
D’enivrement, ou plutôt d’ivresse, il était ainsi question hier soir. Raphael Enthoven, dont on a d’ailleurs bien du mal à caractériser l’activité tant il cumule les casquettes, d’écrivain à animateur radio, offrit une conférence d’une heure et quart, suivie d’une trentaine de minutes dédiées aux questions-réponses avec les étudiants. Comme lors de sa venue à Sciences-Po l’an dernier dans le cadre d’une conférence portant sur la mort, sujet certes moins réjouissant mais dont il éclaira les méandres avec optimisme, Raphael Enthoven a livré un éloge érudit et captivant de l’ivresse, pour le plus grand plaisir des passionnés de philosophie et, avouons-le, d’étudiantes ravies d’admirer la plastique toujours pimpante du « diable de l’amour » chanté par notre désormais première dame.
Qui donc mieux qu’Enthoven pouvait présenter l’ivresse comme révélateur du réel ontologique, l’outil du philosophe pour capter le sens vrai des choses qui l’entoure, en se débarrassant de sa vision bornée par l’intérêt personnel. Le conférencier a ainsi décrit l’ivresse socratique, qui en évitant l’hubris permet de dépouiller le réel du besoin, d’y poser un œil nouveau, ingénu, et ainsi d’en saisir la signification première. En somme, le mec défoncé qui passe sa soirée à fixer une poignée de porte n’est pas une loque amorphe, il réalise au contraire une expérience ontologique ! Car par ivresse, Enthoven entend tout état issu d’une substance exogène permettant de sortir de soi, de « revêtir tout le monde extérieur d’une intensité d’intérêt », comme l’exprime Baudelaire, dont la recherche des Paradis artificiels est connue, bien que souvent caricaturée.
Ainsi, de Baudelaire à Proust, à maintes reprises, le professeur cite avec une admiration communicative des grands auteurs dans leur rapport à l’ivresse, qui permet par exemple à l’auteur de La Recherche la révélation de l’éternité d’une sensation, comme le bleu enivrant de rideaux lors d’un voyage ferroviaire. L’ivresse est ainsi dépeinte au cours la conférence comme « une folie stable », un état semblable à la rêverie où l’on se laisse aller à une contemplation active de l’altérité. Plus encore, l’ivrogne est pour Enthoven « l’émissaire du genre humain », car il allie la douleur ontologique, pesanteur de la plume, à la célérité de l’esprit dans des fulgurances narcotiques.
L’ivresse est le vagabondage immanent, elle ôte la nécessité d’un but aux actions, comme une flânerie dans Venise dispense d’orientations. Elle est donc le voyage dans ce qu’il a de plus profond, parce que l’errance épargne les illusions d’une destination fixe, et concentre au contraire le voyageur sur ce qui compte réellement, le voyage lui-même.
Ainsi, si ces quelques lignes et les compétences philosophiques limitées de son auteur ne permettent pas d’en retranscrire l’entièreté, on retiendra qu’une fois encore Raphael Enthoven a fait lors de cette conférence l’effet d’un professeur hors pair, orateur éloquent et pédagogue, qui transpire l’amour des idées et des hommes qui en ont, et s’adresse tout aussi bien à un public averti qu’aux néophytes. Enfin, pour citer ma voisine lors de la conférence, soudain éprise de philosophie : « c’est quand même une bombe, ce mec ! »
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