| Le 3 novembre dernier, aux alentours de midi, l’Académie Goncourt décernait son 119e prix à Mohamed Mbougar Sarr pour son quatrième Roman La plus secrète mémoire des hommes (éditions Philippe Rey coédition avec Jimsaan). L’auteur Sénégalais fait partie de ces rares écrivains qui, francophones certes, sont récompensés par le prix Goncourt sans être français. Né à Dakar en 1990, il suivra sa scolarité jusqu’au bac au Sénégal avant de venir s’installer en France pour ses études supérieures. Son premier roman Terre ceinte, paru en 2015, connaît déjà un certain succès et se voit remettre le grand prix du roman métis, ainsi que le prix du roman métis des lycéens. Dans La plus secrète mémoire des hommes, il reprend des thématiques qui lui sont chères dans une enquête labyrinthique entre le Sénégal, la France, les Pays-Bas ou encore l’Argentine. On y traverse les apocalypses du XXe siècle, la colonisation, la Shoah et on y croise aussi des grands auteurs tels que Borges et Gombrowicz. C’est au travers du personnage de Diégane Latyr Faye, jeune écrivain sénégalais, que se noue l’intrigue. En découvrant à Paris un livre étrange, publié 80 ans auparavant, Le labyrinthe de l’inhumain et dont l’auteur a disparu, il décide de partir, à travers le monde sur les pistes de ce mystérieux T.C. Elimane. La plus secrète mémoire des hommes, est dédié à l’écrivain malien Yambo Oulologuem, et s’inspire de son histoire. Lorsqu’en 1968, il reçoit le prix Renaudot pour son premier livre Le devoir de violence, il devient le premier romancier africain à recevoir cette distinction. Après son immédiat succès, la chute. En 1971, « l’affaire Ouologuem » éclate lorsqu’un chercheur américain dévoile de nombreuses similitudes entre Le Devoir de violence et Le Dernier des Justes, d’André Schwarz-Bart, également publié au Seuil et prix Goncourt 1959. À la suite de ce scandale Yambo Ouologuem se retire au Mali, dégouté du milieu littéraire, il n’écrira plus jamais. Salué par la critique (Libération, Le Monde, L’Express, Marianne, Télérama, etc), Mohamed Mbougar Sarrest est également l’objet des compliments de nombreux écrivains. François Henri-Désérable, lorsqu’il reçoit le Grand Prix du roman de l’Académie Française (pour son ouvrage Mon maître et mon vainqueur) il y a de cela quelque jours déclarera que le plus beau livre de cette rentré littéraire n’est pas le sien mais bien La plus secrète mémoire des hommes. Si ce roman de Mohamed Mbougar Sarr remporte cette 119e édition du prix Goncourt, c’est bien parce que son roman est hors du commun. Au travers de cette enquête, les récits s’entremêlent, les auteurs se multiplient par un jeu de mise en abîme. S’y retrouve une véritable ambition romanesque, doublée d’une langue précieuse et d’incursions en dialectes sénégalais, dans un style véritablement original . Enfin, c’est véritablement un roman monde, qui s’étale sur un siècle, trois continents et de nombreuses histoires qui s’y mélangent, c’est un authentique manifeste, et pour la littérature et pour l’imagination. |
L’arrivée de la morte saison a au moins comme avantage de charrier avec ses bourrasques glacées la rentrée littéraire et sa myriade de remises de prix, parmi lesquels le plus prestigieux d’entre tous, le Goncourt. Que l’on soit adepte ou non des romans lauréats du prix, il est toujours passionnant de s’intéresser à ces récits denses, ambitieux, qui savent créer le débat. Alors à quelques jours du verdict du jury, La Péniche vous offre son petit florilège des nommés de la liste 2017 du Goncourt, à découvrir qu’ils se voient attribuer le petit bandeau rouge ou non !
L’Art de Perdre, d’Alice Zeniter
Trois générations, deux pays, et des décennies à se chercher, à se reconstruire. Ali et Yema, les grands-parents, ont dû fuir l’Algérie à l’heure de l’indépendance. Hamid, le père, s’applique à se détacher de son enfance et à se faire sa place dans son nouveau pays. Naïma, la fille, décide d’enquêter sur ses origines, auxquelles elle ne s’était jamais intéressée jusqu’alors. Mais comment faire émerger l’histoire lorsqu’elle est si profondément enfouie sous les années et l’oubli ?

De la première à la dernière phrase de ce petit pavé de 500 pages, le lecteur ne peut que se prendre d’affection pour le destin de la famille de Naïma, qui s’est vue coller l’étiquette de « harki », un terme stérile sans autre réalité que celle du rejet. Les lieux et les époques se succèdent, toujours avec une même justesse, une même façon de donner à voir des sentiments, des sensations, des états d’esprit. Par le charme de ces descriptions, on se retrouve projeté dans l’oliveraie d’Ali, au cœur du camp de réfugiés où chacun tente de faire avec sa désillusion, sur les bancs de l’école où Hamid apprend le français. On se laisse séduire par la plume évocatrice d’Alice Zeniter, à la fois ému par l’histoire particulière de ces personnages mais aussi par la réflexion plus générale portée par l’ouvrage, qui aborde des sujets brûlants d’actualité tels que l’identité, le déracinement, l’héritage, la mémoire, sur un fond romanesque captivant.
Un certain Monsieur Piekielny, de François-Henri Désérable
Un écrivain mythique, décédé depuis presque quarante ans. Un autre, plus jeune, dont le nom fait plutôt penser à celui d’un illustre intellectuel du XIXème siècle qu’à celui du tout juste trentenaire qu’il est en réalité. Et leur rencontre improbable, autour de la figure d’un vieil homme emporté par les griffes de l’histoire. Ce vieil homme, c’est un certain Monsieur Piekielny, que Romain Gary évoque dans les pages de La Promesse de l’Aube. Un portrait qui ne tient qu’à trois pages mais qui va bientôt obséder notre narrateur… pour une quête aussi désespérée qu’inspirante.

Est-ce l’histoire de Gary, de Désérable, de Piekielny, des trois à la fois, du reste du monde ? En fait, peu importe. Ce qui compte est la portée évocatrice de ces parcours, les instincts qu’ils réveillent chez le lecteur, l’enthousiasme et la rêverie sans objet que l’on ressent une fois la dernière page tournée. Un mélange subtil et contagieux de mal du siècle, de regret et d’ambition. Il faut lire Un certain M. Piekielny, quitte pour certains à être déstabilisés par cet ouvrage qui peut paraître à tort un peu désincarné, sans objet ni attaches. Au contraire, c’est un texte passionnant qui révèle une vérité de laquelle on se détourne trop souvent, celle de notre point commun à nous autres humains, notre tristesse de savoir nos vies absurdes, et notre joie de savoir que nous chercherons toujours avec le même enthousiasme le moyen de les rendre signifiantes.
La Disparition de Josef Mengele, d’Olivier Guez
Nombreux ont été les anciens dignitaires et hauts responsables nazis à quitter l’Europe dans la précipitation après la chute du Troisième Reich. Mais rares ont été ceux dont le destin est resté aussi mystérieux que celui de Josef Mengele, le tristement célèbre médecin SS responsable des « expérimentations scientifiques » à Auschwitz, qui a torturé de la pire des façons quantité de détenus. On sait qu’il a fui pour l’Amérique latine, et qu’il y a survécu trente ans. On sait qu’il a navigué entre l’Argentine de Perón, le Paraguay, et même le Brésil où on a trouvé son cadavre sur une plage.

Pour le reste, il n’y a que suppositions, plus ou moins étayées par des arguments, mais en tout cas réinventées et romancées de façon captivante dans cette biographie extrêmement documentée et efficace. Et si la complexité du contexte géopolitique de l’époque et l’horreur que l’on éprouve pour Mengele peuvent parfois en rendre la lecture éprouvante, elle réussit le portrait saisissant d’un esprit lâche, aveuglé, obsédé par son intérêt, pour un résultat sombre mais marquant.
]]>2 Novembre 1918, France. La guerre est à quelques jours de s’achever, et si beaucoup le pressentent, ce n’est pas encore une vérité actée. Les heures s’écoulent, dans l’attente d’une bataille qui ne viendra sans doute plus jamais.
Soudain, le chaos ressurgit. Il est d’autant plus violent qu’on ne l’imaginait plus possible, et manque d’emporter Albert et Edouard, deux soldats parmi d’autres qui se sauvent mutuellement la vie. Les deux hommes survivent, mais ils ressortent du conflit passablement détruits. Et il n’y a pas que le visage d’Edouard qui soit détruit, non, c’est même leur statut de membre de la société qui se voit remis en question.
Louer les morts, oui. Considérer les survivants avec autre chose que de l’effroi, c’est tout de suite moins facile dans la France de l’après-guerre.
Mais une idée aussi folle que révoltante et exaltante germe bientôt dans l’esprit d’Edouard. Cette idée, c’est le projet d’une escroquerie d’envergure nationale. Une façon de s’approprier une exclusion jusque-là subie ? Un élan de passion dans une vie désormais consacrer à se cacher ? La seule issue possible à l’abattement qui guette les deux compagnons d’infortune ? Peu importe la raison, voici déjà Albert et Edouard pris dans l’enthousiasme de leur aventure… qu’ont-ils à perdre, vraiment ?
Pierre Lemaitre accomplit la petite prouesse de livrer un roman à la fois dense historiquement, riche dans son écriture, généreux dans les portraits de personnages qu’il délivre, captivant dans son intrigue, saisissant dans son atmosphère et, disons-le enfin, bouleversant dans sa globalité. ( Oui, quand j’aime un livre, j’y vais franchement. ) Les scènes extraordinaires de vivacité se succèdent à un rythme par lequel on ne peut que se laisser entraîner, de sorte que l’on ne voit même pas défiler les plus de 600 pages de ce qui est, il faut l’admettre, un beau pavé.
On se prend d’intérêt et de passion pour une histoire tantôt lyrique, tantôt amorale, toujours cynique et résolument intelligente. Lemaitre porte un regard acéré sur une société pétrie d’hypocrisie et de chagrin, deux ingrédients qui ne font pas bon ménage l’un avec l’autre. En larguant ses deux protagonistes dans un milieu aussi cruel, il déroule un récit qui prend à la gorge, révolte, émeut, bref, fait passer par tout le spectre des émotions.
Le désenchantement de toute une génération n’aura jamais été aussi bien incarné que par les figures complètement opposées et pourtant curieusement semblables d’Albert et Edouard, le premier modeste et timide comptable, le second artiste de génie issu d’une famille privilégiée, qui se retrouvent à partager quelques mètres carrés dans une chambre de bonne. On s’attache d’autant plus à ces protagonistes – qui n’auront jamais aussi bien porté leur nom, puisque protagoniste signifie étymologiquement « premier combattant » – que le reste du monde les rejette, alors qu’autour d’eux, déjà, certains opportunistes réécrivent l’histoire et plongent déjà tête la première dans de sombres manigances.
Le tout se lit avec un plaisir non dissimulé, au gré d’une plume joueuse et vive qui s’approprie avec talent les mots de l’époque. L’écriture parvient à ce niveau rare qui la fait paraître simple, parce que très travaillée. Difficile de résumer enfin ce qu’il subsiste de ce roman une fois la dernière page tournée : une profonde tristesse, certes, un certain dégoût devant tant de cruauté, mais aussi un inexplicable sentiment de légèreté. C’est dur, c’est cru, mais c’est aussi inexplicablement entraînant et irrésistiblement ironique.
Albert et Edouard jouent, dans une danse qui peut-être parfois macabre, mais qui demeure l’unique moyen pour eux de tenir bon. Et on n’a d’autre choix que de rentrer dans leur ronde mélancolique et belle à la fois, le cœur serré mais le regard tourné vers l’avenir.
]]>Vous pourrez découvrir en salles l’adaptation cinématographique du roman Au Revoir Là-Haut dès le mercredi 25 octobre prochain. L’adaptation est réalisée par Albert Dupontel.
Chaque jeudi matin, il fait entrer la Boétie dans Boutmy. La puissance de son verbe atteint le cœur de tout élève de première année, même les plus fervents adeptes de Sciences Polochon. Au-delà d’une légende acquise en à peine deux ans en tant que professeur d’humanités littéraires, notre cher Frédéric Gros est également essayiste, philosophe, romancier et, peut-être, futur prix Goncourt. En effet, son premier roman, Possédées, est sélectionné parmi les huit romans nominés pour la distinction suprême du monde de la littérature française. Le 3 novembre prochain, verdict. En attendant, La Péniche vous présente celui qui marchera peut-être sur les traces d’André Malraux, Romain Gary ou encore Amin Maalouf en recevant le prix centenaire.

Possédées est un roman aux multiples visages. C’est avant tout un récit historique : la France du XVIIème siècle est vue à travers les yeux d’Urbain Grandier, un prêtre libertin, aussi attaché à sa religion qu’aux plaisirs de l’existence. Possédées, c’est également une intrigue politique, intrigue dont Grandier va bientôt devenir la pierre angulaire. Coupable de ne pas vouloir renier ses amours au nom de la religion, il se retrouve confronté à une cabale de catholiques conservateurs, qui instrumentalisent des religieuses soi-disant possédées par le Diable pour faire de lui un serviteur de Satan. Et c’est là le troisième visage du roman de Frédéric Gros : Possédées, c’est aussi la lutte de Grandier contre l’obscurantisme et le fanatisme religieux, qui n’est décidemment pas une invention récente.
Possédées, enfin, c’est un roman que tout élève de Sciences Po un tant soit peu amateur d’histoire et de littérature devrait lire. Pour son synopsis, bien sûr, mais aussi pour la plume de Frédéric Gros, qui arrive véritablement à nous plonger dans son roman, qui gagne en intensité dramatique au fur et à mesure que l’intrigue progresse. Il écrit comme il s’exprime en Boutmy : avec sincérité, justesse, minutie, et parfois même avec une pointe d’humour, même si le but de son roman semble être davantage d’éveiller les consciences que de les divertir.
Lire Frédéric Gros est une chose, mais parler de Frédéric Gros en est une autre. Qui de mieux placé que lui-même pour nous parler de son œuvre ? Nous sommes donc allés à la rencontre de l’illustre romancier dans son bureau, niché dans les hauteurs du 199, boulevard Saint-Germain.
Il est dans la sélection et c’est déjà une grande chance car il s’agit d’un premier roman. Je n’avais donc pas du tout anticipé cette reconnaissance de la part des jurys littéraires. C’est un livre dont l’histoire me passionne depuis longtemps.
Je n’ai pas rencontré de difficultés car c’est une histoire qui était déjà articulée. Mon problème a donc moins été celui de l’invention que celui de déblayer dans cette masse romanesque, et de choisir seulement les moments les plus intéressants. Le problème a surtout été un problème de mise en place, d’ordonnancement de scènes qui existaient déjà dans les archives.
Ce qui a été difficile, ce fut de rentrer dans la tête des personnages. Ces personnages sont des personnages d’une très grande intensité, et à partir de là c’était fascinant et risqué d’aller habiter des zones de conscience qui sont, parfois, au bord de la folie.
La Contre-Réforme est un moment tout à fait clé de l’Histoire française. On est sous Louis XIII et Richelieu, et c’est le moment d’apparition de la raison d’Etat. Je trouvais intéressant de voir comment cette raison d’Etat va prendre comme levier des désirs féminins. Ce sont des désirs fous, à la fois des désirs et des délires… Je n’ai pas pris dans ce roman le parti que défendait l’Eglise à l’époque, c’est-à-dire que l’authenticité de la possession, ne croyant pas moi-même en l’existence du Diable. Mais n’oublions pas que cette existence est reconnue par l’Eglise, elle fait partie des dogmes.
Pour moi, les Ursulines (les sœurs possédées par le Diable dans le roman ) n’étaient pas possédées, mais elles ne jouaient pas la comédie pour autant. Ici, la frontière entre la réalité et le théâtre n’existe pas.
Urbain Grandier est en effet présenté comme un prêtre qui n’est pas un athée parfait, ce n’est pas quelqu’un qui est rentré dans les ordres par simple opportunisme. C’est vrai qu’il est libertin, qu’il ne s’interdit pas d’avoir des relations sexuelles avec des femmes, chose qui lui était évidemment absolument interdite. Il considère lui-même que cette interdiction est un problème, puisqu’il écrit lui-même un petit ouvrage sur le célibat des prêtres (ouvrage qui a réellement existé). Grandier est un authentique croyant, mais c’est un croyant dont la foi lui fait refuser certaines hypocrisies d’Eglise.
Mais le problème, c’est qu’au même moment surgissent des fanatismes liés à la Contre-Réforme. Le propre du fanatisme religieux, c’est précisément qu’il brise toutes les nuances et oblige chacun à prendre parti pour tel ou tel camp. L’écho avec notre époque est à la fois présent et lointain, lointain parce que je ne parle pas du tout de fanatisme proprement terroriste. Mais j’évoque tout de même le moment où ce qui devient dangereux, c’est moins la religion en elle-même que l’instrumentalisation politique de la religion.
C’est vrai que j’essaie d’introduire dans l’enseignement de la théorie politique des éléments de narrativité, de suspense, de théâtralisation qui font partie d’un autre champ. Ce qui m’intéresse dans la pensée politique, c’est moins la théorie en général que la manière dont des sujets, des individus peuvent s’articuler à ces théories.
Il ne faut pas vouloir aller trop vite. Ce qui prend du temps, c’est de pouvoir trouver une écriture personnelle. Pour se donner les chances d’écrire des choses intéressantes, je lui conseillerais d’abord de vivre le plus de choses possibles. Ce qui fait la force de l’écriture, ce n’est pas la lecture de ce qu’on a pu découvrir ici et là, mais c’est vraiment le vécu. Il faut vivre des expériences avec le plus d’intensité possible.
]]>Possédées, de Frédéric Gros ( éditions Albin Michel, 304 p. ) est actuellement disponible en librairie.