête. Et après je n’ai pas pu écrire. Je n’y arrivais pas, ça ne m’inspirait pas. Je suis partie sur autre chose, de la fiction pure.
Avez-vous des rituels d’écriture ?
J’aime bien écrire le matin, et écrire chez moi. Je n’arrive pas du tout à écrire quand il y a du bruit, d’autres personnes. L’idéal, c’est aussi d’être comme en immersion. Je trouve toujours ça difficile d’écrire quand dans la journée on a un déjeuner, qu’on sait qu’on va voir des gens …
Car on sait que l’écriture est aussi un état d’immersion en soi-même. Un peu comme les acteurs : quand ils interprètent un rôle, ils doivent parvenir à trouver en eux-mêmes la capacité de devenir la personne qu’ils vont incarner. L’écrivain c’est pareil : il doit chercher au fond de lui-même, en utilisant ses propres émotions, pour nourrir les émotions de quelqu’un d’autre, un personnage de fiction, ou ses propres émotions si c’est de l’auto-fiction. Mais cela nécessite une sorte de déséquilibre personnel. Vous êtes forcément ébranlé(e).
D’autres écrivains vous inspirent-ils, dans leur manière de travailler notamment ?
Oui, il y en a beaucoup. C’est à différentes périodes de ma vie que des écrivains ont joué un rôle important. Par exemple, quand j’étais jeune, Kafka, Camus, Simone de Beauvoir, Sartre, ont été des lectures importantes. Aussi des philosophes, comme Emmanuel Levinas. Quand j’ai été publiée, j’ai découvert d’autres auteurs que je ne connaissais pas : Gombrowicz, Philippe Roth, que j’ai découvert à la fin de la vingtaine et qui a été pour moi un auteur phare. Faulkner, Beckett. Principalement des stylistes, des voix très fortes.
Il y aussi ce que j’appelle « la littérature du réel » : Joan Didion, Stevtlana Alexievitch – son livre La supplication notamment a été pour moi un vrai choc. Dans la nouvelle génération, des auteurs comme Maggie Nelson, qui pense la question du genre. Il y en a tellement. Il y a aussi des écrivains français. Emmanuel Carrère. Michel Houellebecq aussi, j’aime son travail. Marie N Diaye…
Parfois ce sont des livres plus que des auteurs. Le livre de l’intranquilité de Pessoa m’a beaucoup marquée, Le métier de vivre de Cesare Pavese, les livres de Vassili Grossman …
En fait, j’ai lu beaucoup d’auteurs par nationalité. À un moment, je me suis intéressée aux auteurs américains, puis aux auteurs d’Europe de l’Est, puis aux auteurs sud-américains … Le domaine que je connais moins bien, c’est la littérature asiatique. Il faudrait que je m’y penche.
À quoi reconnaît-on selon vous un bon livre ? Quand vous lisez quelque chose, comment vous dites-vous que c’est de la littérature, et pas un « simple texte » ?
Tout de suite c’est une voix. Est-ce que, quand vous commencez à lire, il y a une voix, une musicalité de la langue, un ton : est-ce que c’est habité? Ça je trouve qu’on le sent tout de suite, dès les premières pages. S’il n’y a pas de voix, même si le sujet m’intéresse, je ne vais pas lire le livre.
Ensuite, est-ce que ce livre fait écho à quelque chose de profond en moi ? Est-ce que je vais être transformée par ce livre, amenée à réfléchir, à me remettre en question ? Même si ce sont des univers très éloignés de moi ! Par exemple, dans le cas de La supplication d’Alexievitch, je ne connaissais pas très bien la catastrophe de Tchernobyl. Je connaissais l’histoire, mais pas de récits de vies humaines comme ceux qu’elle raconte. Je pense aussi aux romans de David Grossman, qui apporte des réflexions sur le conflit israélo-palestinien, ce qui m’amène à lire d’autres textes – je pense au poète palestinien Mahmoud Darwish. Pour moi la littérature est très proche du questionnement. J’écris pour questionner et comprendre, même si parfois, on reste avec son questionnement.
Quand vous écrivez, vous trouvez parfois des réponses à vos questions ?
Parfois oui, parfois non. Pour La décision, je n’ai pas trouvé de réponse à mes questions. À l’origine je me posais la question du passage à l’acte, du mal, de ce qui fait qu’un individu se laisse un jour endoctriner par une idéologie mortifère … Je n’ai pas la réponse.
Ce sont des questions qui restent en suspens ; c’est vrai que la littérature ne fournit pas toujours de réponses. Ça ne veut pas dire que la littérature ne peut pas être un espace où l’on prend plaisir à sa lecture – bien que je n’aime pas le terme de divertissement quand on parle de littérature. On peut happer le lecteur par un élan romanesque, donc un certain plaisir de lecture, tout en poussant le lecteur à se questionner, à chercher en lui-même des réponses.
Est-ce qu’il y a un roman que vous auriez aimé écrire ?
Oui, il y en a. Le bruit et la fureur de Faulkner : pour moi c’est un chef-d’œuvre absolu, j’aurais adoré écrire un livre pareil. Il y a tout. La forme surtout, c’est très original. Chez les auteurs plus contemporains, je trouve que La Tache ou La contre-vie de Philippe Roth sont des livres très intéressants du point de vue de la composition, de la structure d’un roman, et de la complexité humaine qu’ils décrivent.
Propos recueillis par Lilas Bourré et Valentine Girard.
Crédits Photo : Francesca Mantovani/Gallimard
]]>Dans son dernier livre, Numéro Deux, l’auteur raconte la vie de celui qui n’a pas obtenu le rôle de Harry Potter dans la fameuse saga fantastique…
En 1999 débute le casting visant à révéler celui qui incarnera Harry Potter, personnage principal du livre de J.K. Rowling. Mais 1999, c’est aussi l’année de la « descente aux enfers » pour Martin Hill. Après des essais plutôt concluants et encourageants, le jeune garçon de 10 ans ne sera pas choisi, et cette défaite le hantera tout sa vie.
Constamment plongé, contre son gré, dans la fièvre et l’hystérie juvénile du phénomène « Harry Potter », Martin va devoir se confronter quotidiennement à l’Échec. Et ce, pendant des années. Le personnage de fiction devient alors l’obsession de ce jeune garçon, pourtant en pleine construction. Faisant constamment irruption dans sa réalité, Harry Potter prive Martin de vivre sa vie qui, elle, est bien réelle.
David Foenkinos parvient toujours à introduire poésie et Beauté, offrant à son œuvre la douceur nécessaire, malgré l’amertume de l’histoire.
Entretien avec un artisan de la Beauté…
***
Q : En 2010, dans un article de La Péniche dédié à la sortie de votre livre Lennon, vous déclariez en toute humilité « J’espère juste avoir de l’inspiration pour le prochain livre ». Si cette phrase révèle un trait fort de votre personnalité, la modestie, elle force également la question : Alors, 11 ans après, comment trouvez-vous encore l’inspiration ?
R : Je pourrais répondre la même phrase. Là je fais une vraie pause cependant, et je n’ai plus envie d’écrire pour le moment : entre théâtre, films, livres… je n’ai pas arrêté. Et d’ailleurs je me dis… Il ne faut surtout pas que j’aie d’idées en ce moment !
Comment je trouve l’inspiration ? C’est vraiment hasardeux à vrai dire… Honnêtement pour celui-ci, je n’en avais pas… Au début du confinement, ils ont repassé Harry Potter, j’ai regardé, je suis allé sur la page Wikipédia, et surtout, j’ai vu cette fameuse interview de la directrice de casting. Je ne sais pas vous, mais ses mots prononcés m’ont immédiatement interpelé : « Il lui manquait ce petit truc en plus ». J’ai immédiatement eu une pensée pour cet Autre.
Q : Écrire demande aussi de faire « des pauses », c’est bien cela ?
R : Oui, car il faut vivre ! Il faut expérimenter des choses et se nourrir ! Mon inspiration, je la dois surtout à mes moments de vie : je m’intéresse, je découvre plein de choses, je visite… Souvent quelque chose se crée à la suite de ces découvertes. Mais actuellement, si rien ne se passe, ce n’est pas plus grave !
Q : Entre Charlotte, La Famille Martin ou Numéro Deux, votre dernier livre, on voit qu’un véritable travail d’enquêteur est réalisé au préalable. Comme si les premiers éléments de vos romans devaient être suffisamment ancrés dans le réel, comme s’ils devaient constituer une « base réelle » pour ensuite, les habiller à votre guise de poésie. Est-ce une volonté ?
R : Oui je crois que vous avez raison, j’ai souvent besoin de matière et de base réelle. Le mystère Henri Pick et bien sûr, Charlotte, en sont les preuves… Ce dernier livre, Numéro Deux, n’aurait pas été écrit si je n’avais pas eu accès à la vie passionnante de J.K. Rowling, tout cela m’a beaucoup intéressé finalement.
Q : Mais avez-vous fait le pèlerinage jusqu’à Londres et aux studios d’Harry Potter, comme vous l’aviez fait pour le livre Charlotte, en vous rendant dans le Sud de la France ?
R : Ah non en effet… Mais Charlotte, c’est le livre de ma vie.
J’ai mis des années à l’écrire, il est le plus important pour moi. Il n’y avait pas grand-chose sur cette femme, j’ai mis beaucoup de temps à me connecter avec elle, la découvrir… Je n’arrivais même pas à écrire ce livre. Comment mettre les mots de l’Admiration ? Comment expliquer l’importance que représentait cette artiste pour moi et à quel point je l’admirais ? Je ne me sentais pas à la hauteur d’un point de vue littéraire. C’est pourquoi le succès du livre a été au-dessus de tous mes espoirs !
Q : Mais c’est déjà très beau d’avoir eu une révélation telle dans sa vie non ?
R : Merci de me dire ça… C’est très rare que l’on adopte ce point de vue avec moi. Souvent lorsque que je me livre comme ça sur Charlotte, on s’empresse de me répondre « oh non ne dis pas ça, le prochain sera génial comme d’habitude » sans véritablement comprendre ce que j’entends par-là. Je pense qu’il est déjà magnifique d’avoir ressenti ce que j’ai pu ressentir avec ce livre, au moins une fois dans sa vie…
Q : Les musées, la peinture et même, le personnage de gardien de musée sont des symboles que l’on retrouve souvent dans vos ouvrages.
En fait l’Art vous obsède ?
R : Oh je n’ai plus d’inspiration donc je réécris les mêmes histoires ! Non… plus sérieusement, dans Numéro Deux je fais effectivement un clin d’œil à mon livre Vers la beauté, lui-même en lien avec Charlotte … Car finalement, malgré ma volonté de me renouveler, mes livres parlent souvent du thème de la reconstruction et notamment, la reconstruction par la Beauté, comme étant capable de sauver, de consoler. C’est un des thèmes principaux de la vie de Charlotte Salomon d’ailleurs. Elle s’extirpe de la folie et du désastre par la création, et c’est ce qui me bouleverse chez elle. Se détacher d’un drame en s’entourant de la Beauté, de choses qui nous touchent.
Q : J’allais y venir… Vous écrivez de très belles phrases à ce sujet
« La Beauté demeure le meilleur recours contre l’incertitude »
« La contemplation de la beauté était un pansement sur la laideur »
Pensez-vous que l’on puisse soigner, panser, par l’Art et la Beauté ?
R : Je crois complètement en cela en effet… Je dirais même que c’est salvateur : il faut mettre de la Beauté de partout. Dans mon roman Les Souvenirs, je montrais que l’on pouvait soigner par la Beauté en transformant ces maisons de retraites hideuses…
Et encore une fois, dans Numéro Deux, Martin se réfugie dans la peau du gardien de musée au Louvre afin d’échapper au contemporain et à Harry Potter. Ne plus penser à rien et s’évader par la Beauté.
Q : Cependant, l’autre pan de vos romans, c’est cet ancrage dans le réel, d’ailleurs responsable de de la douleur, de l’amertume de vos histoires. Vous déclariez sur C à Vous, « le problème de la réalité, c’est qu’on n’a pas beaucoup le choix ». Cette phrase résonne avec votre philosophie qui invite constamment à « prendre en charge le réel ».
Selon vous, la mission de l’écrivain serait davantage de dévoiler et révéler la Beauté présente dans le réel, ou bien d’idéaliser la morne réalité ?
R : En fait, je pourrais dire que c’est une manière d’idéaliser, de sortir du réel. Pourtant, je me suis rendu compte, au fil de l’écriture, à quel point c’était personnel : c’était mon obsession. J’ai vécu pendant des semaines en soins intensifs, avec la proximité de la mort… et j’ai le sentiment que, quand j’ai retrouvé une chambre avec des livres, pour quelqu’un qui n’aimait pas lire, j’ai ressenti un sentiment très étrange. Quand j’ai ouvert les livres après cette épreuve, je ne lisais plus les histoires simplement, je lisais les phrases. La Beauté des phrases, la langue, les mots. Comme si cette proximité avec la mort m’avait permis de me reconnecter avec la sensibilité. Et à partir de là, je me suis mis à vaguer dans les musées, à explorer chaque nouvelle chose, à me concentrer sur chaque détail… à aimer la vie d’une manière plus profonde finalement. La Beauté ne peut pas tout réparer, elle ne peut pas tout soigner non plus, mais dans certains moments de douleur et de difficulté : elle peut clairement apaiser.
Q : D’ailleurs, on peut se sentir un peu déconcerté face à l’opposition entre votre personnalité, très solaire et joviale, et la mélancolie, le chagrin, de vos romans. L’écriture est-elle une manière de libérer la part invisible de votre personnalité ?
R : On me voit toujours dans les émissions, avec beaucoup d’humour, en étant très souriant et léger. Je pourrais arborer un ton plus grave, plus sérieux, mais je ne fais qu’agir naturellement… Je n’ai pas besoin de me complaire dans une personnalité qui collerait à mes livres sur la réalité.
Je suis capable de ressentir la douleur et la lourdeur de la vie de mes personnages, notamment lorsque j’ai écrit Vers la Beauté, qui relate une agression sexuelle subie par une jeune femme. Je me sentais en connexion avec ce personnage féminin, c’était très déstabilisant.
Bref, je pense qu’on est tous doubles finalement. Parfois je peux passer des journées entières à lire, à écrire, dans une solitude mélancolique et le lendemain, être sur un plateau de tournage avec Ramzi, François Damiens, en train de tourner des scènes burlesques. Je me sens très (très) double.
Q : Merci pour ce détour vers la beauté… On va finir sur une touche plus légère et contemporaine…
***
À la question, quel est votre livre préféré, vous répondez toujours Un homme de Philip Roth alors je préfère vous demander votre film préféré.
R : Eternal Sunshine of the Spotless mind.
Je me rappellerai toujours l’émotion esthétique lorsque je suis entrée dans ce cinéma. En retard, la séance avait commencé, et j’ai aperçu cette belle image de Jim Carrey sur cette grande plage. Il me bouleverse.
Q : Avez-vous lu le dernier Houellebecq, votre concurrent pour cette rentrée littéraire ?
R : Je l’ai commencé hier soir ! Mais bon… j’adore Houellebecq, c’est mon écrivain français préféré je pense… mais j’attends quand même parce que, Houellebecq a écrit des livres tellement extraordinaires qu’on peut ressentir une appréhension en lisant ses nouveaux livres : est-ce qu’il sera aussi bien ?
Q : Pourtant stylistiquement parlant, vous semblez assez différents… Si vous paraissez tous les deux assez ancrés dans la réalité, c’est un réel différent. Avec son ton pessimiste, cynique, nonchalant, il aime à se projeter dans l’avenir et mettre en exergue les troubles sociétaux de notre époque contemporaine… Vous semblez davantage attaché au réalisme psychologique de vos personnages, à la réalité quotidienne qui nous tombe dessus.
R : Oui c’est vrai… Mais lui, c’est le propre des génies : il délimite le terrain des autres. Il m’empêche d’écrire comme lui. Une fois qu’il se lance sur un sujet en particulier, il est difficile d’aborder le même domaine…
Et d’ailleurs, sortir mon livre Numéro Deux en même temps que Houellebecq m’a fait sourire…
***
Finalement, dans un tout autre registre, et à une tout autre époque, les histoires de David Foenkinos peuvent faire écho à cette citation de Balzac, à la fois glaçante et tellement stimulante,
« Je pense à ceux qui doivent en eux trouver quelque chose après le désenchantement ».
David Foenkinos, avec « une mélancolie joyeuse », trace le chemin de ce jeune garçon, confronté bien trop tôt au désenchantement de la vie, à sa vulgarité et à sa dureté.
Mais cela fait aussi partie de la réalité que de réussir à se relever et d’apprécier la beauté qu’elle renferme.
« Rien n’est jamais tout lisse » semble nous dire l’auteur. Le réel, c’est ça. Des allers-retours entre la dureté de votre quotidien, et la beauté qu’il contient.
Loin d’être simplement un livre sur la désillusion, le désenchantement, il est aussi un appel à la vie.
Alors enivrez-vous de beauté, c’est là qu’est le secret !
Crédit image : ©DONOSTIA KULTURA
]]>Victoire : À dix-huit ans, vous vous orientez vers une carrière de hockeyeur professionnel, aujourd’hui, à trente-quatre ans, vous êtes couronné du grand prix du roman de l’Académie Française pour Mon maître et mon vainqueur, qu’est-ce qui vous a poussé à passer de la crosse à la plume ?
François-Henri : À dix-huit ans j’ai annoncé tout naturellement à mes parents que je souhaitais devenir joueur de hockey sur glace professionnel parce que je jouais au hockey depuis l’âge de cinq ans. Mon père en a été très heureux puisque lui-même était joueur de hockey, ma mère, elle, était dépitée et m’a dit, en substance : « Je ne t’ai pas élevé pour te voir pousser une rondelle en caoutchouc avec un bout de bois sur une surface gelée. Tu peux faire du hockey, si tu fais des études en parallèle… ». J’ai regardé les facultés les plus proches de la patinoire d’Amiens (où je vivais) : il y avait la fac de médecine et la fac de droit. J’ai joué à pile ou face avec un palet et je suis entré en droit. Après quelques mois, comme je m’ennuyais pas mal, j’ai commencé à lire, à lire énormément. Je raconte souvent que le premier livre que j’ai pris, moi qui n’étais pas un grand lecteur et qui me contentais des prescriptions scolaires, était Belle du Seigneur. Mille cent onze pages et une semaine plus tard, je me suis dit voilà ce que je veux faire, voilà comment je veux emplir le cours de mon existence : en lisant, en écrivant. J’ai alors décidé non pas de devenir écrivain mais de me mettre à écrire. C’était une décision assez irrationnelle puisque rien ne me prédisposait à être écrivain et j’avais très peu de lectures derrière moi. C’est de la lecture qu’est né le désir d’écrire.
V : Tous vos livres voient leur publication séparée de deux années, mais pour celui-ci, vous avez attendu quatre ans, pourquoi tout ce temps ?
F-H : Ce livre est né à la suite d’un chagrin d’amour. Il y a eu une longue période durant laquelle j’ai été assez déprimé, où je ne parvenais pas à écrire, à fixer mon esprit sur quoi que ce soit d’autre que ce chagrin. Sans grande originalité, je me suis mis à écrire des poèmes. Mon intention initiale était alors d’en faire un recueil. Puis je me suis ravisé, j’ai pris certains de ces poèmes, je les ai enrobés de fiction, et j’ai tissé une histoire fictive autour d’eux. Donc quatre années. En réalité j’avais terminé ce livre pour la rentrée 2020, mais j’avais sans cesse envie de le retoucher, ce qui a repoussé la publication d’un an.
V : Vous expliquez que ce livre a été écrit à la suite d’une rupture. Sur votre Instagram, on peut vous voir avec le fameux 7mm que Verlaine a utilisé pour tirer sur Rimbaud, enfin vous expliquez dans une interview que vous avez eu la chance de consulter les épreuves corrigées des Fleurs du mal de Charles Baudelaire. Un auteur s’inspire-t’il nécessairement de ce qu’il voit, de ce qu’il vit ?
F-H : Pour ma part, j’ai une imagination qui ne peut se déployer qu’à partir du réel. Il me faut toujours le coup de cravache du réel pour que l’imaginaire se mette à galoper. Souvent, lorsque j’assiste à une scène, j’en décèle le potentiel romanesque et, à partir de là, je peux laisser mon imagination se déployer.
J’ai eu le privilège d’avoir accès à la réserve des livres rares à la BnF, et j’ai assisté à la vente aux enchères lors de laquelle a été vendu le révolver avec lequel Verlaine a tiré sur Rimbaud. J’y ai décelé un terreau romanesque assez formidable. Je me suis demandé ce qu’il se passerait si d’aventure je levais le bras et que je remportais les enchères.
V : Y-a-t’il un personnage de Mon maître et mon vainqueur qui soit tout particulièrement inspiré de vous ?
F-H : Il y a un moment dans le roman où j’explique qu’il faut avoir « le coeur tendre et l’oeil dur à l’égard de ses personnages », c’est à dire qu’il faut pouvoir les railler, garder une certaine ironie, une certaine distance critique à leur égard et en même temps les racheter. J’essaie d’avoir de l’indulgence pour eux, et je pense que si j’ai cette indulgence c’est sans doute par complaisance envers moi-même. Parce que certains de leurs travers, de leurs traits de caractère, de leurs défauts sont aussi les miens. L’amour de Tina pour Verlaine, sa mélancolie, c’est la mienne. Le sentiment de perte intégrale de son être que vit Vasco lorsque Tina le quitte, c’est le mien. Et même quand je me moque d’Edgar, en réalité c’est souvent de moi-même que je me moque. Quant au narrateur, pour le coup, c’est vraiment moi.
V : Pourquoi un roman et pas un recueil, comme c’était prévu à l’origine ?
F-H : Je suis avant tout romancier, je n’avais jamais écrit de poèmes et ce qui me plaît c’est surtout d’écrire des romans. Je trouve qu’il y a quelque part une véritable impudeur à donner à lire des poèmes. Écrire des poèmes c’est se mettre à nu. Et quand ces poèmes sont des poèmes d’amour, c’est comme si l’on sortait à poil dans la rue. Les insérer dans la fiction me permettait de les habiller. Et puis la poésie n’est pas lue aujourd’hui – en mettre dans un roman me permettait de la faire passer en contrebande.
V : Dans tous vos romans, que ce soit Tu montreras ma tête au peuple, Évariste, Un certain monsieur Piekielny ou encore Mon maître et mon vainqueur, on retrouve un ancrage dans le réel avec des références historiques, comme si une quête où un retour sur le passé permettrait de rendre compte de la vérité. Est-ce le fruit d’un hasard ?
F-H : Lorsque j’écris un roman, j’ai besoin de m’inventer une fiction et de croire que le sujet vient d’une injonction à laquelle je ne pouvais pas me dérober. Lorsque je me suis retrouvé devant la plaque commémorative de Romain Gary à Vilnius après diverses péripéties, je me suis dit qu’il fallait à tout prix que j’écrive sur ce Piekielny. Il fallait que je mène l’enquête, parce que personne d’autre que moi ne pouvait le faire. C’est quelque chose qui m’occupait énormément l’esprit. Là encore, pour Mon maître et mon vainqueur, je n’arrivais pas à fixer mon esprit sur quoi que ce soit d’autre. Donc finalement c’est le fruit d’une obsession. J’essaie seulement de donner leur poids de papier aux obsessions qui m’animent.
V : Dans Mon maître et mon vainqueur, on retrouve (enfin c’est mon sentiment personnel) quelque chose des personnages de l’insoutenable légèreté de l’être. Est-ce que Kundera, ou d’autres auteurs, peut-être, vous ont inspiré ?
F-H : J’aime énormément Kundera. D’ailleurs, j’étais assez embêté lorsque j’ai commencé à écrire ce livre puisque je n’avais pas encore de titre, or il se trouve que Kundera s’est accaparé tous les meilleurs titres pour des romans d’amour : L’’insoutenable légèreté de l’être, Risibles amours, La valse aux adieux… Mon titre vient d’ailleurs d’un poème de Verlaine qui se trouve dans un recueil assez méconnu, Chansons pour elle, dans lequel Verlaine écrit
« Es-tu douce ou dure ?
Est-il sensible ou moqueur,
Ton cœur ?
Je n’en sais rien mais je rends grâce à la nature
D’avoir fait de ton cœur mon maître et mon vainqueur »
Lorsque j’ai lu ce vers-là, j’ai su d’emblée que ça allait être le titre de mon roman.
Pour en revenir à Kundera, c’est un écrivain que j’aime énormément, et qui m’a formé littérairement, au même titre que Romain Gary, ou Pierre Michon, ou Jean Echenoz, ou Jean-Philippe Toussaint…
V : Est-ce qu’il y a un livre en particulier que vous conseillez ?
F-H : Le livre que j’ai le plus offert est D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère. C’est un livre que je trouve bouleversant, écrit dans une langue très simple, d’une extraordinaire limpidité, et qui réussit à rendre intéressant notamment le droit du surendettement. Et moi qui ai fait du droit, je peux vous dire le droit du surendettement est sans doute la matière la plus aride et la plus chiante de l’histoire du Droit. Carrère rend tout cela passionnant, et c’est un vrai tour de force que de faire de la littérature avec un sujet qui, sur le papier en tout cas, peut sembler l’inverse même de ce qu’est le romanesque.
V : Dernière question, avez-vous un projet particulier pour la suite ?
F-H : J’ai un projet de récit de voyage sur les traces de Che Guevara : à vingt-deux ans, Guevara, étudiant en médecine, a fait un long voyage à travers l’Amérique latine avec l’un de ses amis, Alberto Granado. Ils sont partis à moto depuis Buenos Aires et ils ont longé la côte Atlantique, traversé la pampa en moto puis sont allés en Patagonie, ont remonté le Chili, sont passés par le Pérou, ont traversé la jungle amazonienne jusqu’en Colombie et ont fini leur voyage six mois plus tard à Caracas. Au départ, il n’y avait rien de très noble dans leur idée de voyage : ils partaient essentiellement pour coucher avec des filles et voir du pays. Ce qu’ils font, mais pas seulement : c’est lors de ce voyage qu’ils prennent conscience qu’il y a des inégalités flagrantes en Amérique Latine. C’est à ce moment-là également que se forge dans l’esprit du jeune Guevara une conscience « révolutionnaire » – ou du moins l’idée que les choses ne peuvent demeurer telles qu’elles sont. J’ai refait exactement le même voyage dans les mêmes conditions il y a quelques années, après avoir terminé Un certain M. Piekielny. Je suis parti durant six mois à moto, puis en stop et en bateau à travers l’Amérique Latine en suivant le même itinéraire. Je pense que mon prochain livre, sur lequel je travaillais déjà avant Mon maître et mon vainqueur, et que je vais reprendre, sera le récit de ce voyage.
Dans Mon maître et mon vainqueur, François-Henri Désérable raconte l’histoire d’amour passionnée (parce qu’) interdite de Vasco et Tina. Actrice mais aussi mère de deux enfants et bientôt épouse d’Edgar, Tina tombe follement amoureuse de Vincent Ascot dit Vasco, conservateur à la BnF. S’en suit une passion qui semble les mener inéluctablement vers une fin tragique. Le narrateur, à partir d’un cahier de poèmes laissé par Vasco va remonter aux sources de leur amour et raconter à l’inspecteur qui l’interroge cette histoire rocambolesque. On y croise Verlaine, Rimbaud mais aussi le coeur Voltaire, le tout dans un mélange de poésie et d’ironie qui en fait un très beau roman.
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]]>Ancienne élève de Sciences Po, Colombe Schneck est l’auteur d’une œuvre sensible, majoritairement composée de récits d’autofiction. Son dernier livre, “Deux petites bourgeoises”, pose un regard à la fois tendre et sans concession sur sa classe sociale et raconte une histoire d’amitié brisée par la mort. C’est lors d’une rencontre au “Basile” que Colombe Schneck s’est confiée sur sa vision de la littérature, la bourgeoisie, le féminisme et ses années “Sciences Po”.
Dans La réparation, l’un de ses plus beaux livres, Colombe Schneck revient sur l’histoire de sa famille décimée par la Shoah et écrit : « Je me suis d’abord trompée. Je me disais c’est trop facile, tu portes des sandales en chevreau mordoré, tu te complais dans des histoires d’amour impossible, tu aimes les bains dans la Méditerranée et tu crois qu’une fille comme toi peut écrire sur la Shoah ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. » Colombe Schneck s’interroge sans cesse sur sa légitimité à écrire, comme si ses textes devaient être cantonnés à la catégorie des récits de parisiens bourgeois nombrilistes. Cet a priori est pourtant vite balayé quand on se plonge dans son œuvre, portée par une écriture juste et dépouillée de tout artifice. Après Nuits d’été à Brooklyn, un roman ambitieux sur les émeutes de Crown Weights mais brouillé par une construction faussement complexe, Colombe Schneck revient au récit plus intimiste avec Deux petites bourgeoises. Héloïse et Esther sont amies depuis qu’elles ont onze ans. Elles grandissent dans de beaux appartements parisiens, font de bonnes études (l’Ecole alsacienne et Sciences Po), déjeunent au Select et sont avides d’ambition et de liberté, mais finissent par embrasser une existence conformiste. Elles assument une part d’insouciance et de futilité : “elles n’étaient pas des filles cools, engagées, militantes, elles étaient des filles qui recherchaient l’amour des garçons” . Mais à même pas 50 ans, Héloïse est gravement malade et se sait condamnée. Avec ce livre émouvant et universel, Colombe Schneck construit un véritable tombeau littéraire à son amie disparue trop tôt.
Q : Lorsque vous écrivez des livres dans lesquels vous puisez dans une matière autobiographique, avez-vous l’impression de toucher plus juste que dans vos livres où la fiction est plus présente (cf Soeurs de miséricorde, Nuits d’été à Brooklyn) ?
R : C’est plus juste parce que c’est peut-être plus facile que dans un livre où je dois fabriquer des personnages, avec un énorme travail d’enquête… Parfois, ce travail fait que je m’éloigne trop d’une résonance intime et personnelle. Les deux livres que vous citez, Soeurs de miséricorde et Nuits d’été à Brooklyn, j’étais très fière de les écrire. J’avais le sentiment d’avoir enfin écrit un “vrai” roman. Il y a quand même cette idée, chez les libraires et les critiques littéraires, qu’un livre c’est d’abord un roman, un travail romanesque, de l’imagination. Les livres plus intimes seraient quelque chose de plus secondaire. Je me fais toujours avoir par ça. Quand j’écris ces livres plus ambitieux, j’ai enfin le sentiment d’avoir construit quelque chose. Mais je reviens toujours à une interview de Jean Cayrol dans laquelle il dit qu’il y a deux sortes d’écrivains. Les écrivains qui font un travail romanesque admirable, difficile, qui construisent des personnages et une situation et que l’on admire. Et puis il y a des écrivains qui font un travail beaucoup plus intime, ce qu’on appelle aujourd’hui “l’autofiction”. Ce sont souvent des auteurs qui ne sont pas moqués mais qu’on néglige un peu. Mais Jean Cayrol a cette phrase, et à chaque fois il faut que je m’en rappelle: “Ce sont eux qui font une oeuvre”. Mais j’ai toujours la tentation de faire ces romans car je suis une lectrice de romans et que j’ai envie de montrer que moi aussi je suis capable d’inventer et d’imaginer une situation et des personnages. C’est aussi très agréable d’imaginer et de mentir. Mais pour que ce soit juste, c’est effectivement plus difficile. Peut-être que j’y arrive moins bien, mais c’est aux lecteurs de le dire.
Q : Dans votre dernier livre, Deux petites bourgeoises, il y a une parenthèse quasi sociologique avec le personnage de l’enquêtrice qui va étudier ces deux types de bourgeoisie, de gauche et de droite, que représentent respectivement Esther et Héloïse. Mais le reste du livre ne se place pas du côté de l’essai mais plutôt dans la collection de souvenirs, d’anecdotes et de détails. Est-ce que c’était important de se débarrasser d’un certain didactisme pour s’inscrire dans la catégorie du “roman de la mémoire” ?
R : J’aime les livres qui sont justes, précis et détaillés sur le milieu social, la façon dont les gens s’habillent, ce qu’ils mangent. Ce sont souvent des sujets un peu négligés. En littérature, il y a peu de personnages bourgeois, et encore moins de bourgeoises, qui sont enviables, admirables. En général, on se moque d’eux, on les méprise. Pourtant les écrivains sont des bourgeois, mais il y a peut-être une honte d’être un bourgeois. Je viens d’une bourgeoisie du 6ème arrondissement, intellectuelle avec une transmission de biens matériels et immatériels. Je voulais absolument raconter ce que c’était et ancrer le livre dans cette réalité.
Q : Esther, votre double littéraire, et Héloïse assument une part de futilité : elles ne sont pas engagées dans des combats politiques mais recherchent “l’amour des garçons”. On retrouve dans d’autres de vos livres ce sentiment de culpabilité de se réfugier dans le futile, le superficiel, notamment dans La réparation en 2012. Dans ce livre, vous vous interrogiez sur votre légitimité à écrire sur la Shoah, comme si c’était une manière pour vous de jouer à l’écrivain sérieux alors que vous assumez un hédonisme insouciant et bourgeois. Avez-vous réussi à vous déprendre de ce sentiment d’imposture littéraire ?
R : C’est un long travail de se déprendre de la culpabilité. J’assume aujourd’hui que je suis un mélange de plein de choses, comme toute personne. On peut toujours vous assigner à une identité, à une classe, à un endroit : tu es futile, tu es comme ça, tu es sérieuse. La futile peut parfois me sauver et m’aider. Si l’on était que futile ou sérieux, ce serait triste. Je voulais souligner ça dans le livre, notamment le soin apporté aux vêtements. Je crois que tout est sujet à la littérature. Il n’y a rien de minuscule.
Q : A propos de la famille d’Esther, qui appartient à une bourgeoisie plutôt de gauche, vous écrivez : “Être bourgeois, c’est être conformiste : ils ne sont pas comme ça”. Quand avez- vous compris que vous étiez bourgeoise ?
R : Quand on est enfants, on pense qu’on est “normal” : il y a toujours plus bourgeois que soi. Très récemment, j’étais interviewée chez moi par une journaliste qui me dit “vous êtes une bourgeoise”. Je lui dis “mais non !”. Mais bien sûr que oui : j’habite à Paris, dans le 6ème arrondissement, dans un appartement dont je suis propriétaire. Je suis une bourgeoise. C’est quelque chose d’assez honteux. J’aime écrire sur là où je vais être mal vue. C’est peut-être une forme de masochisme. Mais même quand j’écris dans Nuits d’été à Brooklyn sur des jeunes noirs qui crient “à mort les juifs”, on a pas envie d’entendre cette histoire. Écrire sur la bourgeoisie, on n’en a pas envie non plus. Ce sont des sujets méprisés ou négligés. Il y a toujours un risque d’être mal lu ou mal compris. Par exemple, pour Deux petites bourgeoises, certains libraires se sont dit “ah Colombe, elle connaît le sujet”. Et ce n’était pas un compliment. Mais j’assume qui je suis. J’écris aussi pour ça : pour comprendre ma place, qui je suis, et le faire avec le plus de sincérité possible.
Q : Dans une interview accordée aux “Inrockuptibles” fin mai, l’écrivain Edouard Louis a ces mots : “Un des grands principes conservateurs de la littérature pour moi, c’est l’idée d’implicite, l’art de ne pas dire les choses (…) Je pense que combattre l’aspect bourgeois de la littérature, c’est combattre l’idée d’implicite”. Cette citation résonne-t-elle avec votre dernier livre qui met en lumière de façon directe l’hypocrisie d’une certaine bourgeoisie de gauche (on vote Mitterrand mais on ouvre quand même un compte en Suisse) ? Esther et Héloïse sont attachantes mais aussi agaçantes dans leur déconnexion et même leur mépris de classe : vous n’esquivez pas cette facette peu reluisante….
R : J’ai beaucoup aimé le dernier livre d’Edouard Louis sur sa mère, Combats et métamorphoses d’une femme. Ils vont ensemble prendre un verre dans un grand hôtel et il cite Roland Barthes sur les coutumes de la vie bourgeoise. Edouard Louis dit que la bourgeoisie c’est le conformisme. Je ne suis pas d’accord. Bourgeois ou non, les êtres humains sont plus complexes, on ne peut pas les réduire à une phrase aussi simple, la bourgeoisie c’est le conformisme, même si être bourgeois, c’est avoir intérêt à un certain statu quo. Je suis en train de lire son dernier livre qui est passionnant, Changer méthode, où il raconte comment il est devenu un bourgeois, comment il a changé de corps, d’accent, comment il s’est mis à lire. Il est devenu un bourgeois. C’est un livre qui s’inscrit à rebours de mon parcours. J’ai le même âge que sa mère qui n’a pas pu faire d’études. Il raconte l’effort pour se modeler, lire des centaines de livres. C’est un effort surhumain pour arriver jusqu’à la bourgeoisie. Je ne suis pas d’accord avec lui sur sa façon d’assigner les bourgeois mais les contradictions dans son travail m’intéressent.
On a très peu accès à d’autres classes sociales. Il y a les gens qui travaillent pour vous : la femme de ménage, la nounou, les commerçants du quartier. Les nounous peuvent nouer des relations extrêmement intimes, mais aussi un lien d’argent, avec d’autres classes sociales. Ce sont des relations assez étranges entre des bourgeois et des gens qui ne le sont pas. C’est ce que j’avais essayé d’écrire dans Soeurs de miséricorde mais je pense que ce n’était pas abouti.
Il y a une ignorance de part et d’autre : une ignorance des autres classes sociales pour les bourgeois et un certain rejet, mais il y a une ignorance du côté des bourgeois. C’est très difficile de sortir de sa classe sociale. Je suis une grande nageuse et avec ma soeur on fait toutes les piscines de Paris. Et je vois que les piscines sont des lieux de mixité sociale. Mais dès qu’on sort et qu’on va dans les cafés, les gens sont séparés.
Q : En plus du déterminisme de classe, vous insistez beaucoup dans votre livre sur le déterminisme de genre. Héloïse et Esther sont ambitieuses, diplômées mais elles sont victimes du “mariage bourgeois”. Vous écrivez qu’elles sont “essorées par leur genre”. Est-il impossible d’échapper à son genre malgré l’avantage de sa classe sociale ?
R : Finalement, elles sont militantes. À mon avis, c’est un livre féministe, un livre militant mais qui ne le dit pas. J’ai été élevée à l’égale de mon frère, on me disait que je pouvais faire les mêmes études que les garçons de ma classe. J’ai cru que j’étais l’égale des garçons de mon âge. J’ai eu un premier accident avec l’avortement et j’étais furieuse contre mon corps qui me trahissait. Les études se sont bien passées mais c’est quand j’ai commencé à travailler dans le journalisme que je me suis heurtée au sexisme : j’étais moins bien payée que les garçons de mon âge qui ont fait les mêmes études. Un de mes supérieurs m’a clairement dit “on ne te paye pas pour penser”. Et puis il y a eu la maternité, le couple. Je suis devenue cette personne qui passait ses journées à faire des machines, responsable de l’éducation des enfants… J’étais essorée par mon genre. Comme j’étais une bourgeoise, je pensais que j’allais échapper à ça. On n’échappe à son genre. On pense qu’une bourgeoise va être aidée, qu’avec une femme de ménage et une nounou ce sera plus facile. Mais quand vous êtes une femme cadre et que vous rentrez chez vous à 19h30 et que vous êtes partie le matin à 8 heures, il y a une seconde journée de travail qui commence. Il faut assumer cette charge mentale.
Q : Votre livre déploie aussi une réflexion sur la mort, sans cesse mise à distance (on parle de “l’événement”). Mais contrairement au témoignage de Fritz Zorn dans Mars qui évoquait son éducation bourgeoise étouffante et son cancer foudroyant avec un pessimisme teinté de nihilisme, Héloïse va tenter de vivre jusqu’au bout. Dans le livre, Héloïse et Esther vont voir une pièce de Tchekhov, dramaturge connu pour sa citation “il faut enterrer les morts et réparer les vivants”. Cette citation peut-elle résumer votre projet littéraire ?
R : Oui, cette citation est importante il y a cette conversation sur la mort qui est si difficile à avoir. J’ai rendu visite à Emmanuelle Bernheim, une écrivaine que j’admirais beaucoup, quelques jours avant sa mort. Cette visite a bouleversé ma vision de la mort. Elle me disait que la mort n’est pas épouvantable : il faut enterrer les morts et réparer les vivants.
Q : Vous présentez Deux petites bourgeoises comme “un roman sur l’amitié qu’on mésestime”. L’amitié occupe-t-elle une place plus importante que l’amour ?
R : J’ai mieux réussi ma vie amicale que ma vie amoureuse. Dans le lien amoureux, présenté comme l’objectif numéro un, il y a quand même beaucoup de contraintes sociales. La société a des intérêts dans le couple : il faut être ensemble, déménager, avoir des enfants, dîner avec les beaux-parents. Dans le lien amical, il n’y a pas d’obligations. Il y a des amis que je ne vois pas pendant six mois, un an, deux ans et on se retrouve. C’est pas grave si on ne s’appelle pas. C’est un lien qui est beaucoup plus libre et qui me correspond mieux. Je n’ai pas renoncé au couple et à l’amour mais c’est un lien qui est plus évident pour moi.
Q : “Sciences Po” ne constitue pas un rêve inatteignable pour Esther et Héloïse mais plutôt une suite logique après le Bac. Alors qu’elle est persuadée de décrocher Sciences Po, Esther ne trouve pas son nom dans la liste des admis. Après un premier échec, vous êtes entrée à Sciences Po après des études de droit. Pouvez-vous nous raconter vos années Sciences Po ?
R : Au moment des résultats de “Sciences Po”, je ne voyais pas mon nom et j’ai demandé à l’appariteur s’il n’y avait pas une autre liste avec d’autres noms (rires). Je n’ai pas réussi Sciences Po tout de suite. J’ai d’abord fait du droit et je suis arrivée en deuxième année. J’ai beaucoup aimé Sciences Po. Il y a des cours dont je me souviens encore : un cours d’historiographie de la révolution française de Jean-Pierre Azéma, le cours d’économie de Jacques Généreux… J’avais fait mon travail de fin d’année sur le communisme municipal, un sujet qui m’avait passionné. Je me souviens que dans mon dossier un professeur m’avait mis une très mauvaise note en sondages. Il avait écrit comme appréciation “Élève très mauvaise. Il serait bien que mademoiselle Schneck arrête ce comportement aristocratique, ne s’intéressant et n’apprenne que ce qui l’intéresse”.
J’ai donc de très bons souvenirs mais c’était particulier parce que mon père était en train de mourir. Tous les jours, j’allais à Sciences Po et j’allais voir mon père à l’hôpital. J’étais dans une autre réalité qui est celle de la mort. Je n’avais pas vraiment de liens avec les étudiants. J’ai beaucoup aimé les cours mais j’étais coupée de la vie normale des étudiants. Je ne pouvais pas dire autour d’un café avec des camarades et des copains “mon père est en train de mourir”.
Q : Quel est votre dernier coup de cœur littéraire ?
R : J’ai beaucoup aimé le dernier livre de Maryam Madjidi, Pour que je m’aime encore, qui sort à la rentrée de septembre. Élevée à Drancy dans une famille d’immigrés Iraniens, elle arrive à Paris à Fénelon en hypokhâgne. Elle découvre un autre monde dont elle est éjectée. Le regard qu’elle a sur moi, ces élèves qui vivent dans de grands appartements et qui ne connaissent rien, elle le décrit très bien.
Propos recueillis par Ismaël El Bou – Cottereau
Crédit photo : ©Photo Francesca Montovani.
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