modernité – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Tue, 20 Feb 2018 20:20:10 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png modernité – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 Le Mag’ : Pasolini, symptôme d’une Italie troublée https://www.lapeniche.net/le-mag-pasolini-symptome-dune-italie-troublee/ Tue, 17 Oct 2017 09:00:01 +0000 http://lapeniche.net/?p=37572 C’est à quelques kilomètres de Rome que fut retrouvé le corps meurtri du cinéaste poète Pier Paolo Pasolini le 2 Novembre 1975. Cet artiste iconoclaste et révolté, révèle scandaleusement les malaises de la société italienne des années de plomb. A la croisée des chemins entre Villon et Genet, Pasolini connut une mort à l’image de sa vie ; scandaleuse. En France comme en Italie, son œuvre n’est plus particulièrement étudiée ( sauf en filière littéraire, les anciens L des promos 2021 et 2022 n’oublient pas ). Elle mérite pourtant d’être réinterprétée à la lumière de la modernité, à une époque où s’est considérablement développée la consommation de masse.

La vie de scandales du Villon italien

Pier Paolo Pasolini est décédé comme il a vécu. Il est des hommes qui mènent une vie débridée, leur conférant ce statut suprême dans l’art d’artiste maudit. Ainsi, Pasolini vit le rôle qu’il s’est donné, celui de sous prolétaire romain faisant tout pour échapper au fatalisme de sa classe, pareil au héros de son premier film (tiré de ses romans) – Accatone. Ses nombreux démêlés avec la justice illustrent cette volonté d’incarner ce personnage.

Franco Citti dans Accattone, de Pasolini ( 1961 )

En 1960, il est arrêté, soupçonné d’avoir pris part à une rixe à Trastevere. Il est finalement acquitté. En 1962, il braque la caisse d’un café. Cette fois, il passe vingt jours en prison. En 1963, il est nouveau condamné, cette fois en raison « d’atteinte à la religion d’Etat », pour son film La Ricotta, qui n’est autre qu’une reconstitution cinématographique de la passion du Christ. Selon son ami Alberto Moravia, le véritable motif d’accusation n’est pas celui-là. En réalité, le réalisateur serait coupable d’avoir « insulté les valeurs de la petite et moyenne bourgeoisie italienne ».

Coupable d’avoir « insulté les valeurs de la petite et moyenne bourgeoisie italienne »

Cette dénonciation de l’esprit bourgeois est une thématique chère à Pasolini, dans son recueil d’articles « Les écrits corsaires », il s’en prend violemment au conservatisme, qui n’est finalement que l’expression d’un monde que l’on accepte tel qu’il est, incarnant à merveille un immobilisme défavorable aux classes populaires. Voilà comment Pasolini heurte les bonnes consciences, en bousculant le confort intellectuel petit-bourgeois, de par son œuvre et dans la façon dont il mène sa vie. Personnage sulfureux, Pasolini est sans doute décédé d’une mort typiquement italienne. Il fut assassiné le 2 novembre 1975, probablement à cause d’une histoire de cœur, faisant tristement écho à la mort tragique d’un autre génie italien de l’image, le Caravage.

Pasolini, un marxiste au service du Christ ?

Malgré ses déboires avec la justice lui consacrant une image de révolté, incarnant la grande peur des bien-pensants, Pasolini reçoit à deux reprises des prix de l’Office catholique du cinéma. Et si Pasolini demeurait en réalité, un cinéaste avant tout chrétien ? Son Evangile selon saint Matthieu suscite la polémique de tous les côtés. La gauche italienne est inquiète de voir un des siens se faire l’apôtre de l’opium du peuple, et les catholiques de voir l’antéchrist réaliser un film sur un de ses apôtres. Mais le cinéaste a su s’entourer, et ce film donne un résultat étonnant, composé d’images spectaculaires et d’une grande pureté, rappelant les œuvres des peintres du quattrocento, ou encore l’utilisation manifeste du contre-jour, qui évoque le clair-obscur des œuvres du Caravage.

« L’Evangile ne s’interprète pas. Il se raconte. Vouloir soutenir une thèse eût été de ma part une absurdité. J’ai tenté de faire un récit épique et lyrique. » Pier Paolo Pasolini

Pasolini s’en est expliqué : « L’Evangile ne s’interprète pas. Il se raconte. Vouloir soutenir une thèse eût été de ma part une absurdité. J’ai tenté de faire un récit épique et lyrique. Si j’ai préféré Matthieu à Jean, à Marc ou à Luc, c’est parce qu’il est plus intransigeant et plus populaire. Il raconte simplement l’histoire d’un homme qui est né pauvre et qui meurt, après une existence brève et dramatique, en remettant aux hommes un message de paix et d’amour. » Pasolini introduit donc une analyse de la Bible à travers le spectre rapports de classe, faisant de lui – ô paradoxe – un marxiste au service du Christ. Peut-être Pasolini admirait-il Jésus pour son courage, celui d’être à proprement parler, un homme révolté.

Affiche du film L’Évangile Selon Saint Matthieu ( 1964 )

« Nous vivons dans l’Italie qu’il dénonçait déjà »

Pier Paolo Pasolini, n’est ni un prophète, ni un messie mais probablement un visionnaire. D’abord par la modernité saisissante de son œuvre. La dénonciation de la société de consommation de masse, qu’il formule au travers de son œuvre, masque en vérité sa révolte contre un nouveau totalitarisme. Ce nouveau fascisme caractérisé par l’uniformisation de la culture, transmis par l’image s’est imposé plus rapidement et solidement que le fascisme mussolinien. Ce totalitarisme de la consommation ayant transformé les hommes en robots, ce qu’il réaffirmera dans sa dernière interview « Il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étran­ges machines qui se cognent les unes con­tre les autres. »

« Il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. »

Bernanos en son temps avait pressenti cette idée que le nouveau totalitarisme transformerait les hommes en machine, dans son essai « La France contre les robots », véritable hymne à la liberté. De surcroît, Bernanos et Pasolini se rejoignent sur l’idée que ce nouveau fascisme serait véhiculé par les médias, notamment par les ondes radiophoniques pour l’un, et par l’image et de la télévision pour l’autre. Ensuite, Pasolini est un visionnaire, ou du moins un homme sensible aux problèmes de son époque. Il avait saisi les dangers pesant sur les années de plomb. Dans Pétrole, il décrivait déjà les attentats terroristes qui auront lieu dans les gares italiennes cinq ans avant les attentats de Bologne.

Pier Paolo Pasolini incarne donc à merveille le malaise de l’Italie des années de plomb. Tiraillée entre un christianisme qui s’effondre, un fascisme mussolinien qui tente de refaire surface, un communisme violent en action avec les brigades rouges, et l’avènement de la consommation de masse, l’Italie se déchire. Cette atmosphère pesante se retrouve chez Alberto Garlini et son roman « Les noirs et les rouges » et dans toute l’œuvre de Pasolini, d’Accatone à Salò où les 120 journées de Sodome.

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Le Mag’ : Bernanos, un « homme qui n’est pas à vendre » https://www.lapeniche.net/bernanos_homme_vendre/ Wed, 13 Sep 2017 09:00:17 +0000 http://lapeniche.net/?p=37192 Il serait tentant d’enterrer Georges Bernanos au Panthéon des écrivains salauds, en sa qualité d’auteur catholique, royaliste et antidémocrate. Cependant, la ligne directrice de l’œuvre de Bernanos, qu’elle soit romanesque ou philosophique, c’est son amour inconditionnel de la liberté. Voilà comment les vieux de la vieille garde maoïste, néo-maurrassiens, hussards et orwelliens, se retrouvent chez cet auteur.

Antidémocrate, antitotalitaire, Bernanos dénonce et combat tous régimes qui, selon lui met à mal son idéal romantique et proprement français de la Liberté.

Bernanos et la démocratie

Lors de son exil brésilien, Bernanos espère créer une « Petite France ». Celle-ci est celle des français de l’ancien régime qu’il considère comme élevés avec le goût de la liberté, chose dont l’homme né en démocratie est totalement dénué. Selon lui, La nouvelle France, plongée dans l’égalitarisme, a tué la liberté. La démocratie, ou la loi du nombre, promeut une  » civilisation de la quantité «  et le  » règne des imbéciles «  (terme cher à l’auteur).

Par lui-même :« Un monde dominé par la force est un monde abominable, mais le nombre dominé par le nombre est ignoble. La force fait tôt ou tard surgir des révoltés, elle engendre l’esprit de révolte, elle fait des héros et des martyrs. La tyrannie abjecte du nombre est une infection lente qui n’a jamais provoqué de fièvre. Le nombre crée une société à son image, une société d’êtres « non pas égaux mais pareils, seulement reconnaissables à leurs empreintes digitales. »

Anti-totalitaire et anti-américaniste

Bernanos est profondément antitotalitaire dans la mesure où l’Homme nouveau est selon lui une sottise absolue. La modernité ne l’intéresse pas. D’après l’auteur, elle est nocive car asservit les hommes. Voilà pourquoi, dès la fin de la guerre, Bernanos dénonce la complaisance des Occidentaux envers le régime stalinien. Il affiche également un anti-américanisme précoce, considérant que les deux régimes sont des régimes capitalistiques, recherchant la production de masse.

Non content de critiquer les fins, Bernanos critique également les moyens. La machinerie fait l’objet d’un essai entier de Bernanos « La France contre les robots » où il critique les nouveaux moyens de production où l’homme n’est plus créateur mais esclave de la machine. Elle intéresse les cinéastes des deux blocs, en URSS chez Eisenstein, aux Etats-Unis chez Chaplin. Enfin, par les actes, Bernanos montre son courage politique en quittant l’Espagne dès 1936 après avoir assisté aux massacres commis par les franquistes qu’il dénoncera en 1938 dans un pamphlet intitulé « Les grands cimetières sous la lune ». Durant la Seconde Guerre Mondiale, il présidera par ailleurs le Comité de la France Libre de Rio.

Face aux dogmes, un homme incorruptible

Le jeune Bernanos, catholique fervent, monarchiste passionné, participait jusqu’à la fin de la guerre aux différents colloques et activités culturelles de l’Action Française.  C’est sous l’influence morale du vieux maître de Martigues que Bernanos, fait ses premières armes dans le politique. Sa foi et son passage parmi les Camelots, ont fait de Bernanos un véritable réactionnaire. Le terme de réactionnaire est si souvent galvaudé, qu’il mérite que l’on s’y intéresse.

Le réactionnaire n’est pas un révolutionnaire, mais un révolté. La réaction ne doit s’envisager, non pas comme une révolution qui change un système politique et social du tout au tout, avec l’idée sous-jacente que l’Homme nouveau est envisageable et potentiellement créable, mais comme une révolte prônant le retour à la loi naturelle. La réaction se conçoit comme la supériorité de la loi naturelle sur la loi des hommes. Finalement, Antigone est la figure même, l’idéal type de la révolte réactionnaire. Cet amour pour l’ancienne France, son attachement aux campagnes et sa foi inébranlable inspirent ainsi largement les personnages du « Journal d’un curé de campagne » et de « Sous le soleil de Satan ».

L’œuvre de Bernanos survit à son époque par la modernité des sujets qui y sont traités. Sa pensée singulière est susceptible de rassembler de nombreuses figures antagonistes tels que Boutang, Pasolini ou Adorno, faisant de lui le plus énigmatique des anarchistes de droite, en sa qualité d’antidémocrate, de catholique, et de fervent défenseur de la liberté.

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