philosophie – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Thu, 30 Jan 2025 17:32:52 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png philosophie – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 Passion ? Pas passion ? https://www.lapeniche.net/passion-pas-passion/ Thu, 30 Jan 2025 15:00:00 +0000 https://www.lapeniche.net/?p=56725 Autrice : Dana El Karouni


En Occident et singulièrement en France, la satisfaction des besoins primaires est largement assurée pour la majorité des gens. C’est pourquoi beaucoup d’entre nous sommes amenés à nous concentrer sur des besoins plus élevés dans la pyramide de Maslow, notamment les besoins d’auto-accomplissement. Maslow classe en cinq catégories les besoins humains, du plus vital au plus nécessaire avec à sa base les besoins physiologiques (respiration, hydratation, alimentation, sexualité, sommeil, excrétion), et à son sommet le besoin d’accomplissement de soi. Dans cette recherche d’accomplissement, la passion est souvent perçue comme un chemin privilégié pour donner du sens à l’existence. Mais est-ce vraiment le cas ?


Par passion, on peut entendre un désir, un intérêt profond qui nous pousse à nous investir dans une activité ou une cause, parfois au point d’y consacrer une part majeure de notre temps et de notre énergie. La passion peut être vue comme une voie vers le sommet de la pyramide de Maslow, où l’individu réalise son potentiel, ce qui fait de lui un individu unique : par exemple, un artiste qui crée une œuvre ou un scientifique qui fait une découverte. Lorsque les opportunités éducatives, culturelles et professionnelles sont nombreuses (ce qui est le cas en France), la passion est souvent encouragée et valorisée. Elle devient une norme sociale pour « réussir sa vie ». Dans ces conditions, le manque de passion peut être source de frustration et peut nous pousser à une recherche artificielle ou à une idéalisation de cette idée.


Cela dit, peut-on réellement parler de « besoin » d’auto-accomplissement ? La frontière entre passion et obsession est fine. Une passion mal canalisée peut devenir destructrice, pour soi-même (épuisement, isolement) ou pour les autres. Elle a été fatale pour le peintre Bernard Buffet, qui s’est donné la mort lorsque la maladie a pris le dessus, et lui a volé sa passion pour la peinture.
Mais surtout, plus que dans une quête grandiose, certains trouvent leur bonheur dans des plaisirs simples et quotidiens comme cuisiner, jardiner, pratiquer un sport. L’adjectif « épicurien » est souvent utilisé pour décrire ce rapport au monde.

William James, philosophe pragmatiste, considérait que la valeur d’une idée ou d’un engagement résidait avant tout dans ses effets concrets sur notre existence. Plutôt que de poursuivre un but absolu, il s’agit peut-être de trouver, dans l’expérience elle-même, ce qui enrichit notre rapport au monde et aux autres. Ainsi, et si l’autoaccomplissement passait aussi par les autres ? L’engagement communautaire, la transmission ou l’éducation peuvent être des moyens de se dépasser tout en créant du lien. Nombreuses sont les associations à Sciences Po œuvrant dans ce but, comme Paris Solidaires ou encore Sciences Po Refugee Help.

Finalement, j’aurais envie de dire que la passion est un chemin parmi d’autres vers l’auto-accomplissement. Mais est-elle essentielle ? Peut-être que l’essentiel réside dans la liberté de choisir : avoir une passion dévorante ou simplement profiter des instants simples de la vie.

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Pourquoi faut-il revoir Les Ailes du désir ? https://www.lapeniche.net/pourquoi-faut-il-revoir-les-ailes-du-desir/ Mon, 07 Feb 2022 11:00:00 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=54179 “This desire to possess her is a wound

and its naggin at me like a shrew

but, Ah know, that to possess her

Is, therefore, not to desire her.” 

Nick Cave, From Her to Eternity 

Berlin, an 87. Une lente caméra en noir et blanc glisse sur les ruines de la ville glaciale. Les pensées des habitants s’entremêlent et se brouillent dans un bourdonnement angoissant d’une ville fatiguée par la guerre froide. Le mur n’est pas encore tombé, la Potsdamer Platz n’est qu’un immense no mans land où les vieillards nostalgiques errent en quête d’un passé qui se cherche encore. Surplombant ce spectacle mélancolique, l’ange Damiel (Bruno Ganz) observe. Omniscient, invisible des hommes mais pas des enfants, il contemple les scènes quotidiennes de familles désorientées, écoute leurs conversations et leurs contradictions intimes, avant de retrouver son compagnon Cassiel (Otto Sander) dans un salon automobile où ils partagent leurs anecdotes sur les petites choses de la vie des mortels. Aujourd’hui, un passant a fermé son parapluie, puis a continué à marcher sous la pluie pour se faire tremper. Dans un drame onirique, presque expressionniste, d’une sensitivité sublime, Wim Wenders nous raconte la vie, à travers des êtres qui en sont justement exclus. 

Un conte poétique aux accents platoniciens

« Pourquoi est ce que je suis moi et pourquoi es tu toi ?

Pourquoi suis je ici et pas ailleurs ?

Où commence le temps ?

N’est ce pas l’apparence du monde que je vois ?

Le mal existe-t-il vraiment ?

Comment est ce que moi je deviens alors qu’avant je n’étais rien?

Moi qui suis moi je ne serais donc plus ? »

On surprend le monologue intérieur d’un enfant dont les préoccupations métaphysiques rappellent les questionnements platoniciens, pas étonnant lorsque l’on connaît le parcours de Wenders, ancien étudiant en philosophie. Ainsi, on s’interroge sur la vie et la mort, la transcendance de l’âme, la séparation entre le monde réel des hommes et un monde supérieur habité par les anges. “N’est-ce pas l’apparence du monde que je vois ?”, se demande l’enfant, reprenant la thèse platonicienne selon laquelle il existerait une séparation entre le monde sensible et le monde intelligible, où le premier ne ferait que refléter matériellement le second, supérieur et divin. 

La caméra – que Wenders qualifiera de “troisième ange” – semble ainsi poser un regard manichéen sur ces deux mondes, à commencer par son traitement de l’image. Le monde vu par les hommes est coloré, vif, tandis que le celui de Damiel et Cassiel est noir et blanc. L’absence de couleur du monde des anges rappelle la sagesse de ces êtres qui savent voir et entendre au delà de l’immédiateté artificielle, leur existence hors du temps. La couleur, au contraire, fait écho aux passions humaines et aux perceptions sensibles des hommes. 

Mais cette séparation d’abord brutale se révèle infiniment plus complexe, car chaque monde déborde sur l’autre. Les anges sont-ils des hommes disparus, ou les hommes des anges déchus ? Finalement, à quel monde doit-on aspirer ? Les angoisses métaphysiques du petit garçon sont ce qui motivent les hommes à vivre : c’est dans la peur de sa finitude que peut se déployer pleinement l’être. Le statut divin des anges les exempte de ces peurs, mais c’est justement ce fatalisme de l’éternité qui pousse Damiel à envier aux mortels leurs passions sensibles. Ainsi décrit-il à son compagnon Cassiel ce constat tragique d’une vie d’acorporéité : il veut « pouvoir dire maintenant, et non pas depuis toujours », « vouloir mentir comme on respire ». Et puis surtout, il veut aimer.

Le divin omniscient et éternel apparaît finalement comme un fade quotidien d’errance parmi ceux dont l’angoisse du temps qui passe est la structure d’existence et de mouvement. La contemplation, la sage theoria platonicienne, est certes cultivée par les anges, mais se révèle vidée de sens par des êtres dont l’existence ne rencontre jamais les tumultes de la vie. L’émerveillement, concept éminemment platonicien mais aussi très enfantin, est également au cœur du récit de Wenders. Damiel s’émerveille de tout, de chaque petite pensée terrestre triviale, de chaque situation banalement humaine. Sa rencontre absurde avec Peter Falk, célèbre acteur de Colombo qui joue ici son propre rôle, est ainsi particulièrement touchante : l’acteur – qui ressent la présence de l’ange pour une raison qu’on ne découvrira qu’à la fin du récit – lui décrit les plaisirs sensoriels de la vie, et l’enjoint à le rejoindre dans le monde des hommes :

“Fumer, boire un café. Et faire les deux à la fois, c’est fantastique.”

Ces anges ne sont donc pas totalement détachés du monde d’en bas, et ne sont pas dénués de capacité d’influence sur les humains. Entités divines bienveillantes, ils peuvent insuffler aux hommes en perdition l’espoir de continuer à vivre en leur touchant l’épaule. Veiller sur eux semble être la finalité de leur existence éternelle, l’attachement qu’ils ont aux hommes est tendre et pur, ce qui rend leur échec, quand il advient, d’autant plus tragique. D’ailleurs, les anges se regroupent tous à la bibliothèque – la Staatsbibliothek de Berlin – épicentre de la production des pensées humaines. Eux qui savent déjà tout, ils choisissent de passer leur éternité auprès de ce qu’il y a de plus humain : la découverte, la curiosité, la recherche de savoir dans l’ignorance.

Le désir… du monde 

Au terme d’une énième promenade sans but dans Berlin, Damiel entre par hasard dans un cirque en répétition. C’est alors qu’il aperçoit Marion (Solveig Dommartin), figure féminine du récit, qui le hantera jusqu’à sa transition humaine. Tel un ange, la belle jeune femme porte des ailes factices tandis qu’elle évolue dans les airs sur son trapèze. Dans une envolée mélancolique intérieure, elle pense à la dernière représentation de son cirque en faillite, à sa propre solitude. Toujours invisible d’elle, Damiel peut désormais mettre  : rejoindre Marion dans le monde réel. Il va, littéralement, tomber amoureux.

Le topos de la chute de l’ange est ici bien originalement mené : lorsque Damiel se réveille, il se trouve à terre au pied du Mur (côté Ouest), blessé à la tête, une armure médiévale posée à côté de lui. Son monde est en couleurs. C’est probablement le moment le plus jouissif de l’œuvre, le comble de l’émerveillement du monde et de la célébration de la vie. Damiel prend possession de ses sens, il reconnaît les couleurs, goûte un café, fume une cigarette. Même la couleur de son sang, synonyme d’une mort désormais possible, est un objet d’extase : il est en vie, enfin. Wenders profite de cette nouvelle palette sensorielle pour nous faire plonger dans le Berlin underground des années 80, nous invitant même à un concert de Nick Cave and The Bad Seeds et à une interprétation troublante et psychédélique de “The Carny” suivi de “From Her to Eternity”. 

“- Je veux savoir ! Tout !

– Tu dois trouver tout seul, c’est ce qu’il y a de beau.”

La leçon de vie de Wim Wenders

À travers ce drame existentiel, Wenders fait une ode à la vie, à la vie tendre faite d’amour, d’imprévus et d’innocence. Car si les hommes ne peuvent voir les anges, les enfants le peuvent. Comme si leur naïveté et la pureté de leur regard leur permettaient de bien voir. Ils sont lucides car leur regard est pur, intact de toute expérience sensible. Les enfants sont des êtres imprévisibles et spontanés car ils n’ont que leur instinct pour guider leurs actes. Ils sont sereins à la vue des anges, acceptent leur présence au lieu de s’en méfier ou de la questionner. Ce qui pousse Damiel à vouloir échanger son omniscience contre une vie faite de passions et d’immédiateté, c’est bien ce souhait de se rendre vulnérable et d’accepter de vivre sans connaître. 

Wenders veut nous apprendre à voir, à saisir le vrai du monde. Nous n’atteignons pas la vérité selon une déduction logique et pragmatique à partir d’expériences antérieures, mais par un saisissement immédiat de l’inconnu. À la manière des enfants, laissons le monde nous surprendre, émerveillons-nous des petites choses de la vie !  Si les anges sont les sages du ciel, les enfants sont les sages terrestres : ils ont accès à la vérité car leur esprit est intact de tout présupposé, de tout construit.

“Deviner enfin, au lieu de toujours tout savoir”

Dressant un tableau réaliste du Berlin des années 80, entre ambiance guerre froide et musique underground, Wenders nous invite à célébrer la vie dans son entièreté. L’éternité n’est pas à envier si elle ne nous permet pas de vivre les passions spontanées et naïves que la vie humaine a à offrir. La sagesse et la lucidité ne sont accessibles que par la conservation de son innocence, de la part enfantine de notre existence, car rien ne permet d’atteindre mieux le vrai que le fait de se laisser surprendre, se laisser aimer.

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Rencontre avec Marie Robert : « Notre vie est remplie de réflexions philosophiques! » https://www.lapeniche.net/rencontre-avec-marie-robert-notre-vie-est-remplie-de-reflexions-philosophiques/ Wed, 26 Feb 2020 09:00:00 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=40456 Enseignante, directrice d’écoles Montessori, Marie Robert s’attache à dépoussiérer la philosophie en l’ancrant dans notre quotidien. Rencontre avec une personnalité solaire, passionnée et engagée.

Qu’est-ce qui vous a amené à créer des écoles Montessori ?

A l’origine je suis professeure à la fac: j’ai enseigné “Magie et religions” et “Histoire de la philosophie et de la psychologie” à Paris V. Mais après cinq années, j’ai éprouvé un ennui profond. Une fois que l’on a créé son cours, c’est prestigieux intellectuellement mais quand on est dans une simple récitation il ne se passe plus grand chose. Au bout d’un certain temps à la fac, j’ai compris que ce n’était plus mon espace. Certes, il y a 180 élèves qui m’écoutent religieusement mais je m’en fiche ! Je n’ai pas besoin que ma faille narcissique soit remplie. J’ai envie de contact, de liens, d’être bousculée dans mon enseignement. J’ai donc quitté l’université, et par un curieux concours de circonstances, je me suis retrouvée à enseigner dans le seul lycée Montessori de France, dans les Yvelines, à côté de Versailles. Il fallait tout réinventer pédagogiquement ! j’ai adoré, malgré la charge de travail. Mais quand on est face à des adolescents, il y a déjà des choses très ancrées et j’avais envie de les avoir avant. Je sentais que certains avaient déjà du mal avec l’autorité, l’affirmation, la confiance en eux… J’ai rencontré mon mari qui avait fait Montessori depuis le départ. On s’est dit qu’il serait super de créer des écoles, et pourquoi pas à Marseille car il n’y en avait pas ! C’est comme cela qu’on s’est lancé et qu’on a maintenant une école à Marseille et une à Paris !

Que répondez-vous aux personnes qui voient dans le système Montessori une espèce de bulle élitiste pour bobos parisiens, totalement à part du système classique ?

Je pense qu’il y a beaucoup de méconnaissance. Comme Maria Montessori n’a pas déposé sa méthode créée en 1906, il y a tout et n’importe quoi: l’idée que l’enfant fait ce qu’il veut, ou le Montessori très dogmatique exclusivement basé sur “la parole de Maria Montessori”. Nous, nous sommes sur une forme de Montessori hybride. C’est un outil merveilleux: respecter la temporalité de l’enfant, l’autonomie, la confiance en soi, la manipulation par le concret. Mais c’est aussi un outil qu’il faut ajuster aux problématiques contemporaines. Il faut l’ajuster au socle scolaire, aux questions du numérique… Quand les gens disent que c’est un truc pour “bobos”, c’est la même problématique quand on dit qu’il faut manger sainement. Non ce n’est pas un truc de bobos ! Bien sûr, il y a une question financière derrière. Nous formons aussi beaucoup de professeurs du public, nous accueillons des élèves boursiers dans les classes… Dire que c’est pour les “bobos”, c’est condamner et mettre à l’écart tout l’intérêt de la méthode. Une méthode n’est jamais pour une catégorie d’individus.

Vous plaidez pour un enseignement de la philosophie dès le plus jeune âge. Au-delà de la question de l’âge, ne faudrait-il pas réinventer l’enseignement de la philosophie qui peut s’apparenter en Terminale à un assimilation de connaissances, d’auteurs, de concepts ?

Je prône une philosophie beaucoup plus ancrée dans le réel, dans le quotidien. Et c’est quelque chose qu’on peut mettre en place dès le plus jeune âge: parler avec les enfants des notions qu’ils rencontrent comme la liberté, l’autorité, le désir. Aujourd’hui l’enjeu est de former les professeurs sur la manière de mener un atelier de philosophie car toute la particularité est que l’on se sait pas où ça va nous amener. Ce n’est pas comme faire une leçon figée, mais au contraire laisser libre au cours à la réflexion de l’élève. Il faut que l’élève fasse son chemin de pensée. Certaines personnes font des choses formidables. C’est le cas de Johanna Hawken qui a créé la maison de la philosophie à Romainville. Elle a formé les professeurs des établissements publics à faire des ateliers de philosophie et elle propose également des ateliers gratuits le samedi. Certains enfants font de la philosophie depuis leur cinq ans, et ils ont un niveau incroyable de réflexion, d’analyse et d’affirmation d’eux-mêmes. C’est tout à fait possible, il faut juste faire un effort dans la formation et accepter ce que cela suppose.

Beaucoup parlent de “vulgarisation” pour qualifier vos livres (Kant tu ne sais plus quoi faire et Descartes pour les jours de doute) et votre démarche. Pourquoi est-ce si important pour vous de distinguer la désacralisation de la philosophie et la vulgarisation ?

Derrière la vulgarisation, il y a toujours l’idée qu’on fait un peu moins bien, de faire une version moins qualitative. Ce n’est pas ce que j’ai envie de faire. J’ai aussi un peu de mal avec le terme “démocratiser” parce que j’ai l’impression qu’on donne de la démocratie à la petite cuillère: tout d’un coup “nous philosophes”, nous descendons de notre piédestal pour donner au peuple. Ce n’est pas ma démarche. La philosophie a un caractère un peu sacré qui la fige et qui la met à distance. J’ai envie de la remettre sur terre: quand on parle du désir par exemple, on parle de choses du quotidien et on peut y penser juste cinq minutes dans sa douche, en étant dans le métro… Notre vie est remplie de réflexions philosophiques. Quand on se met à l’écart d’une situation simplement pour réfléchir, on est déjà en train de faire de la philosophie !

Cette démarche passe aussi par votre activité sur Instagram où vous faites le pari que sur un réseau social où l’image est reine, il est possible de publier chaque jour un contenu écrit philosophique…

Sur un réseau social où il n’y a que des photos, j’ai décidé de mettre du contenu. Instagram ce n’est pas bien ou mal, c’est ce qu’on en fait. C’est un outil. J’avais envie de proposer quelque chose qui ne soit ni une leçon, ni une morale. Chaque matin, je pense à quelque chose au réveil et je voulais partager cette pensée. Après les gens se l’approprient et en lisant, ils sont en train d’enclencher leur propre pensée. Instagram nous a tous rendu directeur artistique de notre propre vie: cela nous impose une réflexion sur ce qu’on montre, ce qu’on ne montre pas, ce qu’on est prêt à assumer. Mon métier, je dirais presque mon existence, c’est de faire de la philosophie. Je voulais qu’Instagram soit aussi cet espace là.

Vous commencez aussi à développer des podcasts…

Je voulais vraiment travailler sur la multiplication des supports. Quoiqu’on en dise, les livres restent un support particulier qui n’est pas forcément accessible à tous. Le podcast est un bon intermédiaire entre Instagram et les livres parce que cela passe par l’oralité, et mon métier d’enseignante fait que ma transmission se fait d’abord en parlant. Un podcast, c’est aussi un format qui est moins figé que l’écrit. Pour l’instant, j’ai développé des notions (l’amour, l’audace, le rire, l’identité), mais je vais aussi faire un podcast sur les conseils de livres de philosophie pour ceux qui n’en ont jamais lu. J’ai envie d’inviter des gens pour voir comment ils explorent eux-mêmes la notion dans leur existence. C’est un format à la fois créatif et récréatif.

Vous travaillez sur un autre livre ?

Oui ! Le Voyage de Pénélope ! Une sorte d’histoire de la pensée ! C’est une femme qui a trente ans et qui quitte son travail. Elle décide de partir en voyage à Athènes. Elle va à la fois découvrir qu’on est la somme d’une pensée qui traverse les siècles et les lieux, et elle va se découvrir elle-même. Je voulais changer de format et être vraiment dans le roman initiatique et le roman d’histoire de la philosophie: comment la pensée nous transforme ?

A la lecture de vos livres, de vos posts sur Instagram, on a l’impression que la notion qui vous fascine le plus est celle d’autrui, le mystère qu’implique notre rapport aux autres…

Oui, c’est ce qui m’intéresse le plus. On me demande toujours la différence entre la psychologie et la philosophie, et je dis que la psychologie c’est “qui suis-je” et la philo c’est “qui sommes-nous ?” L’altérité est ce qui m’intéresse; ce qui n’est pas moi me fascine. Je ne suis jamais rassurée par la ressemblance. C’est à travers l’altérité que je parviens à me définir, à comprendre qui je suis.

Quel est votre dernier coup de coeur littéraire ?

Je dirais Le ghetto intérieur de Santiago Amigorena. C’est splendide: quel est le poids de la culpabilité, de tout ce qui nous précède ? Comment porte-on des choses qui ne nous appartiennent pas ? Les problématiques de mémoire, de constellations familiales, du rôle qu’on joue dans une famille, dans une lignée, m’intéressent beaucoup. C’est un livre très sensible.

Crédit image :  ©Myriam Gasperment

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Le Mag’ : Julien, « dit » l’apostat, un antique réactionnaire ? https://www.lapeniche.net/julien_apostat_reactionnaire/ Wed, 31 Jan 2018 11:00:33 +0000 http://lapeniche.net/?p=37981 N’est- il pas de coutume d’entendre, au quotidien, une formule composée de deux mots devenus quasiment inséparables : « catho réac’ » ? La réaction apparait ainsi comme étant l’apanage du christianisme. La réaction ne mérite-t-elle pas l’extension du domaine de sa lutte ? L’empereur Julien (361-363), alors qu’il n’aurait pu être qu’un empereur de passage, tenta de renouer avec les traditions de ses ancêtres, en opposition aux dynamiques engagées par Constantin de bureaucratisation et surtout de christianisation.

« Un païen puritain » à la conquête de sa doctrine

La vie de cet Empereur hors du commun débute dans un contexte chaotique : à la mort de son oncle Constantin Ier en 337, il échappe par hasard, à l’âge de six ans, au massacre de sa famille par la garde impériale. Constance II, son cousin, le tient à l’écart de la vie de Cour. Il passe donc son enfance et son adolescence entre Constantinople et l’Asie Mineure, dans un contexte à la fois chrétien et païen dans un environnement où tout était grec. Baptisé, il conserve longtemps des pratiques chrétiennes afin de s’éviter de graves ennuis, puis il s’enivre de littérature et de culture païenne sous la conduite de l’eunuque Mardonius dans la révélation des mythes de sa Grèce « bien aimée ». Exilé en Cappadoce, surveillé de près par les agentes inrebus, de véritables barbouzes au service de l’Empereur, il entame sa longue claustration de six ans, entre 345 à 351, le temps des lectures.

Ce rat de bibliothèque se forge alors une culture d’autodidacte plus marquée par le monde homérique que par la Bible et le message du Christ. Rappelé à la Cour au printemps 351, il persiste dans la recherche d’une doctrine solide, multiplie les allers-retours en Asie Mineure, opère secrètement, à titre personnel, un retour à la religion des Anciens. Le christianisme que l’on lui a imposé, auquel il n’a jamais véritablement adhéré, ne lui convient plus, et ce pour des raisons similaires à celles de Celse. Il reproche aux chrétiens l’anthropocentrisme, leur volonté s’approprier « l’Etre suprême » à leur seul profit, la non-originalité de leur morale qui ne serait qu’un réchauffé de bribes de philosophie grecque et leur penchant pour la révolution politique, refusant de se plier à la religion civile. Il y a donc trois niveaux de critiques ; théologique, moral et politique.

Il fréquente alors le cercle de Nicomédie, un cénacle réactionnaire animé par le rhéteur Libanias, désolé par le recul des valeurs antiques où l’on y lit le « divin Jamblique », philosophe païen du IVème siècle orientant la mystique néoplatonicienne (espèce de syncrétisme entre les cultes orientaux, généralement solaires et la philosophie de Platon) dans les voies de la magie et de l’occultisme. Lors d’un séjour à Ephèse, il est initié aux cultes à mystères à un illuminé et reçut un « bizutage sacré » lui apportant de quoi s’émerveiller. Cet intellectuel éprouvait peu d’attrait pour les plaisirs de son âge et réservait le plus clair de son temps à l’étude. Il se veut grec, et en maîtrise mieux la langue que le latin, langue administrative dont il ne maîtrise que le strict nécessaire. Sa vision du monde est enracinée chez Platon, mais en contact sensible avec le divin par le biais de mystiques et de thaumaturgies néoplatoniciennes. L’objet de sa foi, c’est la culture classique et le polythéisme ayant cimenté les cités, en particulier la « Glorieuse Athènes » et l’Empire romain.

Le rêve d’un païen dévot, vertueux mais sectaire

Julien est envoyé en Gaule, afin de régler la situation trouble d’une région soumise à la pression des barbares. Il se comporte en souverain hellénistique, à la fois guerrier courageux, philosophe, et administrateur avisé, détenant l’intime conviction d’être appelé par les dieux. Ses troupes se révoltent et le proclament Auguste en février 360 à Lutèce. Julien se retrouve ainsi usurpateur sans l’avoir voulu et Empereur malgré lui, par la volonté des dieux et des légions gauloises. Constance II avant de mourir désigna Julien comme son successeur, les provinces d’Asie se soumettent. L’usurpation s’achève sans effusion de sang et dans la légitimité ; en 361 Julien prend les affaires en main. Constance a « violé les anciennes lois et coutumes », Julien tombe le masque et s’engage avec enthousiasme dans un effort visant à promouvoir la Vertu. Il écrit « les dieux m’ordonnent de tout purifier autant que je le puis ».  Ce « fou des dieux », inconditionnel d’Hélios, pour qui l’exercice du pouvoir est un sacerdoce, s’imagine à la tête d’une cité idéale régie par la divine philosophie. Purifier signifie rétablir le règne de la sagesse grecque dénaturée par l’intermède chrétien.

Son règne apparait alors comme une véritable « Révolution culturelle » ayant pour objectifs de restaurer les valeurs éternelles ayant fait la gloire de l’Empire et de rendre aux dieux de l’Olympe un culte conforme aux traditions séculières. S’inspirant de Marc Aurèle, il se veut prince humain, refusant les rituels fastueux et non un despote isolé par une étiquette rigide. Son administration est probe, la Cour diminue son train de vie, les fonctionnaires véreux sont écartés, les barbouzes affaiblis, et les notables sont contraints d’investir leur argent dans la chose publique. Il ne touche cependant pas aux institutions constantiniennes, et l’Etat n’aurait pu supporter plus longtemps ces allègements fiscaux. Gouverner sous l’inspiration des dieux, sa conception théocratique d’un pouvoir sacerdotal est incompatible avec la restauration d’un principat libéral ; politiquement, le retour au passé est donc plus apparent sur la forme que réel sur le fond.

Sur le plan religieux, Julien rompt avec l’évolution engagée par Constantin, jugeant le christianisme comme une véritable déraison néfaste pour l’Empire : effectivement, comment adorer un mort ressuscité ?! Il proclame alors le rétablissement des anciens cultes, réouvre les temples et restitue aux païens la liberté de culte, replaçant ainsi les chrétiens dans le droit commun, l’Eglise n’est donc plus favorisée. Il n’envisage à aucun moment un empire composé de païens et de chrétiens qui auraient cohabité, et, formé par les chrétiens, en adopte le sectarisme (selon l’historien Glen W. Bowersock). Celui-ci s’exprime par une reprise en main idéologique et discriminatoire. Ce retour aux cultes ancestraux n’emballant pas les masse, Julien est contraint de réorganiser le culte, comble d’ambiguïté, en transposant au paganisme des institutions chrétiennes, avec une hiérarchie sacerdotale, une prédication organisée, un catéchisme rédigé, et des organismes de bienfaisance aménagés près des sanctuaires. Parallèlement, afin de susciter les curiosités et trouver un élan populaire, il rehausse le culte par des cérémonies empruntées aux cultes à mystères.

L’expansion de l’apostasie face à la réaction chrétienne

Bien que profondément attaché au paganisme de la Grèce classique, sa pratique religieuse s’attache plus au courant mystique oriental, pleine de superstitions et d’ascétisme. Julien est adepte de « théurgie », rites magiques supposés agir sur les dieux, somme toute une gnose païenne nourrie par une mystique trouble l’éloignant de la religion ancestrale de sa Grèce « bien aimée ». Face à la réaction opiniâtre des chrétiens, le pouvoir encourage les apostasies en promettant charges et honneur aux renégats. Les chrétiens sont ensuite bannis de l’enseignement, il s’attaque aux Galiléens, fait brûler les dépouilles de martyrs chrétiens et retire les reliques de Saint Babylas à Antioche.

La crainte des chrétiens s’estompa avec la mort de Julien, qui engagé dans une campagne contre les Perses (convaincu pas les oracles de ses conseillers, qui voyaient en lui la réincarnation d’Alexandre) succomba à ses blessures lors d’une bataille à Samarra le 26 juin 363. Sa mort ouvre le temps de la normalisation et son successeur s’empressa de défaire l’œuvre de Julien. L’empire retrouve ses habitudes après la parenthèse de la réaction païenne. Hélios avait perdu, les Galiléens ont triomphé. Le rêve passéiste de Julien, pape autoproclamé des derniers païens, s’était dissipé avec lui.

Son nom d’apostat passa à la postérité, entretenu par la légende noire établie par les chrétiens. Grégoire de Nazianze l’accable de malédictions et voit en lui la parfaite incarnation de l’Antéchrist. Etranger et anachronique, ses contemporains le surnommaient « la chèvre » en raison de la barbe passée de mode qu’il arborait en hommage aux philosophes classiques. Pour Lucien Jerphagnon, Julien ne fut pas apostat car il ne fut jamais chrétien, et Paul Veyne dira de lui qu’il « fut l’une des figures les plus inattendues et les plus compliquée de l’Histoire universelle ».

 

 

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Le Mag’ : Binge-watching et questions existentielles https://www.lapeniche.net/le-mag-binge-watching-et-questions-existentielles/ Fri, 06 Oct 2017 16:00:21 +0000 http://lapeniche.net/?p=37453

Un article traduit de l’anglais par Capucine Delattre

« C’est une comédie de situation : personne ne regarde cette série pour ressentir des émotions », déclare la série télé que vous regardez compulsivement et désespérément depuis trois heures, les yeux débordants de larmes et le souffle coupé. Les millions de fans dévoués qui ont suivi le personnage de Netflix BoJack Horseman au cours des différents et douloureux stades de sa dépression se permettront de ne pas être tout à fait d’accord… Tout comme les innombrables autres fans qui ont accompagné Rick, génie alcoolique et scientifique fou, et son naïf petit-fils qu’est Morty dans leurs aventures à travers les univers, tout en s’interrogeant sur le rôle de l’humanité face à l’immensité de ce qu’elle ignore.

 » Let’s go. In and out. Twenty minutes adventure. « 

 

Entre des stars de cinéma anthropomorphiques et des monstres dignes des rêves les plus fous de Lovecraft, une chose est certaine en ce qui concerne les dessins animés récents préférés des adultes. Plusieurs décennies après Kierkegaard, Nietzsche ou Camus, l’existentialisme, le nihilisme et l’absurdisme sont toujours bel et bien d’actualité.

Quand Netflix interroge le sens de la vie

A première vue, il pourrait en effet paraître risqué d’écouter Bojack Horseman et Rick & Morty. Bien entendu, tous deux alternent entre moments d’une folie inimaginable, plaisanteries puériles et pessimisme d’ordre cosmique. Mais il s’agit de bien plus que cela. Lorsque l’on s’y penche de plus près, les deux séries se révèlent non seulement bien plus profondes et complexes que ce que l’on pourrait penser, mais donnent également une parfaite représentation de l’éternel trouble existentiel entre suicide, acte de foi et rébellion face à l’absurdité du monde que décrit Camus dans son chef-d’œuvre de 1942, Le Mythe de Sisyphe.

« Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie », écrit Camus, alors opprimé par les atrocités de l’occupation allemande à Paris, où il vit. Et au cours de l’année méta-moderne qu’est 2017, la question se pose toujours, aussi poignante que jamais. À l’heure de la domination des séries télé, il fallait bien qu’elle soit projetée sur les écrans de nos ordinateurs alors que nous procrastinons désespérément. Il est donc parfaitement logique, dès lors, que la représentation de la condition humaine au XXIème siècle que donne BoJack – et l’horrible science-fiction de Rick & Morty, écho des doutes terribles qui découlent du flot constant et croissant de connaissances sur notre espèce et notre univers –  vienne se confronter aux mêmes problèmes que ceux posés par les philosophes du siècle dernier… avec de nouveaux outils. Comment donc ces séries illustrent-elles les trois célèbres réponses de Camus à l’absurdité de l’existence ?

La science vue par Rick & Morty

Dans plusieurs épisodes de Rick & Morty, les deux héros errent d’un univers à l’autre, clairement écrasés par l’absurdité de leur propre existence – si ce n’est de celle de l’humanité. Dans l’univers de la série, on rencontre de gigantesques têtes flottant dans le ciel qui peuvent annihiler des planètes entières en un clin d’œil, des robots sensibles contraints à n’avoir dans la vie pour fonction que de passer le beurre, et d’étranges créatures bleues qui n’existent que pour satisfaire les rêves d’autrui – et devenir folles si jamais elles y échouent. La conjuguaison de tous ces éléments montre que la science est une arme à double tranchant : si elle permet d’échapper à l’ennui déprimant d’une vie banale, et permet aux hommes d’apprendre à connaître leur propre univers, elle oblige aussi celui qui l’utilise à réaliser que nos vies sont courtes, vides de sens et régies par des facteurs sur lesquelles nous n’avons aucune emprise.

Rick and Morty, c’est un univers absurde, et beaucoup de questions sur la science en filigrane

Ainsi, les choix auxquels les personnages de Rick et Morty sont confrontés – les choix auxquels tout le monde, en fait, est confronté – sont extrêmement semblables à ceux de Sisyphe dans son célèbre mythe repris par Camus. Finalement, chacun pourrait déclarer qu’il ne supporte plus de vivre, et se suicider – ce que l’on observe d’ailleurs dans les tendances auto-destructrices de Rick. On pourrait aussi se raccrocher à un acte de foi – le concept qui résume la théorie des existentialistes, selon laquelle chacun doit trouver son propre sens à sa vie –, échappant ainsi à la détresse qui découle de la prise de conscience de la liberté totale que l’on a en ce qui concerne ce que l’on veut faire de sa vie. C’est notre moyen de nous en sortir. Dans la série, ce choix est incarné par Jerry, Monsieur Tout le Monde, terrifié par l’inconnu, qui se rassure dans le confort douillet d’une vie routinière, plate, et figée par des croyances inébranlables.

Cependant, la réaction la plus profonde et marquante face à l’absurdité de l’existence est sans doute de se rebeller, de choisir d’embrasser l’absurdité elle-même, sans plus chercher à la combattre. C’est la voie que semblent emprunter Rick – qui représente dans une certaine mesure le nihilisme actif nietzschéen – et son petit-fils Morty, qui prononce l’une des répliques de la série les plus lourdes de sens : « Nobody exists on purpose. Nobody belongs anywhere. Everybody’s gonna die… Come watch TV? » [Personne n’a de but. Personne n’a de chez-soi. Tout le monde va mourir… Tu viens regarder la télé ?] : des mots qui auraient toute leur place dans la Nausée de Sartre.

L’absurde vu par BoJack Horseman

Si Rick & Morty, avec son atmosphère hybride entre sitcom, horreur, science-fiction et voyage cosmique, touche directement ou indirectement du doigt quelques sujets profondément métaphysiques et philosophiques, BoJack Horseman’s, qui raconte l’histoire d’une star de la télé entre deux âges confrontée à une vie faite d’échecs et tentant de se faire pardonner, s’intéresse finalement au mêmes problématiques, d’un point de vue plus intime et émotionnel. Ses personnages, quoiqu’ils prennent parfois des formes animales étranges, représentent tout le spectre de l’humanité au XXIème siècle. On a droit aussi bien à une accro au travail, amoureuse de ses chats, qui tente tant bien que mal de jongler entre sa réussite professionnelle et sa vie personnelle, un chien apparemment insouciant qui est en réalité parfaitement conscient que « l’univers est un trou noir cruel et insensible », un asexuel de vingt ans et des poussières qui ne supporte pas de se laisser distraire et arracher à son sentiment d’inutilité, et bien sûr,  un cheval aux traumatismes familiaux loin d’être résolus, qui se repose sur la drogue et le sexe pour échapper à une vie qui ne semble pas avoir un quelconque sens.

Le personnage principal de BoJack Horseman est un cheval en proie à un profond trouble existentiel

Ce chef-d’œuvre de Netflix se révèle aussi une exploration des trois options camusiennes, en les représentant à travers la quête d’une rédemption possible mais lointaine d’un BoJack profondément dépressif, perturbé et traumatisé. La source d’inspiration ultime de BoJack, le grand Secrétaire, se suicide dans un élan de désespoir après avoir dû démissionner, quittant la seule chose qui donnait un sens à son existence – et le personnage principal est lui-même tenté à plusieurs reprises par l’option de s’ôter sa propre vie. Beaucoup des personnages choisissent d’ignorer l’absurde en trouvant leur sens à vivre dans le travail, des cultes étranges ou la distraction permanente.

Mais finalement, la série parvient à la même conclusion que celle du Mythe de Sisyphe : la seule solution de passer outre l’absurdité inhérente à la vie est d’être heureux en dépit de cette dernière. Cependant, dans l’univers de BoJack, tout comme dans le nôtre, ce constat ne vient pas facilement, surtout lorsque l’on a quantité de cadavres dans le placard, autant d’obstacles à sa rébellion personnelle.

Sommes-nous absolument libres ?

Pour mettre cela en valeur, la série s’intéresse à un grand nombre de questions philosophiques, comme celle de la liberté radicale – les hommes sont-ils condamnés à être libres ? Sommes-nous responsables de tout ce que nous sommes ? – ou le besoin de distraction pour s’échapper à soi-même. Beaucoup citent cette série parmi les illustrations les plus honnêtes et pertinentes de la dépression qui nous a accompagnés ces dernières années : l’épisode 6 de la saison 4 est ainsi un véritable monologue intérieur sur l’apathie, l’estime de soi vacillante, la dépendance affective et le besoin de reconnaissance qui découlent de nos dépressions contemporaines comme jamais auparavant.  Peut-être que le fait que ces questions fondamentales soient exprimées par des dessins animés – en théorie – humoristiques, pleins de blagues de pets et de mots d’esprits, a son importance : cela ajoute en effet une couche de légèreté, et même d’hilarité, à des histoires qui seraient sans cela bien trop douloureuses et pénibles à raconter.

Et comme une certaine star droguée d’Hollywood le dirait: « I just wanted to do something light and fun to distract me from the deep well of sadness that is my life » [Je voulais juste faire quelque de léger et joyeux pour me distraire du profond puits de tristesse qu’est ma vie]. Mais se tourner vers BoJack Horseman ou Rick & Morty n’était certainement pas la décision la plus responsable à prendre.

Les 2 premières saisons de Rick&Morty sont disponibles en intégralité sur Netflix. La saison 3 est en cours de diffusion.
Les 4 premières saisons de BoJack Horseman sont disponibles en intégralité sur Netflix.

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