opinion – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Sat, 25 Nov 2023 14:02:09 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png opinion – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 Le wokisme et ses détracteurs, de la menace imaginaire à la menace réelle : Panique à l’université, Francis Dupuis Déri https://www.lapeniche.net/le-wokisme-et-ses-detracteurs-de-la-menace-imaginaire-a-la-menace-reelle-panique-a-luniversite-francis-dupuis-deri/ Wed, 23 Nov 2022 17:30:00 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=55436 Francis Dupuis Déri présente son essai Panique à l’université analysant comment les médias instrumentalisent des peurs infondées pour promouvoir des discours conservateurs et réactionnaires.

Le lundi 3 octobre se tenait à Sciences Po une conférence organisée par le Programme de recherche et d’enseignement des savoirs sur le genre (PRESAGE) autour de l’essai Panique à l’université : Rectitude politique, woke et autres menaces imaginaires, en compagnie de son auteur Francis Dupuis Déri. 

Le titre est explicite : il s’agit d’analyser les phénomènes « woke », « politiquement correct » et d’invalider les thèses catastrophistes de ceux que l’auteur désigne comme des « Don Quichotte se battant contre des ennemis imaginaires ». 

Autrement dit, de montrer que la « menace woke » n’existe pas.

Un universitaire qui connaît le milieu dont il parle…

Francis Dupuis-Déri est professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) où il a lui-même réalisé ses études. Son analyse combine travail de recherche et déductions empiriques. C’est précisément dans son expérience qu’il puise la source de son essai, et notamment le souvenir d’un événement survenu au cours de ses études. 

Le 16 décembre 1989, des attentats avaient lieu à l’UQAM, le coupable revendiquant une « déclaration de guerre aux féministes ». Parallèlement à cela, les années 1990 voient le développement de théories sur les « wokes », évoquant un militantisme – féministe notamment – radical qui ne laisserait plus la place à la liberté d’expression et qui se répandrait dans les universités.  Pour le professeur, le paradoxe est aussi saisissant que révoltant.

Une définition assez éclairante de ce que les détracteurs du « wokisme » dénoncent nous est donnée dans le Figaro Etudiant. L’article, daté du 14 octobre 2021 est signé Claire Conruyt et évoque : 

« Une lutte radicale portée par les militants antiracistes, féministes et LGBT […] qui peut provoquer des divisions violentes dans les universités, avec des étudiants qui se ne retrouvent pas dans le mouvement, mais aussi des enseignants qui souhaitent en débattre et qui finissent par être harcelés par leurs étudiants, et finissent par démissionner. » 1

Pour l’universitaire, cette manière alarmiste de présenter les choses ne fait en rien écho à son expérience. L’université qu’il connaît enseigne toujours les mêmes cours de sciences politiques classiques et modernes, avec les mêmes œuvres, toutes écrites par des hommes. De plus, les black studies et gender studies sont proposées, aux dires de Dupui Déri, par respectivement 10% et 7% des universités. 

Il s’interroge donc sur ce qu’il juge être une « menace imaginaire ».

… contrairement aux « théories sur les wokes » qui utilisent l’université comme un « signifiant vide ».

Il analyse ainsi le développement de ces théories, depuis la fin du XXème siècle, dans l’espace médiatique étatsunien puis canadien et français. On entend tour à tour parler de « wokisme », « cancel culture« , « islamo-gauchisme »… Autant de mots dont nous saisissons mal la définition mais qui sont mobilisés afin de dénoncer ce que certains sont allés jusqu’à nommer « totalitarisme intellectuel ». 

A titre d’exemple, en octobre 2021, Alain Finkielkraut s’exprimait de la sorte sur Europe 1 : 

« Au temps du communisme, l’idéologie était la division d’un monde en deux dimensions : les exploiteurs et les exploités. Cette idéologie renaît sous la forme du wokisme. D’un côté il y a le mâle blanc prédateur, et de l’autre, les femmes, les minorités raciales et sexuelles. […] J’ai peur pour les jeunes, peur de ce que devient l’université française ». 2

Alain Finkielkraut

Les « théoriciens de la menace woke » dénoncent ainsi un phénomène qui se répandrait massivement dans les universités. Nous pouvons pourtant légitimement nous demander quelles universités sont concrètement concernées par ce phénomène ? 

C’est dans cette question que se situe toute l’ambiguïté. Dupuis Déri précise que ces thèses passent sous silence la diversité du réseau universitaire et relèveraient, par conséquent, bien plus de lubies que d’un examen rigoureux. Les théoriciens du wokisme citent ainsi des exemples épars, parfois faux, souvent sortis de leur contexte, pour mettre en avant l’idée d’une censure, d’une menace. 

Il en vient donc au constat que les théories qu’il analyse ignorent le milieu dont elles parlent. Pourtant, leur choix n’est pas fait au hasard. Selon l’invité, c’est précisément sur la méconnaissance générale de ce milieu qu’elles misent.

De la « Panique à l’université » à la panique généralisée.

En effet, le milieu universitaire ne concerne qu’une mince frange de la population. Évoquer ce qui se passe dans les universités est donc un biais permettant de semer la panique dans l’espace public, sans que la majeure partie de la société ne soit capable de distinguer le vrai du faux. L’université apparaît pour beaucoup comme un « signifiant vide » puisqu’ils ne savent pas ce qui s’y passe, ce milieu leur étant étranger. Il s’agit donc, pour les polémistes, d’un terrain privilégié permettant de diffuser ce que Dupuis Déri mentionne comme un « discours d’agitation politique ».

Le choix des mots non plus n’est pas anodin.  Pour entretenir la panique, il est impératif de bien choisir ses termes et de les renouveler. La technique est simple, prendre des termes ou expressions préexistants et les sortir de leur contexte. Ainsi, le « politiquement correct » est issu du régime léniniste, le « wokisme » est, pour sa part, un anglicisme qui avait été utilisé par Martin Luther King lorsqu’il appelait à être éveillé à toute forme de discrimination, puis par le mouvement Black Lives Matter avec le slogan « stay woke ». Autrement dit, ces termes n’ont de sens que dans la bouche de ceux qui les dénoncent.

Dans son essai, l’auteur analyse la mise en place de ce climat de terreur dans l’espace médiatique, avec des polémistes qui se présentent comme « très courageux », alors qu’en réalité leur discours est particulièrement répandu, à l’inverse des écrits défendant le “wokisme” qui, d’après Dupuis Déri, sont largement minoritaires.

Des « menaces imaginaires » ?

Les “menaces wokes” étant imaginaires, aux dires de l’auteur, il n’en demeure pas moins une nouvelle forme de menace qui viendrait justement de ceux qu’il désigne comme “polémistes”. Il brosse ainsi un portrait schématique de ceux-ci, se résumant à trois mots : hommes, blancs, hétérosexuels. Dans une logique réactionnaire assumée, leur but serait de conserver leurs privilèges. Le tout relayé par des médias rachetés par des milliardaires qui eux-mêmes ont tout intérêt à conserver l’état des choses, toujours selon Dupui Déri. 

L’honnêteté intellectuelle n’est donc ni une priorité, ni même une préoccupation pour ces théoriciens de la menace woke. 

Le danger viendrait de leur côté, dans la mesure où nous sommes face à des intellectuels qui, au nom de la liberté d’expression, condamnent une forme d’expression qui serait “extrême”, “totalitaire”, en un mot : dangereuse. Ils laissent de surcroît entendre que le développement des connaissances gagnerait à être basé sur un conservatisme excluant, à titre d’exemple, les études de genre. Or, rappelle l’auteur, c’est une position plus que paradoxale, puisque la connaissance gagne à se fonder sur l’innovation et l’ouverture.

Dupui Déri en appelle à notre esprit critique, rappelant l’impératif de ne pas se laisser séduire par un discours polémique qui, se disant censuré, semble pourtant omniprésent. Il s’agirait de se demander quel discours censure l’autre et dans quel camp se situe la liberté d’expression ?

Si l’analyse est pertinente, en invalidant la menace “woke” et en brandissant la menace “réactionnaire”, elle omet peut-être une troisième menace qui est celle du manichéisme. Au-delà des gentils et des méchants, du camp du bien et de celui du mal, il est essentiel de faire preuve de nuance. De la même manière que dans son essai Francis Dupuis Déri reproche aux “polémistes” de ne pas tenir compte de la diversité du réseau universitaire, on pourrait lui reprocher de ne pas considérer la diversité de ces “polémistes”. La véritable question n’est pas de savoir dans quel camp se situe la vérité mais quelle position particulière est liberticide et de condamner ces discours au cas par cas. 

Sources :

https://etudiant.lefigaro.fr/article/privilege-blanc-cancel-culture-le-lexique-de-l-ideologie-woke-qui-sevit-a-l-universite_23d40206-2533-11ec-b3af-5940a8310a3e/ 1

https://www.europe1.fr/societe/alain-finkielkraut-denonce-le-wokisme-cest-le-retour-de-lideologie-4073208 2

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Héritière de Draghi ou de Mussolini ? Le « en même temps » à l’italienne de Giorgia Meloni https://www.lapeniche.net/heritiere-de-draghi-ou-de-mussolini-le-en-meme-temps-a-litalienne-de-giorgia-meloni/ Tue, 15 Nov 2022 17:30:00 +0000 https://www.lapeniche.net/?p=55393 Lorsque le parlement italien issu du vote du 25 septembre dernier a élu les présidents des deux chambres, l’opposition s’est soulevée et beaucoup d’observateurs, en Italie comme à l’échelle internationale, ont montré leur inquiétude.

En effet, la coalition conservatrice qui a remporté les élections n’aurait pas pu choisir des figures plus controversées : au Sénat, l’ancien militant post-fasciste Ignazio La Russa, qui porte comme deuxième prénom Benito en l’honneur de Mussolini et qui ne cache pas de collectionner des bustes du Duce chez lui. À la Chambre des Députés, le bras droit de Matteo Salvini, Lorenzo Fontana, qui a fait de la lutte contre l’avortement et les unions entre des personnes de même sexe son principal combat politique.

“La droite a montré son vrai visage”, ont commenté certaines figures de la gauche, comme la députée Elly Schlein. Sous-entendu : méfiez-vous des tentatives de dédiabolisation, voici à quoi va ressembler le prochain gouvernement.

Trois semaines plus tard, après avoir officiellement pris ses fonctions, la nouvelle présidente du conseil Giorgia Meloni s’est rendue à Bruxelles pour sa première visite à l’étranger, montrant un visage assez différent : “Je suis satisfaite, j’ai rencontré des personnes prêtes à écouter”, a-t-elle déclaré après avoir posé souriante devant les photographes avec la présidente du parlement européen Roberta Metsola, celle de la commission Ursula Von Der Leyen et le président du conseil européen Charles Michel. Des images frappantes, si l’on considère qu’il y a quelques années encore la même Meloni demandait la sortie de l’Italie de l’euro et qualifiait les dirigeants de Bruxelles de “bande d’usuriers”. 

Trouver un équilibre dans la pluralité: un défi vital pour Giorgia Meloni

Loin d’être anecdotique, cette ambiguïté est en réalité la clé pour cerner la nature du nouveau gouvernement italien. En effet, elle n’est que le reflet de la pluralité de la coalition qui a porté Meloni au devant de la scène politique. Les trois principaux partis qui la composent – Fratelli d’Italia de la nouvelle présidente, Lega de Matteo Salvini et Forza Italia de Silvio Berlusconi – non seulement ont des histoires, des priorités, des bases électorales et des liens transnationaux différents (il suffit de rappeler qu’ils appartiennent à trois groupes politiques distincts au sein du parlement européen), mais ils sont aussi parcourus par une fracture transversale: celle qui sépare les pro-UE des eurosceptiques, les pro-OTAN et Ukraine des amis de Poutine, les modérés des populistes, les disciples de Mario Draghi de ses détracteurs. 

Ce clivage est apparu de manière flagrante dans les jours précédant la formation du gouvernement, lorsque les médias italiens ont publié des fuites audio dans lesquelles Berlusconi déclarait aux nouveaux élus de son parti qu’il avait échangé des « lettres très douces » et des bouteilles de vin avec Poutine et qu’il reprochait à Zelensky d’avoir provoqué la guerre. À cette occasion, la réponse de Meloni a été lapidaire : « L’Italie fait pleinement partie de l’Europe et de l’Alliance atlantique. Toute personne qui n’est pas d’accord avec cette pierre angulaire ne peut pas faire partie du gouvernement, au prix de ne pas constituer le gouvernement ».

Finalement, le gouvernement a vu le jour, mais ces divisions n’ont pas disparu, ce qui n’est pas nécessairement une faiblesse. Au contraire, c’est probablement sa pluralité qui a permis à la coalition de droite d’obtenir un si large soutien populaire aux élections du 25 septembre dernier. Le défi auquel Meloni doit maintenant faire face est de transposer ces différences dans l’action gouvernementale tout en évitant qu’elles ne la paralysent, ne se transforment en ruptures irréparables et ne compromettent la crédibilité de l’Italie à l’international. La composition du Conseil des ministres reflète précisément cette nécessité. 

Rassurer l’Europe et satisfaire l’électorat: les deux visages du gouvernement

D’un côté, la nouvelle présidente a fait le choix de confier les postes directement en lien avec Bruxelles et l’international aux figures les plus “rassurantes”, pro-UE et modérées de chaque parti : Antonio Tajani, de Forza Italia, connu et respecté hors d’Italie pour avoir été président du Parlement européen, dirigera le ministère des affaires étrangères. Giancarlo Giorgetti, de la Lega, alter ego modéré de Salvini qui comptait parmi les plus fidèles soutiens de Draghi, sera ministre des finances. Enfin, Raffaele Fitto, de Fratelli d’Italia, ancien membre très respecté du Parti populaire européen avant de passer au groupe conservateur, dont il représente toujours l’aile la plus modérée, sera chargé des affaires européennes et du plan de relance. Dans ce dernier cas, la continuité avec le gouvernement précédent sera cruciale car le versement des quelque 150 milliards d’euros que l’Italie attend de Bruxelles est subordonné au respect du plan convenu entre Draghi et la Commission européenne l’année dernière.

De l’autre côté, Giorgia Meloni est bien consciente que le vote qui l’a largement récompensée le 25 septembre est porteur d’une demande de rupture. C’est pourquoi elle a choisi de confier à des figures nettement plus marquées politiquement les dossiers auxquels les électeurs de droite sont traditionnellement davantage attachés. L’exemple le plus frappant est sans doute celui de la nouvelle ministre de la famille, une fervente militante pro-vie et anti-GPA. Ce qui ne signifie pas nécessairement que le droit à l’avortement est en danger en Italie – tant la ministre que Giorgia Meloni elle-même ont déclaré ne pas vouloir toucher à la loi – mais la seule nomination envoie un message très clair aux segments les plus conservateurs de la société italienne. Une autre question hautement symbolique est l’immigration, qui relève du ministère de l’intérieur. Ici, le choix de Meloni s’est arrêté sur le préfet Matteo Piantedosi, qui était le bras droit de Salvini lorsque le leader de la Lega était lui-même à ce poste et qui en a déjà repris le travail. Son premier acte a été d’interdire l’accès aux eaux italiennes à quatre navires d’ONG transportant près de mille migrants secourus en mer Méditerranée.

De son côté, Meloni joue le double rôle d’actrice principale, montrant l’un ou l’autre visage selon la scène et le public, et de metteuse en scène. De sa capacité à diriger les différents acteurs de la coalition tout en évitant la cacophonie dépendra la durée du gouvernement qui vient de naître. 

Crédits Images : licence CC-BY-NC-SA 3.0 IT

https://www.governo.it/en/media/president-meloni-meets-heads-eu-institutions-brussels/20936

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Opinion – La mort d’Axel Kahn, une ode à la vie. https://www.lapeniche.net/opinion-la-mort-daxel-kahn-une-ode-a-la-vie/ Tue, 13 Jul 2021 18:42:08 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=53445

« La vie a une fin. Ne jamais commencer à vivre en dispense. Une vie riche et belle connaît une issue qui en fait partie, comme la ponctuation finale d’une belle histoire. Elle peut même en être l’enluminure signifiante. Un crépuscule flamboyant après tant d’aurores bleuissantes. »

Axel Kahn

Il semblerait que ce fameux crépuscule soit arrivé : Axel Kahn s’est éteint le mardi 6 juillet 2021, à l’âge de 76 ans, des suites de son cancer. Sur son profil Twitter, qu’il alimentait régulièrement, il se définissait comme « Médecin, ancien chercheur en génétique et président d’université, essayiste humaniste. Président de la Ligue Nationale Contre le Cancer ». Deux petites lignes pour décrire une si grande vie.

La photo illustrant le blog d’Axel Kahn semble résumer à merveille cette personnalité hors du commun, pleurée par les scientifiques, politiques et littéraires depuis une semaine. Sur cette photographie, on y voit la mer, à perte de vue, s’enfonçant dans le ciel turquoise jusqu’à ce que l’un et l’autre fusionnent pour ne faire qu’un… Un magnifique et apaisant dégradé de bleu illustrant parfaitement la sérénité du personnage. Le choix d’un paysage idyllique, en pleine nature, n’est pas étonnant de la part d’un amoureux de la marche et du sport en plein air. Il expliquait que vagabonder à travers la nature, porter ses pas ici et là, marcher sans cesse, était l’activité parfaite pour permettre le déploiement de la pensée…

Sans avoir pu lire toutes ses œuvres, sans avoir pu suivre toutes ses aventures passionnantes, je sais ô combien il était « multifonctions », « multitâches » et surtout, « multi-passions » … Car c’est bien la passion pour la vie qui a mené Axel Kahn à explorer tant de domaines variés.

Vous avez surement pu parcourir sa biographie grâce aux multiples articles qui lui ont été dédiés depuis sa mort, mais revenir aux origines permet d’expliquer le cheminement et l’accomplissement de toute une vie.

Médecin en hématologie, généticien, Axel Kahn a co-fondé l’Institut Cochin, il a également été membre du Comité Consultatif National d’Ethique de 1992 à 2004 mais a aussi présidé l’Université Paris Descartes… La biographie est loin d’être terminée, et d’ailleurs, affirmer avec fermeté qu’il serait possible de ne rien omettre de la vie d’Axel Kahn relèverait de la malhonnêteté. Ce qui est certain, c’est qu’au-delà de ses compétences scientifiques et médicales, notre personnage était également très littéraire. Essayiste, philosophe, écrivain… Il faisait partie de ces génies, devenus si rares de nos jours, pour qui l’unité des savoirs menait à cette tension vers la perfection et la justesse de la pensée.

Lorsque l’on dresse rapidement l’exhaustive biographie de ce grand homme, on adopte souvent un regard extérieur, froid et détaché. Mais une biographie, c’est ce que l’on accomplit dans sa vie et pas seulement les fonctions que l’on occupe dans la société. Or Axel Kahn, bien qu’il ait rempli un nombre incommensurable de fonctions différentes, n’a pas seulement limité sa vie à des accomplissements professionnels. Ce n’est pas que cela, une vie.

Quels sont donc ces moments qui marquent une vie ? Lors d’entretiens sur France Culture[1], Axel Kahn relate ces instants précis qui ont façonné son itinéraire intellectuel. N’est-ce pas là un point biographique essentiel que de connaître le cheminement de pensée d’un grand homme ? Si l’on pose Axel Kahn en humaniste inconditionnel, il était un humaniste détaché de toute croyance religieuse. Dès ses 15 ans, il perd la foi en Dieu mais pas celle en l’humanité. Dorénavant, l’athéisme est sa nouvelle religion, l’humanité reste et restera sa plus grande passion.

Désormais, une seule question, si elle trouve une réponse, lui permettra de se forger « un humanisme indépendant de l’idée de transcendance »[2] : « Qu’est-ce que le bien lorsque ce n’est pas le bon Dieu qui l’a décidé ? »

Débute alors le projet de toute une vie : celui de déceler ce qui se cache derrière la notion de bien.

Le second « tournant » de sa vie, qu’il décrit comme « décisif », c’est bien évidemment le suicide de son père, alors qu’il avait 26 ans. Cet événement marquera sa vie.

Un humaniste ?

L’humanisme place l’humain au centre de toutes les préoccupations et de tous les intérêts, qu’importe si cette philosophie fait entrave à la recherche ou à ce que l’on appelle dans notre monde moderne « le progrès ». Être humaniste, c’est aimer l’humanité. Mais c’est l’aimer dans son entièreté, avec ce qu’elle a de positif mais également avec ses ténèbres.

Est-ce à dire que le progrès est inenvisageable pour quiconque serait « amoureux » de la race humaine ? Sûrement pas, s’exclamerait A. Kahn ! Mais la clé est de parvenir à allier le progrès à l’humain, faire progresser nos connaissances et notre science, tout en respectant l’Autre.

Son appétence pour la philosophie le guidera vers le Comité National Consultatif d’Ethique de 1992 à 2004. Durant cette période, très agitée par les débats sur les thérapies géniques et le clonage, Axel Kahn n’a cessé d’expliquer que « l’individu ne se résume pas à ses gènes. » Selon lui, la question éthique est inséparable de la médecine et la science. Rien de bien nouveau… « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » disait déjà Rabelais, au XVIème siècle, préfigurant les grands débats sur la bioéthique et la nécessité de conjuguer science et morale.

Si Axel Kahn était bien un être rationnel, son côté philosophique et moral était toujours là pour tempérer sa science. Il savait user de « la raison », dans tout ce qu’elle implique. La mesure, c’est ce bien ce qu’il lui a permis d’être un humaniste et un scientifique à la fois. La juste mesure, comme le soutenait Aristote, c’est la voie vers la vertu.

Mais finalement, cette facilité à la mesure, cette réussite à allier aussi bien l’aspect cartésien de la science à la poésie de la philosophie, n’est-ce pas être « raisonnable et humain » ?

Être raisonnable et humain

Après le suicide de son père, lorsqu’il avait 26 ans, Axel Kahn retrouve une lettre lui étant adressée. Dedans, il y trouve l’injonction « Sois raisonnable et humain ». Son père, Jean Kahn, avait décidé de laisser un message avant de mourir, et il avait choisi de l’adresser à Axel, non pas à ses frères Jean-François et Olivier.

Cette injonction paternelle incarna le « fil d’Ariane » de sa vie. « Tiens ce fil et suis-le mon fils », voilà ce que comprenait Axel à travers cette lettre.

La raison est issue du latin « ratio » qui signifie « calculer ». Elle est « un mode de pensée qui permet à l’esprit humain d’organiser ses relations avec le réel »[3]. L’être rationnel c’est celui qui peut différencier le vrai du faux, c’est celui qui, usant d’un calcul, peut en tirer une finalité, une solution. Descartes, dans son célèbre Discours de la méthode, veut remonter à la première évidence de ce monde. Pour cela, il décortique nos modes de pensée, il remonte à l’origine par un raisonnement rationnel.

Cependant, il convient de différencier un être rationnel d’un être raisonnable. L’homme qui ne serait que rationnel serait un être froid, calculateur.

Axel Kahn se devait d’être rationnel, en tant que chercheur et médecin. En science, on doit répondre à cette exigence, on doit savoir différencier le vrai du faux. Si l’on prend d’ailleurs l’entièreté de la lettre laissée par son père, Axel aurait été, des trois frères, « le plus apte à faire durement les choses nécessaires… ». Est-ce à dire qu’il était le plus rationnel ? On ne peut en être certain… Mais ce qui est sûr, c’est que son père termine sa phrase en ajoutant « … Mais tout de même, sois raisonnable et humain », chose bien plus complexe qu’être purement et uniquement rationnel, de faire « durement les choses nécessaires ».

L’homme, en tant qu’animal rationnel, est capable de : calculer, anticiper, construire de nouvelles choses, faire progresser la science, envoyer un homme sur la lune, explorer Mars pour tenter d’y trouver une once de vie … Ou encore, de modifier le vivant pour, qui sait, tenter de repousser les limites de la condition humaine… Toutes ces capacités démontrent bien que l’homme est un être rationnel. Mais cela implique-t-il qu’il soit raisonnable ? En effet, si le rationnel dit « ce que l’on peut faire », il ne nous éclaire pas sur ce que « l’on doit faire » (Jacques Ricot).

Tout scientifique qu’il était, Axel Kahn parvenait bien à limiter la démesure du rationnel et du calcul en exploitant l’entièreté de sa raison, en y ajoutant sa morale, son éthique. Bref, il était « animal raisonnable » en plus d’être « animal rationnel » et l’on comprend pourquoi science et éthique ne peuvent être détachées. Finalement, ce que son père semblait lui demander, c’est d’utiliser la totalité de sa raison, de ses capacités, au service de l’humanité. On pourrait même dire que, ce qui fait la spécificité la plus probante de l’être humain, au-delà de sa capacité à calculer, c’est sans doute sa capacité à raisonner. Il faut user de sa raison pratique, de sa raison raisonnable pour être humain jusqu’au bout. Or, « adopter un comportement mesuré » (Jacques Ricot), c’est être raisonnable.

Nous comprenons que l’être raisonnable répond à des exigences qui sont de l’ordre de la morale, des valeurs humaines… De l’humain ! C’est bien ce lien entre un être raisonnable et humain que Jean Kahn espérait de son fils.  

Une quête perpétuelle pour le bien

Mais attention aux raccourcis. Raisonnable, mesuré, ne s’associent pas à ennuyeux ou fade, ou bien même, sans plaisir. Il n’y a qu’à voir la vie « foisonnante » qu’a eu notre personnage pour se rendre compte que, comme il l’avouait lui-même, Axel Kahn avait une peur folle de l’ennui. Et d’ailleurs Axel Kahn reconnait que sa vie, comme celle de son père Jean, ne fut pas exempte d’excès et de plaisirs.

Dès ses 15 ans, Axel Kahn dit avoir été « obsédé » par l’idée du bien. Mais comme tout bon athée, il ne s’agissait pas de se questionner sur le bien chrétien mais le bien en soi. Libéré de toute religion. Ce qui fait de cet homme un humaniste complet, c’est également sa capacité à définir le bien à travers l’Autre. Selon lui, le bien ne peut se définir que « par rapport à Autrui ». Le bien, disait-il, c’est « tout ce qui manifeste le souci de l’Autre et l’évidence de son importance ». Nous comprenons ainsi pourquoi cet homme, attaché à l’éthique et le bien, reconnaissait l’amour et les plaisirs qui en découlent comme ingrédients nécessaires au bien.  Ainsi, le plaisir est très lié au bien. Et c’est à ce moment-là que l’on découvre le Axel Kahn, non seulement humaniste, mais aussi hédoniste. Son amour pour les femmes, pour les plaisirs sensuels… Il s’est marié deux fois et a fini sa vie avec une troisième femme avec laquelle il a choisi de ne pas se marier. Il aura trois enfants issus de son premier mariage. Très honnête et franc, Axel Kahn avoue avoir eu un autre fils, Alexandre, lors d’une aventure avec une infirmière, dans sa jeunesse. Bref, il aimait les femmes. Amour, plaisir, désir, sensualité, volupté… Ce ne sont pourtant pas les seuls mots qui venaient à l’esprit d’Axel Kahn lorsqu’il parlait du sexe féminin. Lors de confidences à France Culture, il se dit entièrement et pleinement féministe. Il avoue avoir eu beaucoup d’amour pour les femmes, mais aussi de l’admiration. Il dit avoir reconnu, au cours de sa vie personnelle et scientifique, « l’extraordinaire richesse de la manière féminine d’être humain ».

« – Qu’est-ce que vous trouvez de plus émouvant et admirable dans la manière féminine d’être humain ? 

– C’est ce dont je vous parle qui est cette capacité de tout faire et le reste aussi. De ne jamais rien abandonner… »[4]

Les femmes sont celles qui poursuivent leur but, sans abandonner le reste.

Axel Kahn se disait conscient que cette notion du bien ne représente qu’un idéal, une chose vers laquelle on tend sans qu’elle ne puisse être matérielle. Mais, disait-il, le bien est ce « qui naît en moi et qui est mon devoir parce que je me l’impose ». Car s’il a retenu une chose fondamentale de son père et de sa vie, c’est « l’évidence qu’il faut faire son devoir ». Or, il existe une difficulté supplémentaire : le devoir n’est inscrit nulle part, il n’est pas prédéterminé. Le devoir, c’est ce que l’on s’impose, ce que l’on se reconnaît comme tel selon lui. Axel Kahn s’est donc imposé d’être un « type bien », de faire « le bien » (rien que ça …).

Ainsi, durant toute sa vie, Axel Kahn dit avoir été troublé par l’injonction de son père « Sois raisonnable et humain ». Et après avoir fait le bilan de cette vie prolifique, nous comprenons que cette citation aura été son mantra et aura guidé Axel Kahn, jusqu’aux derniers jours de sa vie. Car finalement, cette capacité à accueillir avec sérénité la mort, à ne pas se laisser prendre par la « peur de l’inconnu », de la mort, est sans doute une des plus belles célébrations de l’humanisme.

« Je sais qu’elle va gagner, mais elle ne m’aura pas dans l’angoisse et la terreur. Elle m’aura avec un sourire ironique aux lèvres, mais ‘même pas peur’. Malgré tout, j’ai vraiment bien vécu. »[5]

Ainsi, jusqu’aux derniers jours de sa vie, Axel Kahn a fait preuve d’humanité en expliquant, de manière assez sartrienne, « J’ai souvent dit que personne n’est autre chose que ce qu’il fait : imaginons qu’il me reste trois ou quatre semaines à pouvoir faire, alors le choix de ce que je fais, la manière dont je le fais, sont plus importants que jamais. »[6]

Pas si différent des aphorismes de Sartre soutenant que « l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait », que « l’existence précède l’essence », Kahn croyait en la vie et chérissait la liberté. Maître mot du médecin, la liberté doit s’associer à la raison, à la responsabilité, comme le pensait Sartre.

De mon côté, je peux affirmer que votre existence, M. Kahn, en respectant les deux exigences d’être « raisonnable et humain », vous a mené à être pleinement dans ce monde. Et surtout, à être humaniste.

Merci, Monsieur KAHN, pour cette magnifique leçon de vie.

Crédit image : Frantogian, Axel Kahn au 25ème Festival du Livre de Mouans-Sartoux, en 2012, 6 octobre 2012 File:Axel Kahn 2012.JPG – Wikimedia Commons Licence Creative Commons creativecommons.org


[1] Axel Kahn : l’hypothèse du bien. À voix nue. France Culture, avril 2021; https://www.franceculture.fr/emissions/series/axel-kahn

[2] Axel Kahn : l’hypothèse du bien. « Épisode 5 : À quoi bon être bon ? ». À voix nue. France Culture, 9 avril 2021, 31 min. https://www.franceculture.fr/emissions/a-voix-nue/axel-kahn-lhypothese-du-bien-55-a-quoi-bon-etre-bon

[3] Philosophie Magazine. Raison. Philosophie Magazine. [en ligne] [consulté le 13/07/2021]. https://www.philomag.com/lexique/raison

[4] France Culture, Op. cit.

[5] SEPTIER, Hugo. « « La mort ne me fait pas peur » : atteint d’un cancer incurable, Axel Kahn témoigne de sa fin de vie sur BFMTV. » BFMTV [en ligne], 21/05/2021 [consulté le 13/07/2021] https://www.bfmtv.com/societe/la-mort-ne-me-fait-pas-peur-atteint-d-un-cancer-incurable-axel-kahn-annonce-etre-en-fin-de-vie_AV-202105210401.html

[6] VASSAS, Cécile. « Axel Kahn : « La mort n’existe pas », ses confessions avant de partir .» L’Internaute [en ligne], mis à jour le 06/07/2021 [consulté le 13/07/2021] https://www.linternaute.com/science/biographies/2545882-axel-khan-la-mort-n-existe-pas-ses-confessions-avant-de-partir/

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Opinion – Emmanuel Macron, Solal d’Albert Cohen : même histoire, même destin ? https://www.lapeniche.net/opinion-emmanuel-macron-solal-dalbert-cohen-meme-histoire-meme-destin/ Wed, 31 Mar 2021 08:20:53 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=53182 L’énigmatique Emmanuel Macron a fait couler beaucoup d’encre. Il faut dire que l’exploit est notable : jamais élu, parricide et ondoyant, Emmanuel Macron a déjoué tous les pronostics en devenant Président de la République à 39 ans. Certains se sont tentés à l’analogie (avec Michel Rocard, le comte de Saint-Simon, Jean Lecanuet…) quand d’autres ont préféré décortiquer la pensée plutôt que l’homme (c’est le sujet du dernier livre de Myriam Revault d’Allonnes). Peu se sont tournés vers la littérature pour le cerner.

Un personnage de fiction, pourtant, se rapproche furieusement de la trajectoire et du caractère du huitième Président de la Ve République. Imaginé par Albert Cohen, l’écrivain préféré d’un autre Président, François Mitterrand, le personnage mythique de Solal cumule les ressemblances avec Emmanuel Macron. Jeune, ambitieux, exilé de sa terre natale, fâché avec sa famille, séducteur et conquérant, il semble qu’il y ait du Solal chez Macron. Ou serait-ce l’inverse ?

Albert Cohen inaugure sa tétralogie des Valeureux en 1930. Il publie cette année-là le premier volume, Solal, aux éditions Gallimard. Solal est né sur l’île de Céphalonie, en Grèce, dans une famille juive – son père, Gamaliel, est rabbin – appelée les Solal. Notre héros éponyme, Solal des Solal, donc, treize ans au début du roman, s’affirme très vite comme un séducteur. À l’occasion d’une remise de prix au lycée français de Céphalonie, il fait la rencontre de la femme du consul de France, Adrienne de Valdonne. Il en tombe amoureux, parvient à la séduire malgré les oppositions et décide de l’enlever vers l’Italie. De son côté, le jeune Emmanuel Macron, élève au lycée la Providence d’Amiens, tombe amoureux de Brigitte Trogneux, sa professeure de théâtre. Il réussit, après maints efforts, à entamer une relation avec elle qui ennuie la bourgeoisie locale et singulièrement sa famille. Emmanuel Macron fuit Amiens et ses jacassements en poursuivant son lycée à Henri IV, à Paris.

Albert Cohen

Arrivé en France, Solal quitte Adrienne, rejoint Paris et s’éprend d’Aude de Maussanne, qui lui permet, subrepticement, d’assouvir ses ambitions politiques. Il devient en un temps record, plume, député socialiste et ministre du Travail par sa proximité avec le premier ministre M. Maussanne, qui n’est autre que son beau-père – et véritable mentor en politique. De son côté, l’histoire est connue, le brillant énarque Emmanuel Macron, protégé de François Hollande, saute les étapes et passe de secrétaire général adjoint de l’Élysée (2012-2014) à Ministre de l’Économie et des Finances (2014-2016). Solal et Macron sont ambitieux et rusés. Émancipés de leur milieu, les deux parviennent à leurs fins en se rendant indispensables à ceux qu’ils côtoient. Solal écrit les discours et oriente la politique du Premier ministre Maussanne. Macron rédige le programme et oriente la politique du Président Hollande. Les deux finissent par s’affranchir de leur maître.

Quoique bien investis dans les cercles du pouvoir, Solal et Macron détonnent. Solal, issu d’une famille juive arrivée d’Espagne après le décret d’expulsion de 1492, évolue dans un milieu essentiellement chrétien (et antisémite). Joueur, il fait louvoyer sa conversion au christianisme et s’amuse des obédiences des uns et des autres. Il déclare au sujet de son mariage avec la protestante Aude de Maussane : « Je leur défile des prénoms hébraïques que j’invente, si je parle à des chrétiens. Ou je dis avec orgueil que j’ai épousé une chrétienne, si je parle à des Juifs. » Peu importe les vanités, Solal avance. Emmanuel Macron, ancien chevènementiste encarté au Parti socialiste de 2006 à 2009, bâtit sa notoriété en assumant son tropisme libéral. Ministre, il déclare le 19 août 2016 au Puy du Fou de Philippe de Villiers, qu’il « n’est pas socialiste », suscitant l’ire de ses camarades de l'(ex)-rue Solferino. En somme, le premier est un séducteur juif entouré de chrétiens tandis que le second est un séducteur libéral dans un univers socialiste.

Reste que Solal des Solal et Emmanuel Macron n’auront a priori pas la même fin. Et c’est heureux. À la fin du roman éponyme, sans le sou, l’air hagard, esseulé, Solal erre dans les rues de Paris. Il divague, réaffirme sa judéité qu’il a si souvent renié et frôle le syndrome de Jérusalem en se déclarant, à qui veut l’entendre, le « roi des Juifs (…) le prince de l’exil ». Il organise son propre Calvaire et se suicide, entouré de mendiants, dans une mystique solaire et chevaleresque vers « demain et sa merveilleuse défaite ». Dépassé par ses ambitions, déraciné, Solal se fait dévorer par sa mégalomanie. De son côté, Emmanuel Macron, devenu roi-Président de notre monarchie républicaine, n’a d’obstacles que ses propres erreurs. Il s’apprête à repartir en campagne pour tenter de briguer un second mandat. Puisse cette fin tragique résonner comme un avertissement.   

Crédits images :

Couverture : Emmanuel Macron at the Phare de Biarritz in Biarritz, France. (Official White House Photo by Andrea Hanks), https://www.flickr.com/people/148748355@N05

Albert Cohen : Studio Harcourt, 1968, http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb384959550?rk=21459;2

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Billet d’humeur – Brexit, une leçon d’irresponsabilité ? https://www.lapeniche.net/billet-dhumeur-brexit-une-lecon-dirresponsabilite/ Thu, 18 Apr 2019 09:00:30 +0000 http://lapeniche.net/?p=39415 [English version below]

Pauline Millet

 

Cela fait presque 3 ans que le sujet traîne. Le 24 juin 2016, les Britanniques ont décidé (d’une courte majorité certes) de quitter l’Union Européenne. Le 29 mars 2017, Theresa May enclenchait l’article 50 du traité de Maastricht pour affirmer que d’ici 2 ans, le Royaume-Uni aurait quitté l’Union. Point. Nous sommes aujourd’hui le 18 avril 2019, et après deux délais successifs accordés, trois rejets de l’accord de Theresa May et une énième réunion de crise à Bruxelles, le Royaume-Uni, l’Europe et le Brexit se trouvent toujours dans une impasse. Du 29 mars, nous sommes passés au 12 avril, puis au 30 octobre, sans avancée aucune finalement. Même chez les sciencespistes, on se dit que quand même, en termes de procrastination, ils ont fait fort. Ce Brexit aura-t-il donc lieu un jour ? A force de le voir se défiler devant nos yeux, il pourrait presque être légitime de se poser la question.

Attendre le Brexit, c’est comme attendre Godot, glissait malicieusement un député européen. Le personnage de Beckett, dont on ne sait au final s’il existe, est une figure à laquelle le Brexit n’a rien à envier. Seulement tandis qu’Estragon et Vladimir attendent désespérément Godot, ils souffrent, se languissent, tentent vainement de se distraire mais ne font que perdre leur temps. De la même manière, l’attente d’une décision dont on ne sait si elle viendra n’est pas sans effet sur la Grande-Bretagne. Une étude vient de révéler que la préparation au Brexit (et notamment à un éventuel no-deal) a déjà coûté 1,5 milliard de livres au gouvernement britannique. Le débat public et parlementaire est totalement obnubilé par cette échéance, ce qui empêche l’adoption de toute autre réforme importante. L’économie britannique pâtit non seulement de la future sortie de l’Union européenne, mais encore plus de l’incertitude, qui empêche toute prévision et décision. Il en va de même pour les citoyens étrangers, les étudiants, les britanniques expatriés, dont le sort reste indéterminé. Les emails des universités pour tenter de rassurer pleuvent, mais n’apportent guère d’informations supplémentaires. Alfred de Musset disait « L’incertitude est de tous les tourments le plus difficile à supporter ». Si c’est le cas, les politiques britanniques sont d’une bien grande cruauté.

Car c’est au fond de leur faute si le monde entier regarde d’un œil inquiet le spectacle désormais pathétique de Westminster se déchirant, incapable de prendre une décision, miné par les intérêts bien déterminés des uns, les lignes rouges sans pitié des autres, sur fond d’ambition, de luttes de pouvoir et de phrases acérées. Au sein du Labour comme des Conservatives, tout le monde veut prendre la place de Theresa May qui a pourtant, d’un point de vue extérieur, ce qui semble être à l’heure actuelle le pire job au monde. Cela fera une très belle et juteuse saga politique, un House of Cards grandeur nature, un scénario parfait pour je l’espère de nombreux films, séries et livres à venir. Toutefois, l’incapacité du Gouvernement, des partis et du Parlement à s’accorder sur un accord est une terrible irresponsabilité, et il est honteux de la part des politiciens d’essayer d’arriver à leurs propres fins et de satisfaire leur propre faim alors que tout l’avenir du pays – sans exagération – est en jeu. Il est un temps pour tout, et le Brexit, remise en cause structurelle de place du Royaume-Uni dans le monde, devrait être un temps d’union nationale, pas de querelles de pouvoir. A la vue de la situation, qu’y a-t-il d’étonnant à ce que l’on constate une défiance croissante envers le monde politique chez les citoyens ? Qu’il est affligeant le spectacle de Boris Johnson et des rivaux s’aiguisant les dents à la suite de l’annonce de Theresa May qu’elle était prête à démissionner si son accord passait. Qu’il l’est encore plus celui du DUP, les incontrôlables alliés unionistes de May, faisant à nouveau échouer l’accord par leur jusqu’au-boutisme sur la question du backstop. Aujourd’hui, le Brexit donne du Royaume-Uni l’image d’un Etat en chaos, où le pouvoir ne sait plus où aller, où pas une seule option votée à la Chambre des Communes ne parvient à recueillir une majorité, et où les cris du speaker John Bercow, devenu une star en quelques semaines, « Ordeeeeerr », résonnent en vain dans un Parlement sens dessus dessous.

Sujet moi-même à une indécision chronique, s’il est bien une chose que j’ai appris, c’est qu’à un moment, il faut trancher. L’incessante négociation, remise en question, hésitation ne peut continuer trop longtemps, ce n’est qu’ajouter du sel sur la plaie d’un pays déjà divisé. Il est évident que tout le monde ne pourra être satisfait, ni même personne. Mais l’absence de décision est pire que le compromis, en ce qu’elle est une non-décision, un refus de responsabilité. En ne voulant défendre les intérêts que de ceux qui ont voté pour eux, les députés oublient de défendre ceux du Royaume-Uni, ils oublient qu’ils sont la souveraineté de leur pays et donc de tout le peuple. Il leur faut accepter des compromis, car c’est la seule façon d’en finir avec ce Brexit qui dure depuis trop longtemps, qui les mine eux comme tous leurs compatriotes. A vouloir limiter leurs pertes, ils sont en train de tout perdre. Alors (for God’s sake !), dans l’intérêt de tous et dans le leur, qu’ils prennent enfin une décision et qu’elle soit définitive !


Brexit, a lesson in irresponsibility?

It’s been almost three years since Britain started lingering on the issue of how to deliver Brexit. On June 24th, 2016, the British decided (by a slim majority) to leave the European Union. On March 29th, 2017, Theresa May invoked article 50 of the Maastricht Treaty to confirm that, in 2 years, the UK would have left the Union. Period. Today, on April 15th, after two consecutive delays, three rejections of May’s deal and a dreadful number of last-chance meetings in Brussels, the UK, the EU and Brexit are still in a dead end. From March 29th to April 12th to October 30th, no progress seems to have been made. At this point, even Sciences Po student are impressed by this level of procrastination. Will Brexit eventually take place? Seeing it fade before our eyes every other day, it almost seems to be a legitimate question now.

Waiting for Brexit is like waiting for Godot, a Eurodeputy wittily pointed out. Samuel Beckett’s character, whose existence always remains uncertain, is indeed a figure whose likeliness with Brexit is growing by the day. The thing is, while Estragon et Vladimir await desperately, they suffer, they despair, they remain stuck, while vainly losing their time. In this same fashion, the wait for a decision which may never come is affecting Great Britain. A study has shown that Brexit already cost the British government 1.5 billion pounds. For almost three years, the public and parliamentary debate has been completely obsessed with the coming decision and change, thus preventing the adoption of any major reform. The British economy suffers not only from the coming withdrawal from the EU economy, but also from the uncertainty that makes any planning and investment difficult for businesses. Similarly, foreign citizens, students, British expats, remain clueless about their future, on which a dark veil could be cast. Universities are sending out emails to try to reassure their students, but to no avail. Alfred de Musset once said, “Uncertainty is, of all torments, the hardest to bear”. If that is so, British politicians are very cruel.

It is indeed their fault, if the entire world watches with a worried eye the pathetic scene of Westminster tearing itself apart, incapable of coming to a decision, crippled by the very specific personal interests of some, by the merciless and unrealistic redlines of others, set against a backdrop of ambition, power struggles and razor sharp wit. In the Labour Party just as in the Conservative party, everyone seems to want Theresa May’s place, strange as it may be, for from an outside perspective she appears to have the worst job in the world. This will make for a fascinating political saga, the perfect scenario from which I hope many movies, books and series will be made. But the government, the parties and Parliament’s inability to agree on a deal is a tragic instance of irresponsibility, and it is a shame that politicians try to come to their own ends and satisfy their own interests while the entire future of the country is at stake. There is time for everything, and Brexit, which fundamentally questions Britain’s place in the world, should be a time of national unity, not of petty political feuds. In front of this pitiful show, one wonders why there is growing defiance against politicians… There are few things sadder than seeing Boris Johnson’s crocodile tears and barely hidden smile after Theresa May said she was prepared to resign if her deal was passed, except maybe hearing the news that the DUP, May’s uncontrollable unionist allies, crashed the deal by their extremism over the backstop issue. Today Brexit casts a shadow over Britain, projecting the image of a country in chaos, where the government is clueless as to where to go, the Commons cannot agree on anything, and the Speaker’s cries for “Ordeeeer” (which have turned John Bercow into a star in a matter of days) echo in vain in the tumult of Parliament.

I myself am often subject to chronic indecision, and if there is one thing I have learnt, it is that at some point, one must decide, and let the decision be final. Constant negotiation, speculation, hesitation is dangerous when it lasts too long, and it only worsens the division of a country that is already torn. It is obvious that not everybody shall be happy with the result. It is even likely that no one will be happy with it. But the absence of a decision is much worse than a compromise, in that it marks MP’s refusal to decide, and means that Parliament is stepping away from its responsibility : to deliver Brexit. MPs are trying to only defend the interests of those who have voted for them, but in doing so they forget to defend the United Kingdom, they forget that they are the sovereignty of their country and that hence, they represent all its people. They must accept that compromise is the only way to finally be done with Brexit, a transition period which has already lasted too long and has harmed them and their fellow countrymen. By trying to contain their losses, they are losing everything. So (pour l’amour de Dieu!), in the interest of all, let them come to a decision and it be final!

Adam Galametz

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