Racisme – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Tue, 20 Feb 2018 20:24:48 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png Racisme – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 Le Mag’ : Detroit et la fureur des années 60 https://www.lapeniche.net/le-mag-detroit-et-la-fureur-des-annees-60/ Wed, 08 Nov 2017 09:00:05 +0000 http://lapeniche.net/?p=37643 Désespéré par le November Nervous Breakdown qui fait son apparition, tu as envie de te faire une sortie ciné mais culpabilises à l’idée de ne pas travailler ? Detroit est le film qu’il te faut : non seulement tu n’en verras pas les deux heures et demie passer, mais en plus, tu apprendras plein de choses sur la société américaine de la fin des années soixante et le racisme qui l’imprégnait.

Un film historique au réalisme soigneusement travaillé

Réalisé par Kathryn Bigelow, Detroit est un film dont les événements sont tirés de faits réels -comme l’attestent les documents et photos authentiques du générique de fin. La réalisatrice explore sans filtre le thème des violences policières dont furent victimes les noirs américains à Detroit en 1967, sur fond d’émeutes contre la ségrégation raciale aux États-Unis et contre la guerre du Viêt Nam. La tension palpable dans certains quartiers, dont Detroit, donnait lieu à de nombreux dérapages, notamment des pillages et des incendies, rendant la police omniprésente dans certaines villes américaines. En juillet 1967, dans ce contexte chaotique, la police de Detroit encercle l’Algiers Motel, dont semblent provenir des détonations, et soumet un groupe de jeunes gens (afro-américains, mises à part deux femmes blanches) à un interrogatoire inhumain sous le prétexte de leur extorquer des informations sur l’origine de ce qui ressemble à un coup de feu.

Le film est d’un réalisme saisissant: il y a un vrai travail de retranscription des décors et de l’ambiance de l’époque. Durant les 143 minutes, le spectateur a la sensation de retomber dans les sixties, à l’ère de Woodstock. Par ailleurs, le jeu des acteurs est très bon: Will Poulter prend à merveille la figure tantôt cruelle, tantôt lâche mais toujours haïssable de Philip Krauss, policier blanc raciste qui persécute la population noire américaine sous couvert de zèle policier. On pourra aussi apprécier la justesse avec laquelle John Boyega interprète le rôle de Melvin Dismukes, fonctionnaire noir déchiré entre son devoir envers l’État et les injustices qu’il voit tous les jours s’abattre sur les autres afro-américains.

Une nuit d’horreur à l’Algiers Motel

Une très grande partie du film se fait à huis clos, dans l’Algiers Motel, ce qui rend le film d’autant plus saisissant avec la concentration de tous les comportements inhumains dont peuvent faire preuve les hommes lorsque, pour une raison ou pour une autre, ils considèrent que la différence de l’autre est nécessairement menaçante. Le racisme est donc dévoilé sous tous ses angles: par les violences inouïes faites aux « suspects » ( certaines images peuvent choquer, ndlr ).  Mais il transparaît aussi dans des répliques plus subtiles, comme lorsqu’un policier blanc dit à Melvin Dismukes, agent de sécurité noir, que « même à lui », l’un des accusés afro-américains refuse de dire où est l’arme qui aurait servi à donner le coup de feu; ou encore lorsqu’il lui affirme qu’il est « quelqu’un de bien » comme si lui, homme blanc, lui était intrinsèquement supérieur et avait le droit de juger qui sont les « bons » et les « mauvais » noirs. Le thème du sexisme, exacerbé par la haine à l’égard des hommes noirs, y est aussi abordé sous le prisme de la violence verbale et physique. L’une des scènes les plus choquantes du film intervient ainsi lorsque l’on des trois policiers déshabille l’une des deux femmes blanches prises dans l’assaut en lui hurlant « Et toi, tu te les tapes, n’est-ce pas? ».

L’horreur de la situation est d’autant plus prégnante que le spectacle macabre de la mort des trois hommes noirs ( qui signera la fin de l’assaut ) part d’un simple jeu. D’abord, celui de la ‘’balle’’ tirée à l’aide d’un faux pistolet par l’un des afro-américains dans l’Algiers Motel, farce innocente qui aura pour conséquence d’ameuter la police. Puis celui, sadique, de cette dernière, qui fait semblant de tuer un à un les accusés dans une petite pièce jouxtant celles où ils sont tous rassemblés afin de faire monter la pression et de les pousser à avouer, jusqu’au moment ou l’un des policiers tue accidentellement la première des victimes.

« Il nous faut un suspect » ou l’injustice institutionnalisée

Tout au long du film, l’injustice dont est victime la communauté afro-américaine nous prend à la gorge. Au fil de la nuit, le souci de la vérité et de la justice disparaît au profit de la seule obsession qui anime les policiers et que l’agent Philip Krauss résume en une phrase: « Il nous faut un suspect ». La messe est dite: la police est venue pour arrêter un noir, pas pour rétablir l’ordre. Elle fera ensuite tout pour étouffer l’affaire et effacer toute trace de ces quelques heures passées à l’Algiers Motel, et lorsqu’un des suspects, un gamin de dix-huit ans, refuse de nier la réalité en répondant « Je vois un homme mort ! » quand l’un des policiers lui demande de fermer les yeux sur la nuit meurtrière, il est froidement abattu de deux balles dans la poitrine.

On ressent alors comme une douche froide l’iniquité du procès final dont on attendait, enfin, le rétablissement de la justice: les agresseurs sont acquittés par un jury intégralement blanc. Pire, à certains égards, ce sont les victimes, à qui l’on demande si elles ont déjà commis des délits, qui sont jugées. Après le massacre de l’Algiers Motel, toute la force des émotions accumulées au fur et à mesure du film se déploie dans ce simulacre de procès, où Kathryn Bigelow parvient bien à capter le désespoir, la colère, et l’amertume des afro-américains face à un racisme qui gangrène jusqu’aux institutions.

Un film parfois incomplet

Comme un peu de critique ne fait jamais de mal, on peut néanmoins reprocher à Kathryn Bigelow d’avoir omis, en se concentrant sur l’incident de l’Algiers Motel pendant la majeure partie du film, de retranscrire tout le contexte politique et social qui constitue le background de l’affaire: comment réagissait la société civile face à de telles tensions ? Y avait-il une vraie norme raciste dans la police américaine ou les trois policiers accusés n’étaient-ils que trois « brebis galeuses » ? On pourra aussi regretter le peu d’attention porté à la retranscription de la vie quotidienne des personnages principaux ainsi qu’à leur psychologie, et leur manque de substance conséquent.

Enfin, comme toujours avec les films qui se réclament d’une histoire vraie, il est nécessaire de prendre de la distance avec l’angle de vue sous lequel sont abordés les faits, parce qu’il y reste toujours des parts de fiction. Concernant l’affaire de l’Algiers Motel, sujet du film de Kathryn Bigelow, beaucoup de zones d’ombre n’ont jamais pu être éclaircies par le procès.

Conseil de la rédaction : Si la situation des afro-américains aux États-Unis vous intéresse, n’hésitez pas à regarder aussi The 13th, un documentaire Netflix qui montre comment, après l’abolition de l’esclavage par le treizième amendement, le système carcéral américain a permis de perpétrer une politique discriminatoire envers les femmes et les hommes noirs.

Et pour la bande-annonce de Detroit, de Kathryn Bigelow, c’est par ici :

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La sexualité «exotique» déconstruite par Garçes https://www.lapeniche.net/la-sexualite-exotique-deconstruite-par-garces/ Mon, 27 Feb 2017 09:20:43 +0000 http://lapeniche.net/?p=36437 Mardi dernier, le collectif féministe Garçes (Groupe d’Action et de Réflexion Contre l’Environnement Sexiste) organisait une de ses premières grandes conférences du semestre. Un événement marqué par un thème fort, sortant des problématiques féministes dominantes : « l’exotisme et construction blanche des sexualités des non-blancs ». Objectif de la conférence : déconstruire l’imaginaire autour de la vie sexuelle des personnes racisées. Inscrite dans le cadre du cycle de la sexualité, celui-ci, à travers ses différents évènements a pour objectif « de discuter et d’interroger nos sexualités et leurs différentes représentations ». Un amphi Boutmy largement rempli pour l’occasion, avec des élèves déjà aguerris et d’autres intrigués par cette réflexion féministe.  

Affiche de l'événement. Originale par Valérie OKA, exposition "Body Talk" au centre d'art de Wiels, à Bruxelles en 2015.
Affiche de l’événement. Originale par Valérie OKA, exposition « Body Talk » au centre d’art de Wiels, à Bruxelles en 2015.

L’exotisme, ou la «colonisation des esprits»

Cinq invitées étaient présentes pour tenter de décortiquer cet ensemble d’images à connotation éminemment péjorative autour des femmes racisées. Une introduction, menée par les militantes de Garçes a permis de définir l’un des enjeux clés de la conférence : l’exotisme, soit un « un rapport subjectif, du regard du dominant sur le dominé auquel on colle différentes représentations ». Fatima Khemilat, doctorante en Sciences Politique à Sciences Po Aix s’est prononcée la première, en véritable figure introductive de la conférence. Celle-ci a ainsi démontré que la représentation de la sexualité des personnes racisées est imprégnée d’une véritable « colonisation des esprits ». Ainsi, l’hypersexualisation des femmes noires, en miroir avec la féminité pure des femmes blanches pose une dichotomie très forte, dans la continuité de l’imaginaire colonial. Des explications ont été menées par l’intervenante sur de nombreux termes attachés au féminisme intersectionnel. Cette introduction a permis de donner les bases utiles à une interrogation des représentations de la sexualité issus de ce colonialisme.

Des témoignages concrets et percutants

Mrs Roots, une blogueuse afroféministe a d’abord choqué l’assemblée avec une avalanche de remarques racistes et sexistes recueillies auprès de femmes noires. « J’aimerais bien coucher avec une noire parce que vous êtes sauvages au lit »… « J’ai parié avec mon pote que je finirai la soirée avec toi, c’est mon côté zoophile je crois »… Selon Mrs. Roots, ses remarques sont encore imprégnées de cette période coloniale et de sa violence mentale et physique inouïe sur les femmes noires. Et même après la fin de cette colonisation, ces stéréotypes n’ont eu de cesse de perdurer, sous des formes différentes. La violence est ainsi devenue systématique : l’«exotisation» des femmes noires passe immédiatement par leur déshumanisation. Face à cette situation, les concernées se sont retrouvées autour d’un mouvement : la réappropriation de leur vie sexuelle et de sa narration. Cette manière « d’intellectualiser le corps noir dans l’art de l’imaginaire érotique »,  Sharone Omankoy, l’intervenante suivante, la défend également.

Cette blogueuse et militante afroféministe, notamment impliquée dans la lutte contre le VIH et le sida, le rappelle : « Comment les personnes racisées peuvent vivre librement leur sexualité en dehors de l’exotisme ? ». Elle appelle ainsi à un travail de longue haleine, qui va demander énormément de temps. Ecrire, réfléchir, repenser sa sexualité, à travers un autre prisme : un combat permanent mais nécessaire. « Tout ce que l’on vit dans nos vies intimes, c’est politique. Ça nous impacte, et ce sont des choses que l’on peut dire ». Grâce au bodypositivisme mais aussi à toute autre forme d’expression, Sharone Omankoy a réellement espoir de surmonter cet exotisme et de parvenir à « reconquérir les corps ».

Wissale Achargui, étudiante en histoire et activiste intersectionnelle poursuit également cette réflexion, mais sous un autre point de vue, celui de la « beurette ». Cette membre du collectif Féministes contre le cyberharcèlement s’est longuement intéressée à l’hypersexualisation des diasporas maghrébines. Celle-ci a développé toute une réflexion visant à souligner que « la caricature de la beurette s’est construite en opposition à la femme blanche », encore une fois dans une démarche colonialiste. La « beurette » ne dispose d’aucune individualité et représente une sexualité « irrespectable ». Un terme très connoté, étant de surcroît le hashtag le plus utilisée dans les moteurs de recherches sur les sites pornographiques. Cette réification de la femme maghrébine à son hypersexualisation, s’est faite selon l’intervenante, notamment à travers les arts avec l’orientalisme. Après cette analyse de ce courant artistique notamment incarné par Delacroix, l’intervenante maintient : « la fin de la colonisation ne signifie pas la fin des narrations coloniales ».

 

Ouverture de la réflexion tous azimuts et pour tous

La conférence s’est enfin clôt avec l’intervention concise mais intéressante de Chantal Zabus, professeur d’Etudes Postcoloniales Comparées et de Genre à la Sorbonne. Cette intervention en anglais sur le « post-queering Africa » a mis fin à cette conférence, très appréciée par les sciencepistes. Florine Hausfater, élève en Première Année explique : « c’était sûrement l’une des meilleures conférences que j’ai pu voir à Sciences Po, les approches étaient particulièrement variées et se complétaient toutes bien. Que ce soit à travers l’histoire, la sociologie ou le vécu des intervenantes, les démarches restaient toutes très personnelles et pertinentes ». Moi-même, étant une personne racisée, je me suis reconnue dans les propos évoqués de ces femmes et dans les combats qu’elles mènent, sans toutefois avoir encore les clés de compréhension de ces problématiques, souvent très complexes. Cette conférence m’a assez permis, et à de nombreuses autres personnes dans l’amphithéâtre, de poser les mots sur certaines expériences, vécues personnellement en tant que « beurette »… Ainsi, cet événement organisé par Garçes, a été un réel vecteur de prise de conscience pour moi-même et de nombreuses étudiantes et étudiants, racisés ou non.

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