
« En 2012, on était détestés. Etre de droite était un tabou, on était reconnus dans les derniers.» C’est avec ces mots que Charles-Henri Alloncle, l’actuel président de l’UMP Sciences Po, se souvient de ses débuts de militant. Depuis, ce parti de droite, traditionnellement minoritaire dans une école « majoritairement de gauche », a connu une ascension fulgurante.
Aujourd’hui, le président de l’UMP Sciences Po se dit plus que fier du bilan 2014-2015 de l’association, une des plus dynamiques de l’école : 90 adhérents à jour de cotisation, 27 évènements depuis septembre. L’UMP Sciences Po avait d’ailleurs annoncé la couleur de l’année en devenant, pour la première fois, la première association reconnue par les étudiants (cf. graphique ci-dessous).
L’UMP avait été reconnue en premier lors de la procédure de reconnaissance : le graphique correspond au nombre de voix récoltées par chaque section au moment où l’UMP avait atteint les 120 voix lui permettant d’être reconnue.
Pour Camille Chevalier, vice-président de l’UMP Sciences Po, c’est le “dynamisme du militantisme et des évènements organisés” qui différencie ce parti des autres formations politiques de l’école. Cette vitalité particulière s’explique surtout par les tactiques adoptées par l’UMP Sciences Po cette année.
En multipliant les invitations de personnalités politiques, telles que Valérie Pécresse, Nathalie Kosciusko-Morizet, ou Alain Juppé, les dirigeants du parti se sont assurés de faire salle comble à chaque événement. Une stratégie doublement payante, puisqu’elle a permis au parti d’attirer de nouveaux adhérents, mais aussi de gagner en visibilité à l’échelle nationale.
De ce point de vue là, l’UMP Sciences Po a clairement réussi à remplir son objectif de l’année : celui de l’ouverture. Au sein de l’école, les évènements de ce parti s’adressent à un très large public. « L’UMP arrive à parler aux sciencespistes, et pas qu’aux militants », analyse Boris, l’un d’entre eux.
Et la section du parti de droite vise aussi à « sortir du cadre de Sciences Po pour s’imposer comme un exemple et se faire connaître », explique Léo Castellote, vice-président de l’UMP Sciences Po. « Le pari est si bien réussi qu’aujourd’hui, pendant les réunions entre les cadres du parti au niveau fédéral, on ne parle que de l’UMP Sciences Po », s’emballe Charles-Henri Alloncle.

Néanmoins, les efforts déployés en terme d’évènements et de communication se font, pour certains, au détriment d’une réelle réflexion, malgré l’instauration des groupes de travail avec les élus et un partenariat avec la Fondapol (cf. ci-dessous : création de groupes de travail dans lesquels des militants de Sciences Po produisent des notes pour les élus de l’UMP avec NKM, Pécresse et Juppé notamment) : « L’UMP me déçoit : j’aimerais qu’on réfléchisse ensemble, qu’on trouve des solutions », témoigne ainsi Ophélia (NDLR : les prénoms ont été changés, les militants ayant souhaité rester anonymes), une militante. « A la place, on nous demande surtout du présentiel. »
Mais cela fonctionne, puisqu’une quarantaine de personnes se déplace au minimum à chaque événement du parti. Pour Manon Chonavel, secrétaire du PS Sciences Po, si l’organisation d’événements de grande ampleur s’avère être un modèle à reprendre, cela n’en demeure pas moins symptomatique d’un attrait des étudiants pour la notoriété d’une personne plus que pour son savoir. « Si on n’invite pas de grandes figures, on n’intéresse pas les sciencespistes« , regrette-elle. « Or les plus compétents ne sont pas forcément les plus célèbres ».
« Faute d’avoir une vraie opposition face à l’UMP, on la créé en interne entre les différentes sensibilités de droite et de centre droit. » Charles-Henri Alloncle
Enfin, le bureau de l’UMP Sciences Po a choisi de ne pas prendre position en faveur des candidats du parti qui s’affrontent au niveau national, que ce soit pour les primaires à venir ou pour les présidentielles internes de novembre dernier, où l’association avait d’ailleurs organisé un débat inter-candidats. « Le bureau doit rester neutre », assène Léo Castellote, vice-président.
« C’est un véritable atout, car on ne trahit personne» renchérit Charles-Henri Alloncle. Surtout, cela a permis aux différentes tendances de droite de se retrouver dans l’UMP Sciences Po cette année. « Le bureau actuel a réussi à rassembler les libéraux, les eurosceptiques, le centre de l’UMP… » se réjouit Omar Ben Abderahmen (relire son portrait interview dans La Péniche).
Pour ce militant, probable vice-président l’an prochain, il s’agit là d’une réussite à reconduire l’année prochaine. Et ce rassemblement est loin d’occulter le débat. « Faute d’avoir une vraie opposition face à l’UMP, on la créé en interne entre les différentes sensibilités de droite et de centre droit», analyse Charles-Henri Alloncle.

L’émergence de l’UMP dans le paysage politique de l’école ne peut s’expliquer sans prendre en compte la dynamique nationale. Pour Omar Ben Abderahmen (UMP), on assiste à “une poussée de la droite à Sciences Po, certes minoritaire mais qu’il ne faut pas occulter.” Et d’après Boris (UMP), “le dynamisme vient surtout de la conjoncture, l’UMP étant un parti d’opposition.”
L’activité de l’UMP Sciences Po est aussi liée à ses relations avec le parti national, qui a extrêmement soutenu son antenne sciencespiste cette année. Pour la présidente du PS, c’est parce qu’il existe peu de structures pour les jeunes au sein de l’UMP que « le niveau national se focalise sur cette antenne locale de jeunes. A titre de comparaison, je ne pense pas que le PS national accorde plus d’importance à sa section sciencepistes qu’aux autres sections », analyse-t-elle.
Au contraire, selon Camille Chevalier, on assiste à un accroissement des liens entre la structure étudiante indépendante qu’est l’UMP Sciences Po, et son parti national. Cela s’explique par la création de groupes de travail dans lesquels des militants de Sciences Po produisent des notes pour les élus de l’UMP (ex : Alain Juppé, NKM et Valérie Pécresse), mais aussi par le développement de l’UMP Grandes Ecoles, dont Charles-Henri Alloncle… est aussi responsable. Pas un hasard si même le président des jeunes populaires (en congé) Stéphane Tiki est venu prêter main forte à l’équipe de l’UMP Sciences Po lors du tournoi de football de l’Association Sportive (!).

Pour Omar Ben Abderahmen, c’est surtout parce que la gauche à Sciences Po est « démobilisée et morcelée » que l’UMP parvient à tirer son épingle du jeu. « La force structurelle de l’UMP à Sciences Po est d’accueillir un grand nombre d’étudiants de droite se sentant en minorité face à la majorité de gauche » considère Martin, un militant de l’UDI Sciences Po. « Et comme tout corps politique se croyant minoritaire, cela le pousse à s’organiser encore plus. Le taux d’engagement des sensibilités à droite est plus fort qu’à gauche, ce qui profite à une UMP sans concurrents réels. »
C’est peut-être à cause de ce manque d’opposition que l’UMP semble avoir pris quelques distances avec les autres partis de l’école. « On n’est pas du tout rivés sur les autres partis, on est au-dessus de la mêlée », estime Léo Castellote. En témoigne le peu d’implication du parti dans le dialogue politique interne de Sciences Po.
« La force structurelle de l’UMP à Sciences Po est d’accueillir un grand nombre d’étudiants de droite se sentant en minorité face à la majorité de gauche (….) Et comme tout corps politique se croyant minoritaire, cela le pousse à s’organiser encore plus. »
« Arrêtons avec ses pseudos débats où on met tout le monde sur le même pied d’égalité », pense d’ailleurs Charles-Henri Alloncle des fameux débats interpartis. « Organisons plutôt de grands débats où s’affronteraient à chaque fois deux associations politiques différentes. Mais ce n’est sûrement pas à nous de les mettre en place. » Non, l’UMP Sciences Po n’est pas prête à mettre à profit son dynamisme pour développer les échanges entre les formations politiques de l’école. L’UMP a de l’ambition, et cela se voit.

Le dynamisme de l’UMP s’explique aussi par son organisation interne bien rôdée. « Ce qui marche, c’est qu’on a des rôles bien répartis », constate le président du parti. Ce dernier impulse le rythme de l’année, et donne des directives aux vice-présidents qui jouent un rôle d’exécutants tout à fait capital.
Charles-Henri Alloncle, en double-diplôme avec HEC, n’étant pas tout le temps présent à Sciences Po, c’est cette dualité 4A / 2A qui explique aussi la force de l’association. Pour la militante de l’UDI, « la direction est organisée en cercle autour d’un président aux allures de chef de meute ». « On aime bien avoir un leader, c’est dans la culture de la droite » approuve Omar Ben Abderahmen.

Par ailleurs, le président de l’UMP Sciences Po prône un fonctionnement méritocratique. « A partir du moment où on fait ses preuves, tout le monde peut s’engager et avoir des responsabilités » explique-t-il. Le nombre élevé de militants est alors un atout important, puisque le président pousse chacun à s’investir.
« Il est ambitieux pour nous » témoigne Ophélia, (*), militante UMP. Et Charles-Henri semble satisfait de cette organisation, qui a permis à l’UMP de s’affirmer sur la scène politique de l’école : « L’UDI pourrait être le premier parti de l’école, c’est celui qui colle le plus à l’esprit Sciences Po. Mais c’est finalement nous qui en avons profité en ratissant large. On a invité quelques personnalités que l’UDI aurait pu convier (Juppé, Minc, Ferry) ».
« La direction est organisée en cercle autour d’un président aux allures de chef de meute (…) On aime bien avoir un leader, c’est dans la culture de la droite »
Si le mode de fonctionnement de l’UMP Sciences Po est une mécanique performante, elle suscite beaucoup de convoitises et se retrouve particulièrement contestée en cette fin d’année. D’après Lorenzo, un militant UMP, les rivalités internes sont très fortes et entretenues par le succès de l’association qui pousse bon nombre d’ambitieux à vouloir occuper les postes de leurs aînés.
Les observations de Martin (*) UDI) vont dans ce sens : « Comme dans tout grand parti, la lutte est encore plus féroce pour le pouvoir. L’UMP est à ce titre, et de loin, le parti le moins convivial de Sciences Po. Tout simplement parce que son mode de désignation encourage la cooptation, la rivalité et donc la méfiance»
Ce constat, partagé par certains militants de l’UMP Sciences Po, détonne avec « l’organisation familiale », « la cohésion et la qualité du lien humain » vantées par les membres du bureau. A l’instar de Lorenzo, certains adhérents se sont offusqués de la « toute puissance du bureau » et d’une « organisation trop autoritaire et pas assez démocratique dans le choix des dirigeants ». « Aujourd’hui, ma principale critique à l’égard du parti est son mode de renouvellement : ce n’est pas un véritable scrutin », déplore Boris, militant UMP.

Traditionnellement, le président propose une liste composée des militants qu’il verrait constituer le prochain bureau. Cette liste doit ensuite être approuvée par la majorité des adhérents. « Cette manière de faire de la politique est dépassée », critique Ophélia (*) : « C’est un fonctionnement archaïque, propice aux magouilles ». A l’inverse, Léo Castellote pense que cela permet de passer la main dans le calme et la continuité : « c’est un meilleur mode de fonctionnement que celui du PS, où la procédure ultra-démocratique engendre des conflits ».
« Ce sont des gens qui ne se sont pas investis cette année qui mènent la fronde pile poil pour l’élection … » Léo Castellote
Pourtant, les conflits provoqués par ce passage de témoin ne sont pas ce qui manque à l’UMP Sciences Po. En témoigne le récent report de l’Assemblée Générale censée organiser le renouvellement du bureau. Ces derniers ont contesté un renouvellement « en violation totale des statuts ». Ceux-ci stipulent en effet que l’AG doit être convoquée au minimum une semaine avant la date prévue, tandis que dans les faits elle ne l’a été que de 48h. De plus, « seule une partie des adhérents a été convoquée pour le vote », s’insurge Anthony, un militant.

Admettant ces erreurs, le Président du parti a décidé de déplacer l’assemblée générale afin qu’elle puisse être réalisée dans des conditions « irréprochables». Cette discorde pointe un problème structurel de l’UMP Sciences Po: « Les statuts ne sont pas respectés depuis plusieurs années, ils doivent être réécrits» reconnaît Léo Castellote. Si le non-respect des statuts n’est pas nouveau, pourquoi les voix dissonantes se font-elles particulièrement fortes cette année?
Cette contestation interne s’explique, pour le président du parti, par le fait que la compétition pour la présidence soit plus rude que par le passé : aujourd’hui, contrairement à ce qui avait pu se passer pour Charles-Henri Alloncle et Nicolas Thomas, aucun candidat ne fait l’unanimité et ne s’impose naturellement. « Alors, les gens essayent d’instrumentaliser l’élection pour faire passer leurs candidats, en jouant sur des arguments juridiques », soupire Charles-Henri Alloncle.
La fronde est en effet menée par Paul Frisch et Stanislas Barthélémi, qui ne cachent pas leur ambition pour prendre la présidence de l’association en 2015-2016 puis en 2016-2017. « C’est d’autant plus frustrant que ce sont des gens qui ne se sont pas investis cette année qui mènent la fronde pile poil pour l’élection …» ajoute Léo Castellote.
« Les gens essayent d’instrumentaliser l’élection pour faire passer leurs candidats, en jouant sur des arguments juridiques … »
Mais Anthony, l’un des dissidents, n’admet pas agir pour de telles fins. C’est pour lui un moyen de s’opposer au « manque de professionnalisme » du bureau. « On en a ras-le bol de ce genre de manipulation. Les statuts ne sont pas optimaux, mais agir ainsi, c’est agir à l’encontre de l’ADN de notre famille politique, qui est le respect des lois et de la démocratie ».
Mais après une année effrénée menée à la baguette, peut-on vraiment s’étonner que certains se soient sentis pousser des ailes pour prendre la tête de la structure politique la plus dynamique de l’école ?
(*) : les prénoms ont été changés, les militants ayant souhaité rester anonymes
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“SciencesPo nous apprenait à ne jamais rester sec, à parler toujours (…) : cette école est l’ennemie du silence” assurait Marin de Viry -chroniqueur littéraire pour la Revue des deux Mondes- dans la revue Charles du printemps 2013 consacrée à SciencesPo.
Nonobstant le large consensus de centre-gauche qui règne parmi les étudiants foulant chaque jour le sol de la péniche, cette dernière en effet a pris l’habitude de recevoir la visite de quelques personnalités qui s’aventurent bien au-delà des frontières du spectre politique sciencepiste.
C’était le cas en 2012 de Marine Le Pen vociférant contre les “enfants de bourgeois” en train de la siffler devant l’amphi Boutmy ou d’Alain Finkelkraut tentant d’échapper tant bien que mal aux étudiants venus le chahuter lors d’une conférence en 2008.
Mais ce SciencesPo ouvert à tous les vents, aussi clivants et peu consensuels soient-ils, semble désormais engagé dans une voie bien différente.
Les difficultés éprouvées récemment par le Front de Gauche SciencesPo pour inviter Jean-Luc Mélenchon posent en tout cas certaines questions quant à la politique de l’administration.
Fin septembre, la section sciencepiste du FDG avait formulé une demande de réservation de l’amphithéâtre Boutmy : Jean Luc Mélenchon avait en effet accepté de venir à SciencesPo le 19 novembre à 19h15.
Or, cette demande avait été immédiatement refusée par la direction de la vie étudiante au motif que l’amphithéâtre Boutmy ne pouvait pas être réservé par une association politique. Un argument qui laisse perplexe sachant que l’UMP SciencesPo avait pu inviter sans aucun souci Nathalie Koscizusko Morizet en Boutmy le 13 novembre 2013. D’ailleurs, lorsque Nicolas Thomas, l’ancien président de la section avait “effectué la demande, l’administration ne m’ [lui] a posé aucun problème pour accéder à ma [sa] requête et réserver Boutmy” assure-t-il. Julien Palomo que nous avons interrogé dément toutefois avoir exposé cet argument auprès du Front de Gauche.

Mélenchon a donc dans un premier temps été étrangement relégué dans l’amphithéâtre Chapsal. Pourtant, Pierre-Yves Cadalen, membre du bureau FDG, se disait “sûr de pouvoir remplir Boutmy avec un invité pareil, c’est dommage”.
Pas de Boutmy donc, et pas de Chapsal non plus au final. Julien Palomo a en en effet annoncé à Pierre-Yves Cadalen début novembre que Jean-Luc Mélenchon serait finalement déplacé au sous-sol du 13 rue de l’Université, dans l’amphithéâtre Jean Moulin.
La raison avancée était la venue de Jean-Yves Le Drian, l’évanescent ministre de la Défense, le même jour à la même heure pour une conférence intitulée “Quels choix de défense dans un environnement budgétaire contraint ?” et réservée aux étudiants de l’Ecole des Affaires internationales. “Ca me semblait indigne de faire venir Mélenchon dans cette salle petite obscure donc on a préféré annuler la conférence” explique Pierre-Yves Cadalen.
L’invitation de Jean-Yves Le Drian par Ghassan Salamé, doyen de l’Ecole des Affaires internationales de Sciences Po le même jour et la même heure que Jean-Luc Mélenchon pose en effet question sur la volonté supposée de l’administration d’écarter Jean-Luc Mélenchon du 27. Julien Palomo s’en défend et explique que l’agenda chargé de M.Le Drian a poussé son cabinet à imposer ce créneau horaire là au dernier moment. Mais pourquoi ne pas avoir proposé une autre date au Front de Gauche ? M.Palomo assure que le planning de Boutmy était complètement plein toute la semaine, il n’y aurait apparemment pas un seul créneau horaire disponible.

Mais surtout, le cas Mélenchon est loin d’être isolé. Critique de la Raison Européenne (CRE), l’association eurosceptique de l’école qui rassemble souverainistes de gauche et de droite, s’est récemment vue refuser l’organisation d’une conférence avec Eric Zemmour.
Grâce aux contacts d’une des militantes de l’association avec le polémiste, CRE avait obtenu l’accord de principe d’Eric Zemmour pour organiser une conférence qui aurait du avoir lieu la semaine du 24 novembre. L’attachée de presse de Zemmour chez Albin Michel, Isabelle Muller, avait même donné un accord définitif.
Mais lors d’une première visite de Nicolas Pouveau –le responsable de CRE SciencesPo cette année– au bureau de la vie étudiante la semaine du 13 octobre, ce dernier s’est vu imposer un certain nombre de conditions. Pas de dédicaces, pas d’auditoire composé de non-sciencepistes et surtout, pas de Zemmour comme seul et unique intervenant, sa venue devant prendre la forme d’un débat ou d’un échange à plusieurs voix.
L’économiste Jacques Généreux ayant donné son accord pour participer à l’évènement autour du thème “L’U.E : un suicide français ?”, Nicolas Pouvreau est revenu à la charge après les vacances de la Toussaint. Cette fois, le discours de Julien Palomo, responsable de la vie étudiante s’est avéré être beaucoup plus ferme : “pour des raisons de sécurité”, SciencesPo ne peut pas accepter l’organisation d’un tel évènement dans ses locaux. Rebelote la semaine suivante lorsque Raphaël Audoire et Davy Rodriguez, deux membres actifs de l’aile “gauche” du CRE- se sont déplacés une troisième fois au bureau de la vie étudiante.

Avant de conclure précipitamment à une décision d’ordre politique, il faut admettre que les “raisons de sécurité” invoquées par Julien Palomo sont le reflet de deux réalités objectives.
Premièrement, SciencesPo, à cause de l’éparpillement de ses bâtiments et de ses nombreuses ouvertures, est un établissement particulièrement peu sécurisé : la venue d’un intervenant comme Zemmour mobilise donc des moyens humains et financiers conséquents. « SciencesPo est au coeur d’un quartier avec des petites rues étroites, Boutmy a une grande baie vitrée, bref, ce n’est pas idéal en matière de sécurité. SciencesPo est d’ailleurs obligé de payer un service de sécurité d’une société extérieure régulièrement » affirme Julien Palomo.
Deuxièmement, la médiatisation de l’établissement, sa position particulière, chaque événement potentiellement sensible peut facilement provoquer des mobilisations. Les échauffourées de l’an passé lors de la venue de Walleyrand St Just et de la (non) venue de Florian Philippot en sont la preuve. Et ces débordements ont tendance à sérieusement agacer les appariteurs, obligés une fois par semestre de s’improviser policiers anti-émeutes : cette grogne du côté des agents de sécurité n’est pas non plus étrangère à la réticence de SciencesPo de faire venir Eric Zemmour.

Mais ces raisons techniques ne convainquent pas Davy Rodriguez. “Il est possible qu’il y ait une volonté politique d’empêcher les gens de s’exprimer, d’empêcher que le clivage ne s’exprime”. “Ces deux affaires qui interviennent en même temps nous paraissent symptomatiques d’un rétrécissement du champ des invités tolérés à Sciences Po.« ” ajoute Nicolas Pouvreau.
Car si “les raisons de sécurité” invoquées dans le cas de Zemmour peuvent paraître comme éventuellement légitimes, ce n’est absolument pas le cas de Nigel Farage, le leader d’UKIP, qui a accepté de venir à SciencesPo sur proposition d’Alexandre Loubet, actuellement en stage auprès d’EUDemocrats. Or, là aussi, l’administration ne se montre pas forcément très favorable à l’idée que Farage franchisse les grilles du 27 Rue Saint Guillaume, Julien Palomo ayant indiqué lundi 17 novembre à Nicolas Pouvreau que l’administration allait « étudier la question« . Sans s’avancer plus que ça.
Le britannique, libéral-conservateur farouchement eurosceptique, ne dispose pourtant pas vraiment d’une notoriété exceptionnelle en France. “ »Zemmour est peut-être quelqu’un de très clivant dans le contexte actuel. Mais Farage, lui, est beaucoup moins médiatisé en France. Pas sûr que les habituels trouble-fête se mobilisent…« ” affirme Nicolas Pouvreau.
Pour Nicolas Pouvreau, ce contrôle drastique des invités n’est pas à mettre au passif de la direction de la vie étudiante : “cela ne vient pas des responsables de la vie étudiante, qui restent toujours aussi disponibles et ouverts. Dans le cas Zemmour, le veto ne venait à mon avis absolument pas de Julien Palomo, même s’il fut obligé d’assumer cette décision devant nous”. Même son de cloche du côté de Davy Rodriguez : “je n’ai rien à reprocher à Palomo, il fait son boulot plus qu’honnêtement”.

Plus qu’une réticence de la direction d’inviter des personnalités qui s’éloignent du corps doctrinal de SciencesPo, ces trois « affaires » témoignent plutôt d’une volonté d’éviter les remous qu’a pu connaître SciencesPo dans le passé. « Il y a une lassitude générale parmi le personnel à l’idée que chaque événement puisse créer une atmosphère électrique » affirme Julien Palomo, qui assure avoir reçu plusieurs mails d’étudiants excédés parce qu’ils n’avaient pas pu entrer dans l’établissement lors du blocage de l’entrée du 27 pour le forum SciencesPo TV notamment.
Les étudiants seraient en réalité de moins en moins politisés, et l’administration n’aurait pas vraiment envie de « sortir l’artillerie lourde pour assurer la bonne tenue d’une conférence à laquelle cent personnes vont assister au détriment de tout une communauté » ajoute Julien Palomo.
Le refus d’inviter Eric Zemmour à SciencesPo apparaît au fond comme une nouvelle étape dans la business-schoolisation de l’école. Eviter le clivage et les incidents à tout prix pour cultiver une image aseptisée et dépolitisée, tel semble être le mot d’ordre de ces orientations.
Quitte à donner l’impression que l’Institut d’Etudes POLITIQUES de Paris cherche plus à prendre exemple sur l’IPAG des années 2010 que sur la Sorbonne des années 60. Ce serait porter atteinte à l’essence même de l’école : la plupart des sciencepistes n’ont pas candidaté à l’école des sciences politiques pour vivre à l’écart de la politique. Ils ont en partie candidaté pour entendre Jean-Luc Mélenchon et Eric Zemmour.
NB : article repris sur la page Facebook de Jean-Luc Mélenchon
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