Avant de renvoyer à des plateformes numériques de diffusion, l’expression MOOC (Massive Open Online Courses), ou CLOM (Cours en Ligne Offerts aux Masses) dans sa version française, désigne un ensemble de cours, gratuits, pour la plupart publiés par de grandes écoles et universités internationales.
L’innovation n’est pas uniquement technologique, elle est aussi pédagogique.
On distingue généralement deux types de MOOC. D’une part les xMOOC, tirés de cours traditionnels et qui permettent de délivrer un certificat de validation de compétences. Et d’autre part les cMOOC, conçus sur la base d’objectifs ouverts et d’une approche connectiviste grâce à laquelle les participants aux cours élaborent eux-mêmes une grande partie des contenus et peuvent interagir entre eux.
Il est toutefois évident que les compétences dont souhaitent se pourvoir les usagers varient du tout au tout d’un bout à l’autre de la planète. Et c’est justement à ce constat que répondent l’adaptabilité et la diversité, en temps, en thématiques, en langues, des MOOC.
Bien qu’ambitieux, l’objectif final des MOOC apparaît comme étant de pallier les inégalités mondiales d’accès au savoir et à l’enseignement.
Dès ses premières heures, le modèle innovant des MOOC suscite l’enthousiasme. A l’automne 2011, lorsque l’américain Sebastian Thrun diffuse un cours sur l’intelligence artificielle sur le site de l’Université de Stanford, 10 000 étudiants sont attendus. Ce sont près de 160 000 qui s’y inscriront.
Désignée comme « l’année du MOOC » par le New York Times, 2012 voit émerger les premières vraies plateformes de production et de diffusion de MOOCS : Coursera, lancée par l’Université de Stanford, edX initiée par le MIT et Udacity pour Harvard, dont le fondateur n’est autre que Sebastian Thrun.
A ces première tentatives américaines suivront plusieurs initiatives européennes et asiatiques : XuetangX en Chine, Futurlearn aux Grande Bretagne, Miriadax en Espagne, FUN en France ou encore Open2Study en Australie. Presque 5 ans après leur apparition, on dénombre aujourd’hui plus de 3000 MOOC à travers le monde.
Nés parallèlement au contexte de crise financière et économique aux Etats-Unis, les premiers MOOC déstabilisent d’autant plus le système universitaire traditionnel américain, que les coûts de l’enseignement et l’endettement des étudiants sont en passe de devenir une préoccupation économique et politique majeure aux Etats Unis.
De l’autre côté de la planète, en Afrique, l’Université 2.0 sonne, elle, comme une promesse face au manque d’infrastructures et à une population croissante. En donnant accès à des formations universitaires élitistes à des populations isolées et en manque de moyens, les MOOC abattent la frontière entre formations prestigieuses et éducation de masse.
En France, il faut attendre la loi du 28 juillet 2013 relative à l’enseignement supérieure et à la recherche pour voir se dessiner les premières initiatives en matière de MOOC et le lancement de la 1ère plateforme numérique française, FUN (France Université Numérique). Aujourd’hui, la plateforme participe au développement de plus de 60 MOOC en partenariat avec de nombreuses universités et écoles françaises de renom telles que le CNAM, le groupe INSA ou encore l’UMPC.
Moodle, eCours, projet Forccast, cartothèque numérique : nombreuses étaient et sont toujours les interfaces numériques que Sciences Po s’efforce de développer au quotidien en parallèle de ses enseignements traditionnels.
C’est seulement en 2014 que Sciences Po fait son entrée dans l’ère des MOOC, avec le cours transdisciplinaire de Bertrand Badie, « Espace mondial », suivi de peu par le cours Humanités Scientifiques de Bruno Latour.
Cette démarche s’inscrit de toute évidence dans l’effort constant d’ouverture et d’internationalisation que mène notre école depuis quelques années. De plus, de par sa position de centre de recherche majeur, il paraissait essentiel que l’établissement participe à l’ouverture du débat public en prenant part aux innovations en marche.
Comme précise Dominique Boullier, professeur à Sciences Po, dans une vidéo, un MOOC se distingue d’un eCours classique, comme ceux auxquels les étudiants de Sciences Po ont déjà quotidiennement accès. En effet, le caractère « massif » des MOOC pose la contrainte de l’adaptabilité, de la compréhension, de l’accessibilité à un public large et hétéroclite. La diffusion d’un cours nécessite donc un profond travail de mise en forme et la mobilisation d’un grand nombre de ressources.
Dernière nouvelle en date, Coursera, le géant américain du marché des MOOC aux 10,5 millions d’inscrits, a annoncé en décembre dernier son partenariat avec Sciences Po.
La plateforme de diffusion proposera trois des cours dispensés à Paris, dont deux en anglais, entre mars et septembre 2015 : « Humanités scientifiques« , « Espace mondial » et « Les villes font leur retour en ville », ce dernier enseignement étant dispensé par le sociologue Patrick Le Galès. Sciences Po, en même temps que l’ESSEC, rejoint les quelques rares universités françaises déjà présentes sur Coursera : Polythechnique, HEC et l’ENS.
Quelques années après la naissance des MOOC, l’enthousiasme des premières heures a perdu de sa ferveur et la mise en perspective des premiers retours sur expérience invite à relativiser le succès de cette forme « révolutionnaire » d’enseignement. Bien qu’ambitieux par les objectifs auxquels il répond, il est clair que ce modèle d’enseignement ne fait pas l’unanimité.
Que va t-il advenir au cours des prochaines décennies du système d’enseignement traditionnel ? La qualité des apprentissages ne pâtit-elle pas de la déshumanisation croissante des cours et de leur caractère « non présentiel », résultat parfois d’une volonté unique de réduction des coûts ? Une grande partie des détracteurs de ce nouveau modèle d’enseignement soulignent la nécessité de ne pas perdre de vue le rôle non négligeable, si ce n’est majeur, de la relation pédagogique entre élèves et enseignants.
Pour le sociologue Jérôme Valluy, professeur de sociologie politique à l’Université Panthéon Sorbonne, les MOOC sont proches d’un simple produit marketing et leurs abonnés « n’accèdent qu’à un ersatz de prestation pédagogiques de ces universités et les certifications qu’elles délivrent ne valent pas, au regard des employeurs, les diplômes délivrés sur la base de formations initiales. »
Les taux de réussite à ces formations en ligne s’avèrent pour le moment bas.
Dès décembre 2013, une étude publiée par l’Université de Pennsylvanie avait pointé du doigt des taux d’abandon excessivement élevés : sur le million d’usagers étudiés, seuls 4% venaient à bout de la formation. C’est peu, d’autant plus que près de 80% d’entre eux possédaient déjà un diplôme de l’enseignement supérieur.
Manque d’accessibilité, mauvais choix de thématique, contenu inadapté ? Dans son essai Moocs et vaches à lait, Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, se penche sur ce dernier chiffre : « Sous leur forme actuelle, les Moocs sont peu performants en matière de formation initiale, notamment auprès des publics défavorisés, alors que leur utilité semble confirmée pour la formation continue des élites déjà diplômées des pays dits émergents, Brésil, Inde, Chine, Russie et Afrique du Sud, où 80 % des inscrits proviennent des 6 % les plus riches de la population. Bref, au lieu de réduire la fracture sociale entre pays riches et pays défavorisés, ou entre élites et masses dans les pays émergents, les Mooc, qui exigent des ordinateurs et l’accès rapide à l’Internet, ainsi qu’une discipline de travail acquise préalablement, renforcent cette fracture. »
Attentes surdimensionnées ou échec de pédagogie, on semble quoi qu’il en soit aujourd’hui bien loin des premières intentions, pourtant bienveillantes, de massification et de démocratisation du savoir…
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Si le lancement des MOOC n’a pas eu grand retentissement à Sciences Po, c’est sûrement parce ce que ce qu’on nous présentait comme une « innovation pédagogique » ne témoigne pas vraiment d’une révolution copernicienne des méthodes d’enseignement. Étonnamment, les MOOC restent attachés à un format pédagogique extrêmement traditionnel. Comme l’indique le descriptif du MOOC « Espace Mondial » ce n’est « pas […] un cours en direct mais plutôt la captation du cours du premier semestre de Sciences Po, séquencé, repris et enrichi ». Seulement, les montages finaux n’ont rien de spectaculaire, leur design déçoit par son manque de modernité, et les vidéos gagneraient en clarté si elles étaient centrées sur l’utilisation d’animations.

Malgré tout, pour les étudiants de Sciences Po qui n’ont pas suivi le Cours Magistral de Bertrand Badie et pour les autres internautes, ce MOOC est l’occasion rêvée de s’offrir une petite session de rattrapage.
Aux commandes de l’expédition, une équipe pédagogique (notamment l’atelier de cartographie) s’occupe du contenu des cours et du forum. Ses membres n’ont pas été recrutés pour l’occasion puisque le cours existe depuis près de vingt ans. L’équipe technique est interne au Pôle audiovisuel du service numérique de Sciences Po. En outre les professeurs et maîtres de conférence vacataires sollicités pour le MOOC n’ont pas reçu d’augmentation de salaire puisque la gestion du MOOC fait partie intégrante de leur service d’enseignement, et que la plateforme est financée par l’État. Sciences Po ne devrait donc pas augmenter les frais de scolarité des étudiants pour financer ses MOOC. Du moins, normalement…
Peu onéreux et apparemment très influents, les MOOC seraient donc de véritables mannes pour tout établissement d’enseignement supérieur ambitieux. En effet, l’« espace mondial » n’est pas seulement le titre d’un des MOOC proposés par l’IEP de Paris : c’est aussi la scène sur laquelle ce dernier compte rayonner, en partie grâce à ses MOOC.

Certes, les concepteurs de MOOC revendiquent publiquement la gratuité d’accès à l’enseignement comme garantie d’une « démocratisation du savoir ». Pourtant, si la formule est belle et le concept séduisant, l’idéal pédagogique ainsi promu cache à peine une réalité bien différente : les enjeux des MOOC sont au moins autant économiques. Plusieurs universités utilisent déjà FUN comme une vitrine sur le monde pour augmenter leur visibilité et renforcer leur image de marque. Dans cette perspective publicitaire et commerciale, le choix des professeurs qui représenteront l’école est éminemment symbolique. C’est donc Frédéric Mion lui même qui a choisi quels MOOC porteront aux nues les couleurs de l’école. D’autres poids lourds entendent jouer les gros bras aux côtés de Sciences Po : l’École Polytechnique, l’Institut Mines – Télécom, ou encore l’Université Panthéon-Assas – Paris II.
Seulement, parce qu’elle fonctionne sur le mode de l’Open source, la plateforme FUN soulève de sérieuses questions d’ordre juridique, relatives au droit de propriété intellectuelle. En effet, le code source de ce logiciel étant libre d’accès (open source), il est facile d’en redistribuer le contenu (les MOOC en l’occurrence), afin, notamment, de créer des produits dérivés. Ainsi, les professeurs ne sont pas à l’abri d’une captation de leurs cours par d’autres internautes, quand bien même, pendant un an, Sciences Po détient une exclusivité sur les droits d’auteur, et rend donc inutilisable le contenu de ses MOOC par d’autres sites que celui de FUN. Par ailleurs, le contenu des MOOC risque d’être aspiré par le trou noir de la plateforme elle-même. Celle-ci fonctionne effectivement selon une logique oligopolistique c’est-à-dire qu’elle agrège au sein d’une même structure les MOOC de différentes universités – malheureusement au détriment de leur visibilité propre.
D’ailleurs, Bruno Latour semble avoir bien cerné les limites de la plateforme FUN, puisque avec Dominique Boullier, il participe par ailleurs au projet Forccast. Il s’agit d’un consortium international de treize partenaires, mené par Sciences Po, qui forme les étudiants à la « cartographie des controverses » et à l’analyse des sciences et des techniques, en leur proposant de créer eux-mêmes leur site Internet et de participer à des débats. Plus innovants et interactifs que les MOOC, les cours de Forccast seraient-ils donc déjà une alternative à ceux de FUN ?
La question se pose d’autant plus que la postérité des MOOC est loin d’être assurée, puisque, sans diplôme à la clef, ces formations en ligne ne sont pas reconnues par les entreprises.
Mais le but des MOOC n’est pas uniquement de délivrer un cours magistral made in Sciences Po à une classe virtuelle surdimensionnée. D’après la charte des utilisateurs de la plateforme FUN « en vous inscrivant à un cours en ligne sur FUN, vous rejoignez une communauté mondiale d’apprenants ». À l’heure des réseaux sociaux, rien de plus in que la plateforme FUN et son forum de discussion permettant de partager des documents et de poser des questions à l’équipe pédagogique. Seulement, l’ouverture volontairement « massive » des MOOC risque de se faire au prix de leur standardisation, et leur gratuité est maintenue au détriment d’une amélioration technique des montages vidéos. Comment alors ne pas sacrifier la qualité pédagogique de l’enseignement sur l’autel de la commercialisation et de la vulgarisation du savoir ? C’est ce défi que doit relever l’équipe pédagogique du MOOC « Espace Mondial », dirigée et coordonnée par Marie-Françoise Durand. Le plus déroutant, avoue cette dernière, c’est qu’« il faut déjà penser à la version deux » alors même que l’« on ignore tout du public inscrit ». Les questions posées sur le forum reflètent de criantes inégalités d’accès à l’éducation, et l’ironie du sort c’est que « nous nous confrontons là directement à l’un des problèmes soulevés dans le cours d’ « Espace Mondial » ». Espérons donc que le développement des MOOC permettra, sinon de remédier à ces problèmes, au moins de leur donner une visibilité pour qu’ils soient un jour résolus. Si tel est le cas, Sciences Po et toutes les universités présentes sur la plateforme FUN pourront se prévaloir d’avoir fait là « un grand pas pour l’humanité ».
Mais avant de viser ainsi la Lune, et pour se démarquer au sein du gratin des universités françaises, Sciences Po doit sans cesse innover, sans pour autant tirer des plans sur la comète. Les projets ne manquent pas, puisqu’un partenariat avec l’université de Brasilia est envisagé, de même que la mise en place de déclinaisons payantes, un sous-titrage et une traduction anglaise des MOOC. Bref, la compétition est bel et bien lancée. Au profit de la qualité pédagogique ? A voir. Mais, comme le précisait Marie-François Durand, « tout reste encore à inventer ».
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