Le dixième livre de Nathacha Appanah, Rien ne t’appartient, s’ouvre sur le récit du quotidien brisé de Tara qui souffre de la perte récente de son mari Emmanuel. Tourmentée par la présence fantomatique d’un étrange garçon, elle alterne entre phases de lucidité et paralysie sévère. Prisonnière de cette pièce dans un profond désordre, asphyxiée par son odeur métallique et la présence muette du garçon, Tara ne cesse d’écrire « Je suis Vijaya. Je suis Tara. Je suis Vijaya. »
Vijaya, c’est l’orpheline d’opposants politiques assassinés par le pouvoir. C’est aussi une adolescente cinghalaise qui se retrouve seule, avortée de force, maltraitée et exploitée par les religieuses du refuge. « Rien ne t’appartient ici », lui dit-on. Cette injonction ne concerne pas seulement ses biens matériels, mais aussi sa peau, son corps, son passé et son nom — elle découvre ce que c’est que d’être une « fille du pays ». Pourtant, elle persiste. Elle décide de lutter. Seulement, Vijaya est contrainte d’abandonner sa propre identité, se dédoublant inévitablement après le drame de trop : le tsunami de 2004 au Sri Lanka, qui la fait passer de l’espoir à la folie.
Nathacha Appanah nous livre l’histoire d’une femme qui tait son drame pour y survivre, mais finalement terrassée par la réapparition de ce passé tragique quinze ans après. En quittant son pays meurtri par une guerre sournoise et les catastrophes naturelles, elle abandonne le nom de Vijaya, lui préférant celui de Tara — alors même que le premier signifie « Victoire ». Tara raconte « une vie fabriquée qui n’est pas un tissu de mensonges mais celle dont j’ai besoin pour survivre, celle qui ne m’entrainera pas à chaque moment vers le fond », comme elle l’explique dans les dernières pages.
Le deuil de son mari ouvre toutefois la porte aux souvenirs, et une vague de douleur déferle. Alternant entre questions d’identité, d’oppression et d’oubli, Rien ne t’appartient fait à la fois l’anatomie du désir et celle de la souffrance. Au moyen des images du corps, la plume ciselée de Nathacha Appanah relate la découverte de la sexualité féminine, l’érotisation constante des jeunes filles, les stigmas rattachés à celles qui sont « gâchées », la désillusion fatale. Entre les lignes et leur poésie se révèlent aussi la tyrannie, la discipline des corps, l’exil. Avec lyrisme et intimité, la narration lève progressivement le voile sur le passé dramatique de Vijaya, enfoui sous l’amnésie et le pseudonyme de Tara. Et l’on en sort bouleversé.
« Elle ne se contente plus d’habiter mes rêves, cette fille. Elle pousse en moi, contre mes flancs, elle veut sortir et je sens que, bientôt, je n’aurai plus la force de la retenir tant elle me hante, tant elle est puissante. C’est elle qui envoie le garçon, c’est elle qui me fait oublier les mots, les événements, c’est elle qui me fait danser nue. »
Après le succès de Frère d’âme, lauréat du prix Goncourt des lycéens 2018, David Diop s’inspire de la vie du naturaliste français Michel Adanson, et notamment de son excursion au Sénégal de 1748 à 1754, pour écrire La porte du voyage sans retour. Le titre du livre est emprunté au surnom donné à l’île de Gorée, où des millions d’Africains sont enlevés et vendus comme esclaves. À travers un carnet laissé à sa fille Aglaé, Michel Adanson partage le récit personnel de son voyage, qui ne se résume pas seulement à son ambition d’écrire une encyclopédie universelle du vivant, mais aussi à une histoire d’amour. Dès les premières lignes de ses écrits imaginés par David Diop, le naturaliste annonce que cette expédition ne fut pas que scientifique : « Avec le recul du temps, ma chère Aglaé, les joies et les souffrances de notre existence s’entremêlent pour prendre ce goût doux-amer qui a dû être celui du fruit défendu dans le jardin d’Éden ».
Le livre s’ouvre sur les derniers instants de Michel Adanson qui, avant de rendre son dernier souffle, murmure un prénom : « Maram ». Ce prénom est en réalité celui d’une sénégalaise réduite en esclavage, mais ayant finalement parvenu à s’évader. Lors de son expédition, le botaniste intrigué se lance à sa poursuite. Dans cette quête obsessionnelle, Michel Adanson découvre peu à peu un pays ravagé par la colonisation et l’esclavage, mais aussi sublimé par la langue wolof, ses paysages magnifiques, et une spiritualité auquel l’homme de science finira par s’ouvrir.
À travers les symboles, David Diop oppose l’idéal des Lumières à la réalité frappante de la traite des noirs. Le naturaliste réalise au cours de son voyage que si la culture sénégalaise est différente de la sienne, elle n’en est pas moins belle. Il tombe amoureux du pays mais aussi de Maram, tout aussi sensible aux mystères de la nature que lui. Tel Orphée allant chercher son Eurydice, Michel Adanson ira à la rencontre de cette femme et découvrira l’histoire de ses malheurs ; dus à la fois à sa couleur de peau et à son genre, à l’esclavagisme du dix-huitième siècle et à la « maladie d’amour » de son oncle.
« Mon esprit m’offrit l’esquisse rêvée d’une existence heureuse et imaginaire avec elle. Une brève intuition de joies intenses non encore écloses. Une symbiose exempte des désillusions et des amertumes que le monde tel qu’il hait la différence aurait sans doute jetées sur notre amour. »
Greggio. L’adjectif « brut » en italien. Littéralement, quelque chose de non travaillé, non raffiné, exécuté grossièrement ou non conduit à la perfection. Au figuré, une personne encore brute et ignorante, confiée à un maître pour l’éduquer.
Quelle ironie funeste que le père de Simonetta, Nazzareno Greggio, soit brut jusque dans le nom. Dans cet ouvrage autobiographique, l’autrice partage l’histoire de sa famille et de l’Italie, mais aussi de la violence de son père, et de ses coups qui pleuvent.
Très libre dans sa chronologie, Bellissima fait des va-et-vient temporels et générationnels. Si elle partage d’abord le récit de sa souffrance personnelle dans un foyer abusif, Simonetta Greggio décrit également l’enfance de sa mère juive. Adoptée par un couple fasciste, celle-ci cachera son identité pour éviter la dénonciation — elle ira jusqu’à changer son nom de famille. Ce roman polyphonique met aussi cette douleur intime en perspective avec les événements historiques constitutifs de son pays, l’Italie. S’ouvrant sur l’assassinat de Mussolini, le livre évoque le fascisme, les brigades rouges, les attentats et la corruption en Italie, entre autres. L’autrice nous révèle ainsi une double construction identitaire, le produit d’un croisement entre une histoire individuelle et une autre nationale. En effet, Bellissima montre que les deux sont en interrelation : les années de plomb ont eu un effet sur la violence de son père et inversement, celui-ci ayant participé à la corruption des milieux d’affaires gangrenant l’Italie.
« Ce corps qui tombe. Vivant au moment où la photo a été prise. Mort quelques secondes après. Vivant et mort à jamais. Le chat de Schrödinger. »
S’appuyant sur la description des sensations et des traumatismes de son enfance dans l’Italie fasciste, Simonetta Greggio raconte aussi son attachement à sa ville natale, Padoue. D’abord, avec une représentation géographique impressionnante : les phrases inscrivent les événements dans les rues, indiquent les lieux et les monuments. L’impression de proximité qui s’en dégage montre la familiarité du décor et de la violence qui s’y produit, mais aussi une affection fervente. Parmi les lignes, le lecteur ressent le déchirement de Simonetta quand elle a dû fuir Padoue, que seule l’écriture a su guérir. En somme, Bellissima dépeint la violence humaine déroutante, mais retrace aussi des années de convalescence et d’introspection.
« C’est parce que l’écriture m’a protégée. Les cahiers que maman a brûlés, je les ai réécrits cent fois. Les livres que papa a jetés, je les ai rachetés. (…) Tu te souviens de ce que j’écrivais dans ma chambre ? Io sono mia, je suis à moi. Ma langue est devenue ma liberté. »
Crédit photo : ©Idle moments, Charles Edward Perugini
]]>La langue française et la langue de Michel Houellebecq
Il apparaît, à chaque sortie d’une œuvre de l’écrivain francophone, la critique presque classique de l’écriture de Michel Houellebecq, présentée régulièrement comme sans style, plate, nulle. S’attarder à ce qui est devenu un marronnier journalistique serait négliger le sens du langage dans l’écriture de Michel Houellebecq, proprement pratique, « réaliste » au sens du sémiologue Roland Barthes, c’est à dire « la lueur même du réel ». Dans le langage de Michel Houellebecq, la réalité est effectivement crue, plate, sans style. Sa langue est celle de la décadence des sociétés libérales, de l’oppression du marché, et en particulier celle du nouveau marché sexuel issue des mouvements de libéra(lisa)tion. Elle est l’expression résignée des victimes d’un système imposé qui les dépasse et, plus grave encore, les abandonne.
Je me permets de prolonger le parallèle avec la leçon de Roland Barthès : lorsque ce dernier propose la liberté luxueuse d’admettre « autant de langages qu’il y a de désirs », Michel Houellebecq livre avec talent et scandale un nouveau langage, celui du désir du renoncement et du désintéressement devant une société qu’il a cessé de vouloir comprendre, mais qu’il continue peut-être malgré lui de dénoncer. Les différentes digressions au cours des pages, des paragraphes et parfois même dans les phrases démontrent la volonté de Michel Houellebecq de placer son récit dans une réalité, mais une réalité douloureuse et difficile.
Les hésitations dans l’écriture, les parenthèses signes de paresse, les semblants de spontanéité : la langue de Michel Houellebecq est omnipotente, tant qu’elle impose de voir la condition de celui qui écrit, c’est-à-dire le narrateur, ou bien l’auteur lui-même, avec lui on ne sait plus très bien.
Le livre raconte la fin de vie d’un ingénieur agronome du Ministère de l’Agriculture, habitant une tour de Beaugrenelle avec sa compagne japonaise, et fréquentant les cercles culturels parisiens influents. Il va progressivement plonger dans la dépression après avoir décidé de disparaître d’une vie qu’il ne supportait plus, alors sous anti-dépresseurs. Ces derniers assurent la production de la fameuse molécule « sérotonine », mais engendrent de puissants effets secondaires, comme l’absence de libido. Le narrateur déambule dans les lieux de son passé, animé d’une volonté destructrice empêchée par son propre abattement. C’est donc le récit d’un voyageur errant, fournissant par cet œuvre un guide. Comme un guide touristique, Sérotonine permet de découvrir les personnes et événements de la vie du narrateur, et invite à se laisser guider dans un parcours que même le livre semble ignorer. Tout comme un guide touristique, il livre de minutieuses et réalistes descriptions et commentaires sur chaque station d’arrêt, et la polémique de la ville de Niort n’en est qu’un faible exemple. Le personnage ne fait qu’un simple passage à Niort, c’est vers les femmes et tous leurs environnements sociaux qu’il entreprend de s’attarder.
Sérotonine, le guide des contradictions de l’évolution de nos sociétés
Toute l’œuvre est traversée par une critique du féminisme moderne, élément récurrent dans toute l’œuvre de Michel Houellebecq. L’amour n’est pas absent du livre, au contraire, celui-ci dispose d’une place de choix, puisque le protagoniste propose une revisite de chacun de ses amours. Mais c’est à travers ces péripéties dépressives qu’il développe ses rapports à la sexualité, ici strictement hétérosexuelle. Le narrateur se désole avec ironie de voir par exemple comment l’une des plus grandes avancées sociales de la fin du XXème siècle, l’accès des femmes au salariat, a rétabli une nouvelle égalité d’exploitation aliénante. Le narrateur livre également un véritable réquisitoire acerbe de ce qu’il appelle « l’aristocratie de la beauté » (p. 323), cette nouvelle classe pouvant s’offrir sans aucune difficulté toutes les satisfactions sexuelles et jouissances possibles, des habitudes libertines aux pratiques zoophiles, s’affranchissant de toute considération morale collective, au seul titre que les membres de cette classe possèdent une beauté naturelle. La critique de la libération des femmes est également transversale dans le livre, si on ne peut parler par réduction de critique de la femme, réduite à n’être qu’une fonction sexuelle de l’homme. Durant tout le roman, il réduit les femmes à leurs « chattes », proposant une réflexion bien noire sur les rapports humains et leurs inégalités, ainsi que les traitements qui leur sont réservés.
On s’interrogera alors pour savoir si ces propos sexistes et parfois même homophobes à travers le narrateur ne seraient pas l’expression d’une dénonciation du caractère sexiste de nos sociétés occidentales libérales, ou bien au contraire l’expression d’un sexisme sous couvert de dénonciation de nos sociétés occidentales libérales. Michel Houellebecq place en effet le protagoniste au cœur des contradictions de la société dans laquelle il évolue, à la frontière entre l’épanouissement sexuel total autorisé et l’abstinence contrainte et médicamenteuse, entre l’accès à la haute fonction publique et l’aliénation dans un emploi inutile et vain. Les considérations sexistes du narrateur ne peuvent donc être comprises sans considérer sa position au sein de l’espace social.
Sérotonine, un guide à la découverte des misères sociales
Michel Houellebecq raconte l’histoire d’un homme dont tout aurait pu l’insérer dans la société. Cadre dans la fonction publique, en sécurité financière et sexuelle, il va pourtant mettre fin en quelques heures à une vie que beaucoup envieraient. Il est, à son niveau, un exclu de l’intérieur : il vit dans une confortable richesse matérielle, sans pour autant accéder ce à quoi sa vie devrait lui accorder, le bonheur. Tout comme les autres figures de son récit, le pédophile allemand ornithologue, ou l’agriculteur aristocrate normand subissant les politiques européennes des quotas, il murmure les détresses d’une personne devenue victime de la victoire de l’individualisme.
Tout est devenu moche : la vie, Niort, les femmes, le sexe, il ne reste que l’alcool et posséder la capacité de tuer les autres et soi-même pour permettre de s’évader. Le récit tente ainsi d’exprimer toute la souffrance de celles et ceux dont la parole n’est pas autorisée, peindre la fresque de la Misère du monde, pour reprendre le titre d’un ouvrage du sociologue Pierre Bourdieu. Un livre qu’il semble nécessaire aujourd’hui par son actualité, près de vingt-six ans après sa parution, de saisir à la fois comme un moyen à la compréhension d’une souffrance sociale longtemps tue, et comme un remarquable outil politique potentiel. Si nous refusons d’accueillir toute la misère du monde, Michel Houellebecq n’oublie pas de souligner que nous sommes capables de la créer, qu’elle est présente, mais silencieuse.
Le jour de la parution de son roman Soumission, le 7 janvier 2015, une série d’attaques à caractère terroristes suscitèrent une immense réaction internationale. Ce roman décrivait en partie la marche vers le pouvoir d’un parti islamique dans une France au bord de la guerre civile. Son roman suivant, le présent Sérotonine, sort dans un contexte de crise sociale française en partie caractérisée par des blocages d’axes routiers. Le roman dépeint l’affrontement à balles réelles entre des CRS et des agriculteurs normands bloquant une autoroute.
Les tentations semblent nombreuses à qualifier les romans de l’auteur d’anticipations de ces seuls faits. Il n’y a toutefois pas là de quoi voir quelconque prédiction dans ce qui relève surtout de la fiction : des coïncidences de parutions ne reviennent pas à faire des anticipations. L’exploration avec cynisme de la misère humaine de notre époque permet de s’embarquer dans une entreprise de prospection sociale, sans réellement savoir à quoi s’attendre, au contraire de l’anticipation qui se porte comme fonction de prévoir.
Sérotonine, le dernier né de Michel Houellebecq, est ainsi une porte d’entrée à un vaste espace critique de notre époque. Mais il s’agira de préciser que c’est une porte d’entrée autorisée, médiatiquement valorisée, stylistiquement novatrice, intellectuellement très discutable, et commercialement lucrative. Ce paradoxe final constituera pour moi « l’énigme Michel Houellebecq », que je ne cesse de tenter de percer, sans doute en vain, à travers la découverte de ses œuvres musicales, poétiques, et bien sûr littéraires, vous attirant à la manière d’une drogue. Entrer dans l’énigme, c’est ne plus jamais y ressortir. Son dernier fruit vous est accessible dans toutes les librairies pour la somme de vingt-deux euros… accessible entendu bien sûr comme limité aux optimistes de notre temps, à la recherche d’un nouveau guide. Les autres n’en auront pas besoin, ils sont déjà partis.
Gautier Crépin-Leblond
Crédit photo visuel : AP Photo/Thibault Camus
Michel Houellebecq, Sérotonine, Paris, Flammarion, 2019, 352 pages.
04/10/2019, FranceInfo, « Littérature : Michel Houellebecq et Niort, la petite polémique », disponible en ligne sur https://www.francetvinfo.fr/culture/livres/litterature-michel-houellebecq-et-niort-la-petite-polemique_3129749.html
Pierre Bourdieu, La Misère du monde, Paris, Seuil, 1993. Disponible à la bibliothèque de Sciences Po via http://catalogue.sciencespo.fr/ark:/46513/sc0000085012
L’enregistrement audio de la leçon inaugurale de Roland Barthes du 7 janvier 1977 est disponible en libre accès sur http://www.roland-barthes.org/lecon.html
]]>La rentrée littéraire.
C’est un peu stérile, sans doute, tous ces prix et ces romans dont beaucoup ne se vendront qu’à quelques centaines d’exemplaires, ces grands noms qui se bousculent et ces jurys qui se réunissent dans des salles coupées du monde.
Et pourtant. C’est aussi et surtout assez magique.
Chaque année, c’est un enthousiasme renouvelé pour la magie des mots, pour le dynamisme de toute une littérature, pour la diversité, une réaffirmation du fait qu’on a besoin d’histoires réelles ou inventées pour s’interroger, rêver le monde, reconstruire la société.
Et au milieu de tout ça, quelques romans se distinguent. Récits intimistes, épopées à travers le monde ou bien fresques historiques, peu importe, ces grands textes ne se restreignent à aucun genre. Alors, pour celles et ceux qui veulent aller droit au but et savourer le meilleur de la littérature française de cet automne, voici un petit florilège partial et partiel :
Dix-sept ans d’Eric Fottorino : c’est, comme dans beaucoup de romans, une histoire de secret de famille. Le narrateur redécouvre la vie de sa mère, et à travers l’histoire tout juste révélée de cette femme qui l’a toujours évité, il va pouvoir enfin se confronter à ses propres failles.
(Attendez, je vous vois déjà repartir en fuyant. Restez, promis, vous allez aimer.)
C’est donc l’histoire d’un secret de famille. Certes. Mais c’est surtout, comme si peu de romans savent le faire, une plongée poignante dans les pensées d’un narrateur perdu, en proie au regret de ce qui n’a jamais été et n’a plus aucune chance d’être, une quête absurde et perdue d’avance pour tenter de dénicher quelque part les fantômes du passé et les faire parler. Le narrateur-écrivain erre. Il médite. Il comprend, et ce n’est peut-être pas une vérité absolue, mais ça sonne vrai à ses yeux, à son cœur, et ça le fait avancer. C’est un texte splendide, empreint de nostalgie, d’un amour déchirant et malmené par les non-dits, d’une quête de soi entreprise bien trop tard mais qui n’en est pas moins réparatrice. Bien loin de tout essai prétentieux ou de toute réflexion qui se prend au sérieux, Dix-sept ans est un témoignage brut, puissant, vrai, qui frappe en plein cœur avec sa plume simple, évidente, et même aux accents de poésie. (Et promis, c’est tout sauf snob et inaccessible. Au contraire.)
Leurs Enfants après eux de Nicolas Mathieu : années 90. Un moment qui restera à jamais inaccessible pour certains, des souvenirs de jeunesse pour d’autres. Pour Nicolas Mathieu, ce sera le cadre de son très beau roman choral, divisé en quatre parties, chacune dédiée à une période de la vie de ses personnages. A deux années d’intervalle à chaque reprise, il saisit leurs aspirations, leurs doutes, leurs errances, les confronte à leurs propres contradictions et les dépeint dans le contexte dans lequel ils évoluent. Le tout est terriblement touchant, envoûtant même – ce qui est tout de même remarquable dans la mesure où toute l’action se déroule dans un petit village perdu dans la campagne –, et se dévore avec un intérêt non dissimulé. Quel que soit son âge, sa sensibilité, son passé, le lecteur sera touché par l’envie de ces personnages, leurs désarrois, et la façon si pertinente avec laquelle l’auteur transcrit leur soif d’excès et de grandeur. On dévore ces quelques centaines de pages avec une facilité folle, un attachement croissant pour ces figures imparfaites et un peu écorchées par la vie, et surtout une fascination pour l’atmosphère très particulière que Mathieu parvient à instiller à son texte, à la fois douce-amère, dynamique, nostalgique et pleine d’espoir.
La Vraie vie d’Adeline Dieudonné : curieuse histoire que celle de ce drôle de petit livre coloré, premier roman d’une autrice belge, dont le nom a circulé de bouche à oreille pour enfin devenir un incroyable succès en librairies. Critiques, lecteurs assidus comme bouquineurs du dimanche, tout le monde s’accorde sur ce fait : Adeline Dieudonné sait ce qu’elle fait. Avec ce roman intrépide, insolent et exaltant, elle donne voix à une jeune héroïne marquante et volontaire, qui parvient à force de détermination et d’imagination à réinventer une vie lugubre à plus d’un égard. La plume est vive, enlevée, l’atmosphère faussement légère, l’équilibre parfait entre ironie, innocence et gravité. Difficile de ne pas se laisser entraîner par la volonté féroce du petit prodige qui mène l’aventure, et surtout, de ne pas refermer le roman un peu chamboulé, perdu et convaincu. Le ton est excessif, épique et tendre à la fois, virevoltant entre des scènes d’une gravité terrible et d’autres qui relèvent de la plus pétillante des comédies. Le tout, loin d’être déséquilibré, constitue au contraire un récit solide, porté par un personnage principal si bien incarné qu’on n’a même pas besoin de connaître son prénom pour s’attacher à elle. Alors n’hésitez pas un seul instant, et jetez-vous sur cet appel vibrant et exaltant à se réapproprier le cours de sa propre existence. Vous serez conquis.e.s, promis.
Sur ce, très belles lectures à vous !
Capucine Delattre
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Et pour le premier « best of » de l’année, deux livres et une expo sont à l’honneur.

Jakuta Alikavazovic s’impose discrètement mais, on l’espère, durablement dans le paysage littéraire français. L’écrivain signe un des romans-phares de cette rentrée : La blonde et le bunker, un titre énigmatique découvrant une trame qui l’est tout autant.
Anna, photographe reconnue, et son modèle, Gray, artiste indéfini, vivent une vie mi-bohème, mi-rangée à Montmartre…Un étage à peine au dessus de chez John, l’ex-mari romancier d’Anna. Vaudeville intello? Pas du tout. Le trio de personnages, taillés au scalpel avec la finesse et la précision d’un chirurgien, nous
embarquent dans la quête d’une mystérieuse collection Castiglione apparaissant et disparaissant à son gré… Que cela soit dans maison parisienne de John et Anna ou encore dans un désuet hôtel vénitien, on plonge dans le secret d’une photographie qui hante les esprits, y compris les nôtres.
A la fois roman et cinéma noir, La blonde et le bunker est un anti-thriller. L’univers singulier de Jakuta Alikavazovic enveloppe le lecteur, le séduisant tour à tour par la blondeur fatale de son héroïne ou la naïveté touchante de son amant. La plume est aussi froide et minimaliste que le contenu est dense. Construit avec minutie, sur la base de nombreuses références artistiques, le livre est un concentré d’érudition – parfois indigeste mais terriblement envoûtant.
L’écrivain française qui s’était déjà illustrée en 2007 par Corps Volatils (également publié aux Editions de L’Olivier), Prix Goncourt du premier roman, continue sur sa lancée, fine et gracieuse.
Ariane Kupferman-Sutthavong
« J’étais tellement contente de le connaître. Quand je l’ai rencontré, c’était tellement au-delà de mes espérances. Au-delà de mes espérances et huit jours après une déception que je ne pouvais même pas imaginer, même pas » écrit Christine Angot. Cette phrase ne parvient pas à transmettre toute la dureté de son nouveau livre, « Une semaine de Vacances », récit d’un inceste. Cette histoire est courte, seulement 136 pages, et l’inceste se dévoile au fil des pages, métallique, dur, implacable, il est sans pitié. On se sent presque de trop dans ce huis-clos entre une jeune fille et un homme. Il est le père de l’auteur, lui qui n’a pas su l’élever mais qui en fit sa proie de ses 14 à ses 16 ans, tellement il est aisé de dire à une enfant, une adolescente qu’on lui inflige « ça » par amour. On prend vite conscience du drame autobiographique qui se joue sous nos yeux captivés. Ce témoignage est difficile à lire, la précision infinie des mots transporte notre imagination et nous fait perdre le contrôle de nos émotions. L’homme impose à la jeune fille, dans un enchainement sans fin, des relations sexuelles que l’on visualise avec réticence. Si elle fait mine de refuser, il menace de disparaitre, ce qu’elle semble craindre le plus. Elle ne veut qu’un père, la voici aux mains d’un violeur, qui lui répète sans cesse qu’il ne fera rien sans son accord et que tout arrive car elle « aime ça ».
Le narrateur ne révèle jamais qu’il s’agit d’un père et d’une fille, si bien que l’on pourrait imaginer qu’il s’agit simplement de scènes sexuelles relativement perverses où les ordres et les humiliations feraient partie d’un « jeu », où le lien familial serait alors simulé. Mais ce n’est pas ça, et on le sait, on le sent. Le personnage masculin se pense supérieur à Dieu, tout puissant, alors qu’elle, la jeune fille, ne sait rien, elle ne sait plus et n’emploie jamais le « je ». Il nous faut être capable de deviner ses pensées, sans aucune ambiguïté, sans curiosité malsaine. Dans ce récit on sent que le danger est réel, loin d’être simulé. La jeune fille ne joue pas son propre rôle. Son besoin éperdu d’avoir un père l’aveugle, et cet homme veut tout sauf endosser ce rôle, il ne veut rien lui transmettre. Dans le conte de fées « Peaux d’âne », le père couvre sa fille d’affection et de reconnaissance, là, il ne lui fait aucun cadeau. Rien. La narration nous fait nous identifier bien plus à elle qu’a lui, c’est un choix. Les bourreaux sont sans doute trop naïfs pour l’auteur, ils pensent qu’ils peuvent soumettre le monde à leurs désirs, et ce n’est pas le cas. Ce livre est cru, fort, à la narration formidablement travaillée et sait nous montrer toute l’horreur de l’inceste. Il interroge également toutes les situations de domination pouvant exister entre deux êtres. « En réalité, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. » écrivait Marcel Proust, ainsi sans jugement et avec une clarté éblouissante, la détresse de l’auteur nous renvoie à nous-mêmes et remet en question notre perception de l’autre, et ceci pour notre plus grand bien.
Anne-Charlotte Monneret

Cinquante ans. Cela fait exactement cinquante ans que Gerhard Richter a commencé sa carrière d’artiste, et l’exposition organisée jusqu’au 24 septembre par le Centre Pompidou a pour lourde tâche de retracer une carrière artistique débuté en 1962 et qui continue encore. Alors, pari réussi ?
On est agréablement surpris par l’ampleur de l’œuvre présentée autant que par son éclectisme. En effet, au cours de l’exposition, il nous sera permis de contempler aussi bien les tableaux abstraits pleins de vie et de couleurs de Richter – auxquels il donne invariablement le titre de « toiles abstraites » – que les « peintures-photos » qui ont fait sa renommée. Cette collection importante de tableaux nous permet de lever en grande partie le voile sur cet artiste qui demeure assez méconnu des jeunes générations.
Ce qui touche sans doute le plus dans cette exposition, ce sont ses toiles semblables à des photographies qui représentent aussi bien des personnes que des objets et c’est bien dans ces « peintures-photos » que s’exprime de la façon la plus évidente toute la sensibilité de l’artiste. Une sensibilité qui est particulièrement perceptible à travers ses trois photos-peintures de nuages et qui atteint réellement son paroxysme avec la représentation de sa fille Betty de dos, portrait anonyme d’une délicatesse rarement éprouvée.
Pourtant, la peinture abstraite demeure une constante dans sa carrière et il ne cessera jamais de lier ses deux styles, alternant entre la « photo-peinture » aux couleurs souvent sombres et feutrées, et l’art abstrait aux couleurs vives et chaudes. Il finit même par les mêler étroitement, en peignant sur des photographies, donnant de grands coups de pinceaux sur des paysages de campagne ou encore sur des images des canaux de Venise.
Vers la fin de l’exposition, on constate, en même temps qu’un retour de Richter à la création de toiles abstraites multicolores, l’utilisation par l’artiste de couleurs plus neutres, et notamment le blanc, qui donne vie à des œuvres d’une élégance rare et d’une profondeur certaine.
Une expo à voir tant qu’il est encore temps, pour en apprendre plus sur un artiste passionnant et passionné qui, à l’égal de tous les hommes, change et évolue au cours de son existence et nous fait ressentir dans ses œuvres des émotions aussi vives que diverses.
Rodrigo Diaz-Romero
]]>Bien sûr, On a toujours dénigré ce genre d’auteurs, cette « littérature plébéienne » qu’il est bon de mépriser en parfait petit germanopratin que l’on est, d’autant plus que son succès populaire nous donne raison. Honni, Marc Levy. Haro sur Musso. Et ce sans avoir perdu le temps d’en lire une ligne, Faut pas pousser ! Pourquoi pas donc se faire une opinion, une bonne fois pour toute, en connaissance de cause ? C’est dans cette optique que La Péniche s’est attelée à l’exploration de cet univers méconnu des locataires des bancs de Boutmy qu’est la littérature de plage.
« Pelotonnée sous la couette, Camille observait du fond de son lit le merle posé sur le bord de la fenêtre » (Incipit, Ch.1, p.1)

Et malgré toute la bonne volonté du monde, il faut concéder que, dès les premières lignes, cela pique les yeux. La langue est pauvre, la grammaire et la syntaxe sont simples, voire simplistes, voire indigentes. Plus encore, le lecteur doit affronter une série de poncifs stylistiques plus ou moins digérables (oui, certes, le ciel est souvent bleu, et les mines des voyous souvent patibulaires ; est-ce nécessaire de le préciser ?). Guillaume Musso parle français, là n’est pas la question, mais il impose à son livre un style tellement plat qu’on s’imaginerait devant la rédaction d’un collégien studieux.
« Le visage fermé, Nikki fumait, accoudée au bastingage, le regard fixé au loin sur la majesté et l’exubérance du pont Alexandre III » ( Ch.35, P.215)
Plat également, le synopsis de 7 ans après, qui narre l’aventure d’un couple divorcé New-Yorkais, le père bourgeois consciencieux, la mère artiste bohème, brouillés puis se réconciliant à la suite de l’enlèvement de leurs enfants, périple qui les mènera, au gré des cartes postales, de New York à Rio, en passant par Paris. Kidnapping, règlement de compte, jeux de dupes sur fond d’autopsie d’un couple, les rebondissements sont convenus mais on se prend au jeu, au gré d’une construction fluide.
« La carcasse de l’avion s’étendait devant eux. Enorme, saisissante, effroyable. » (Ch.63, p.375)

Et c’est là qu’on peut trouver la force du roman de Musso. Ses écrits sont vivants, les pages finissent par se tourner d’elles-même et, pour peu qu’on ne cherche pas autre chose qu’un divertissement de hamac, on prend un certain plaisir à suivre les pérégrinations des protagonistes. On ne peut, en effet, reprocher à Guillaume Musso d’être un mauvais conteur, de ne pas savoir tenir en haleine son lecteur.
« Si vous leur donnez les coordonnées de l’emplacement de l’avion, ils vous exécuteront dans la minute, vous et vos enfants. » (ch. 62, p. 366)
Cliffhangers et autres usages de matériaux extra-littéraires (insert d’articles de journaux, guides touristiques) permettent ainsi à l’auteur de rythmer son récit, lui donnant une résonnance presque télévisuelle. 7 ans après pourrait ainsi se ressentir comme l’adaptation textuelle d’une série de l’été grand public, avec ses succès et ses écueils. Dans la verve d’une tradition de divertissement estival, Musso emprunte autant aux romans feuilletons qui fleurissaient dans la presse française du XIXème siècle, type Les Mystères de Paris d’Eugène Sue, dont on retrouve la langue fluide, le goût de laisser le lecteur en suspens, que la gouaille populaire d’un Plus belle la vie.
On sort ainsi du roman l’esprit léger, peut-être pas vivifié, mais l’on peut concéder à Musso, qui se déclare humblement « conteur » plutôt qu’ « écrivain », le crédit de divertir, sans prétention et avec un certain talent, les longues après-midis de torpeur méridionale.
Guillaume Musso, Sept ans après, XO Editions
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