mémoire – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Fri, 30 Jun 2023 12:52:33 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png mémoire – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 Le 11 septembre, 20 ans après https://www.lapeniche.net/le-11-septembre-20-ans-apres/ Mon, 13 Sep 2021 14:08:00 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=53509 Je fais partie d’une génération qui n’était pas née le 11 septembre 2001.

Pour moi, comme pour beaucoup de mes amis, cette date appartient à l’histoire, contemporaine, certes, mais avec toute la connotation lointaine et brumeuse qui accompagne cette représentation. Paradoxalement, cet évènement est terriblement ancré dans notre imaginaire, même s’il n’a pour nous sûrement pas la même signification que pour nos parents et tous ceux qui ont vécu, de plus ou moins loin, les attentats.


Il y a quelques jours, une amie très proche me racontait la conversation qui s’était déroulée dans sa conférence de méthode, au sujet du 11 septembre. Le professeur, qui doit avoir une cinquantaine d’année, leur a demandé ce que signifiait pour eux cet évènement. Lui, comme chaque adulte au moment des attentats de New York, se souvenait où il était au moment où il a appris ce qui se passait à Manhattan. Il est apparemment tombé des nues quand les élèves ont expliqué qu’ils ne ressentaient pas entièrement la portée du choc et de la surprise qui ont frappé le monde occidental lors de l’effondrement des tours. Enfants des années 2000, nous avons grandi dans un monde où l’hégémonie américaine est régulièrement remise en question ; où des attentats sont commis sur le sol occidental suffisamment souvent pour qu’ils ne soient plus considérés comme des impossibles qui se sont réalisés ; où chacun connait, de près ou de loin, directement ou indirectement, quelqu’un qui a été touché par une attaque terroriste. Dans cet échange de perspective entre professeur et étudiants, ces derniers ont réalisé que c’était peut-être quelque chose de propre à notre génération que d’avoir pour première pensée, lorsque nous entendons un grand bruit dans la rue, celle d’un attentat terroriste.

Le tournant brutal du vingt-et-unième siècle

Le 11 septembre a sûrement marqué l’entrée dans le vingt-et-unième siècle. Annoncé en 1989 comme le siècle de la « fin de l’histoire », les attentats ont brutalement démontré que l’enterrement du système bipolaire sous les décombres du mur de Berlin ne marquait pas la victoire incontestée de la démocratie, mais dévoilait d’autres enjeux géopolitiques. Vingt ans après, la situation mondiale est l’héritière des instabilités révélées par la fin de la guerre froide, en témoigne la prise du pouvoir afghan par les talibans, tristement similaire à celle de 1996.
Cela nous rappelle que le triste anniversaire que l’on commémore cette année marque aussi les vingt ans d’une guerre contre le terrorisme lancée au lendemain des attaques en réponse au traumatisme. Une guerre plus coûteuse en vies humaines que les attentats eux-mêmes. Une guerre au bilan plus que mitigé, à en regarder l’instabilité qu’elle a entraînée au Moyen-Orient, région érigée en territoire du mal par l’administration Bush. Une guerre bien vaine, ce qu’illustre encore une fois parfaitement la situation en Afghanistan : vingt ans de mobilisation de soldats américains et alliés pour combattre les Talibans, qui viennent de reprendre le contrôle du pays, au désespoir d’une population saignée par deux décennies de guérillas.

Lutter contre le terrorisme au mépris des droits humains

Commémorer le 11 septembre, c’est aussi revenir sur vingt ans sans procès et un deuil impossible. Les présumés coupables et complices, incarcérés à la prison de Guantanamo, à Cuba, n’ont toujours pas été jugés par une cour civile sur le territoire américain. L’extraterritorialité de la base servant de prétexte au États-Unis pour affirmer que la législation américaine ne s’y applique pas, les détenus ont été soumis à de nombreuses tortures et violations de leurs droits humains. Aujourd’hui, le procès du 11 septembre semble impossible, ou du moins improbable, tant la santé physique et mentale des détenus s’est dégradée. Le deuil des proches des disparus, qu’il s’agisse des trois mille personnes qui ont été tuées le 11 septembre et de ceux, tout aussi nombreux, qui sont morts de cancers ou se sont suicidés depuis, est ainsi difficile voire impossible. L’absence d’une justice rendue les empêche de tourner la page et de panser leurs blessures.
Vingt ans de torture à Guantanamo, mais aussi vingt ans d’abus de pouvoir racistes de la part du FBI. En 2017, Terry Albury, agent qui avait rejoint le FBI juste avant les attaques contre les Twin Towers, à l’origine pour lutter contre l’exploitation infantile, a raconté à des journalistes les méthodes d’investigation dans le contre-terrorisme, la branche à laquelle il a vite été affecté après le 11 septembre. Pour cela, il a été condamné à quatre ans de prison en 2018, en vertu de l’Espionage Act, avant d’être relaxé en 2020. Il raconte qu’après les attentats, le FBI a considérablement doublé la part de son activité dédiée au contre-terrorisme. L’efficacité de cette agence fédérale, et donc le budget qui lui est accordé, est mesurée par le nombre d’investigations ouvertes, et non pas par le nombre d’enquêtes résolues. Selon Terry Albury, cela a conduit le FBI à ouvrir des enquêtes fondées sur du vent, pour montrer son implication dans la lutte antiterroriste. Ces enquêtes visaient en particulier les minorités raciales, les communautés musulmanes et/ou immigrées, non pas sur la base d’indices tangibles mais de préjugés racistes et xénophobes.

Les vingt ans du 11 septembre, ce sont vingt ans de traumatisme pour la société américaine, et plus largement, dans une tout autre mesure, pour tout le monde occidental. C’est un drame à supporter au quotidien depuis vingt ans, pour les survivants et les proches des victimes. Mais ce sont, aussi, vingt ans d’exactions et d’abus au nom d’une guerre totale contre le terrorisme, qui justifie que l’on méprise des siècles de progrès des droits humains. Nous commémorons ce 11 septembre 2021 un bien triste anniversaire, celui d’un évènement dramatique dont les conséquences imprègnent encore la société internationale.

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Voyage de la mémoire (3/3) – « N’oubliez pas que cela fut / Non, ne l’oubliez pas : / Gravez ces mots dans votre cœur. » https://www.lapeniche.net/voyage-de-la-memoire-3-3-noubliez-pas-que-cela-fut-non-ne-loubliez-pas-gravez-ces-mots-dans-votre-coeur/ Thu, 24 Jun 2021 12:42:07 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=53403 Vous qui vivez en toute quiétude Bien au chaud dans vos maisons,

La première goutte de pluie se détache des nuages pour tomber sur une joue.

Vous qui trouvez le soir en rentrant 
La table mise et des visages amis,

La première larme se détache d’une cornée et se mêle à la goutte de pluie.

Considérez si c’est un homme 
Que celui qui peine dans la boue, 
Qui ne connait pas de repos, 
Qui se bat pour un quignon de pain, 
Qui meurt pour un oui ou pour un non.

Les gouttes de pluie et les larmes s’enlacent,

Les mots et l’eau dégoulinent.

Considérez si c’est une femme 
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux 
Et jusqu’à la force de se souvenir, 
Les yeux vides et le sein froid 
Comme une grenouille en hiver.

Les gouttes s’accélèrent, le crachin devient averse.

Personne ne bouge,

Le cercle tient et s’orne de quelques ailes de parapluies.

N’oubliez pas que cela fut 
Non, ne l’oubliez pas : 
Gravez ces mots dans votre cœur. 
Pensez-y chez vous, dans la rue, 
En vous couchant, en vous levant ; 
Répétez-le à vous enfants. 
Ou que votre maison s’écroule, 
Que la maladie vous accable, 
Que vos enfants se détournent de vous.

Les mots de Primo Lévi restent en suspension quelques secondes, puis quelqu’un d’autre prend la parole et porte à pleine voix les mots de Marianne Cohn, de Bertolt Brecht, d’Elie Wiesel, d’Avrom Sutzkever, d’André Migdal, de Francis Leder, d’Herbert Pagani, de Jean-Jacques Goldman, et d’autres encore qui ont formé lettre après lettre sur le papier des poèmes, des chansons, des récits, pour qu’on se souvienne.

Les poèmes se mélangent aux chants au fin fond du camp de concentration et centre de mise à mort Birkenau, devant trois stèles, sépultures de centaines de milliers de femmes, hommes et enfants. Il est 11 heures quand nous formons un cercle avec pour fermoir ces trois stèles. Et pendant quarante minutes, nous nous écoutons les uns les autres porter les voix des mort.e.s, des survivant.e.s, des descendant.e.s. Avec pour accompagnante, la pluie qui va et vient, comme si le ciel était parfois ému par un poème, puis apaisé par une chanson.

Ces minutes de communion sont conclues par une prise de parole courageuse d’Ethan, partageant avec nous une partie de son histoire familiale et sa volonté de rendre hommage à son arrière-grand-père qui repose « quelque part ici », prise de parole suivie d’une lecture du kaddish, prière juive pour les morts. Cette cérémonie est le nœud de ce voyage en Pologne : pendant trois jours nous avons suivi les traces du génocide dans la ville de Cracovie, à Birkenau et dans le musée d’Auschwitz, pendant trois jours nous avons appris en écoutant notre guide, pendant trois jours nous avons réfléchi à la manière de faire perpétuer la mémoire de la Shoah, pendant trois jours nous avons débattu des politiques mémorielles polonaises et françaises ; mais pendant ces quarante minutes nous avons rendu hommage à tous les disparus et les disparues dont nous essayons de porter la mémoire.

Ce fut il me semble la force de ce voyage : l’UEJF a pensé un programme constitué de visites et d’apprentissages, car c’est essentiel pour comprendre les mécanismes du génocide et défendre une mémoire enrichie d’histoire, mais le voyage ne s’est pas contenté des questions historiques puisque des moments recueillement et de fêtes ont également marqué notre épopée.

Mur de photos de déporté.e.s et de leurs proches situé dans le bâtiment dans lequel les déporté.e.s étaient tatoué.e.s, rasé.e.s, lavé.e.s, cette installation a pour volonté de rendre une identité aux disparu.e.s.

La fête, parlons-en ! Après la visite de Birkenau, suivie de celle d’Auschwitz, camp de concentration non spécifique aux populations juives, et de son musée l’après-midi, nous nous sommes retrouvé.e.s pour un repas du vendredi soir enrichi par les traditions juives.

C’est avec une grande émotion que Samuel a ouvert ce Shabbat en évoquant la force du geste : fêter Shabbat en Pologne où le génocide et les pogroms ont fait disparaitre la quasi-entièreté de la population juive. Nous avons donc pour beaucoup vécu notre premier Shabbat à Cracovie, ville où ils se font rares depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Après une journée à évoluer dans le lieu de la destruction de la population juive et de sa culture, nous avons passé une partie de la soirée à célébrer la culture juive.

Chants, coutumes, puis contes ashkénazes (incarnés avec talent par Elie et Elliot), notre vendredi soir fut joyeux, au point qu’au moment de notre rendez-vous quotidien de discussion, nous balancions entre des émotions radicalement différentes, à l’image de ce que nous avions vécu dans la journée. Lors de ce tour de parole, certain.e.s ont pu évoquer les écarts entre leurs réactions supposées à la visite de Birkenau et leurs réactions réelles : alors qu’ils et elles pensaient pleurer, la pesanteur du moment n’avait pas fait couler les larmes chez quelques-uns, et au contraire d’autres avait été surpris par une émotion qu’ils et elles n’attendaient pas.

Personne n’endure de la même manière de marcher entre les ruines d’un camp de mise à mort : on peut être abasourdi.e, effondré.e, mal à l’aise ou même ne pas savoir ce qu’on ressent, il s’agit de recueillir cette émotion et de l’accepter. Pour ma part, durant les deux premières heures, j’ai ressenti une lourdeur sur mes épaules et ma poitrine, comme si le lieu m’écrasait peu à peu, et ce n’est qu’au moment de la cérémonie que j’ai pu libérer une émotion. Mais d’autres l’ont vécu différemment.

La visite d’Auschwitz-Birkenau est très singulière parce elle autorise le lien entre émotion et réflexion ce qui n’est pas souvent le cas dans les débats : la mémoire de la Shoah est une question profondément politique, mais elle est aussi un nœud d’émotion pour tous, juifs ou non-juifs. Et il semble indispensable de considérer l’émotion comme un élément à prendre en compte dans nos réflexions sur la mémoire et sa transmission. On oppose souvent rationalité et émotion, en acceptant seulement les discours prenant le visage de la rationalité dans les débats, mais autour d’un sujet comme la mémoire de la Shoah, nous nous rendons bien compte que cette distinction est loin d’être évidente. L’inclusion de l’émotion dans le débat a existé lors de ce voyage, et on peut prendre pour exemple le débat que nous avons eu sur la présence dans l’une des salles du musée d’Auschwitz de deux tonnes de cheveux entassés derrière une glace. Sept tonnes de cheveux ont été retrouvées au moment de la libération du camp ; les nazis récupéraient les cheveux des juives assassinées et les vendaient. Ces cheveux font partie du peu de preuves tangibles du génocide que nous possédons. Mais faut-il exposer à la vue de tous et toutes ces cheveux ? Un étudiant défend que leur place est dans une sépulture puisqu’il s’agit de morceaux de corps, et que les exposer ne correspond pas à rendre une dignité aux victimes. Il ajoute que les voir est bien trop difficile pour lui et qu’il a préféré ne pas entrer dans la pièce. Un autre répond qu’il persiste une nécessité de conservation et d’exposition des preuves dans un objectif de réponse aux arguments négationnistes, même s’il faudrait prévenir les visiteurs pour qu’ils n’aient pas à endurer cette vision d’horreur s’ils ne le souhaitent pas.

Ces débats acceptant l’émotion comme argument valable ont continué de rythmer notre voyage, qui s’est terminé le lendemain par un office à la synagogue pour ceux qui le souhaitaient, puis une visite du ghetto de Cracovie, et une déambulation dans la ville. Comme pour l’ancien quartier juif, circuler dans l’ancien ghetto questionne : le travail de mémoire polonais semble loin d’être terminé, on le voit à un square accolé au seul pan de mur du ghetto restant, lui-même accroché à une paroi rocheuse aménagée en mur d’escalade, seule une petite plaque de trois lignes rappelle que ce mur n’est pas la simple frontière entre une école et un parc. On le voit aussi aux maisons installées tout autour du site d’Auschwitz-Birkenau et notamment d’une, qui fait face à la Judenrampe, lieu d’arrivé des juifs par train. On le voit encore aux emblèmes nazis vendus sur un marché au prétexte que c’est de « l’histoire ». On le voit à la loi de 2018 interdisant d’évoquer l’idée d’une implication polonaise dans le génocide. De nombreuses questions se posent sur les politiques de la ville et la mémoire : Quelle place pour la vie dans ces lieux d’assassinat ? Comment préserver la mémoire sans pour autant muséifier une ville ? Mais ces questions se teintent aussi d’inquiétude au sujet de la Pologne et de l’antisémitisme toujours prégnant qui a des répercussions sur le traitement de la mémoire et de l’histoire de la Shoah.

Pour être fidèle à l’esprit de ce voyage, je terminerai en alliant ces questionnements à de beaux mots, ceux de Francis Leder.

Le violon de ma guerre s’est tu 
Est-ce le signe d’un deuil ? 
Je ne l’ai jamais su. 
Si ce n’est d’un parent la trop sinistre mort 
Que ses cordes à jamais en se taisant déplorent 
C’est qu’un amour abstrait pour toujours s’est éteint 
C’est tout celui d’un peuple aux malheurs lointains 
Et ce violon célèbre six millions de fois 
L’éternel silence de six millions de voix.

Crédit image : Victoria Peresse (UEJF Sciences Po) – Image de couverture : Pan du mur du ghetto de Cracovie toujours debout, il est entouré d’un jardin d’enfant, d’une école et d’un mur d’escalade.

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Voyage de la mémoire (2/3) – Ensemble face à l’absence https://www.lapeniche.net/voyage-de-la-memoire-2-3-ensemble-face-a-labsence/ Wed, 23 Jun 2021 10:15:46 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=53394 Le cercle deviendra la forme privilégiée du voyage de la mémoire à Cracovie et Auschwitz-Birkenau : cercle de rencontre au beau milieu du terminal 2F de l’aéroport Charles de Gaulle ; cercle de discussion chaque soir pour que chacun.e partage son ressenti, ses émotions, ses pensées du jour ; cercle d’hommage au fond de Birkenau pour offrir une cérémonie à celles et ceux qui n’y ont pas eu droit ; cercle de fête autour d’une longue table de bar pour célébrer la réouverture de la Pologne et notre départ prochain ; cercle d’au revoir dans le fameux terminal 2F, avant de chacun retourner dans nos chaumières. Que la formation circulaire soit revenue à maintes reprises n’est pas anodin, au contraire, elle est l’incarnation physique des valeurs de solidarité et d’échange qui ont régné au cours de ces quatre jours.

Il n’empêche que nous avons dû casser notre cercle afin de faire la queue pour monter dans l’avion, ou encore effectuer notre test PCR retour, mais une fois ces formalités passées, nous avons jeté nos sacs dans nos chambres d’hôtel et avons reformé notre cercle autour d’Alban. Alban qui nous guida lors de cette première après-midi en Pologne dans l’ancien quartier juif de Cracovie, Kazimierz. Cet après-midi-là, nous ne voyons que la place principale et l’ancien cimetière juif, l’une complètement vide et l’autre habité par les lianes et les mauvaises herbes. Pendant que l’histoire des juifs de Pologne nous est contée, nos yeux se baladent sur la longue place et ne rencontrent aucun être vivant, seulement d’anciens immeubles, des synagogues, et des restaurants « jewish style » fermés. Alban et les étudiant.e.s venu.e.s par le passé nous expliquent que la scène à laquelle nous assistons est loin d’être commune : dans une période hors covid, les touristes et les guides à la sauvette grouillent sur la place au point qu’on peine à entendre son propre guide, et les restaurants supposés proposer une authenticité – alors qu’ils ne sont pas tenus par des personnes instruites des traditions juives – sont remplis de touristes se satisfaisant de cette mise en scène mémorielle. En temps « normal », le commerce a pris le pas sur la mémoire et il est impossible de discerner ce qu’il y a à voir dans cette place de Kazimierz : l’absence des populations juives.  

65 000 à la veille de la Seconde guerre mondiale, les juifs sont aujourd’hui 130 à vivre à Cracovie. Sept synagogues en activité dans le quartier, une seule qui survit péniblement aujourd’hui. Le génocide se comprend par le vide qu’il laisse, nous explique Alban, mais le tourisme de masse incite à remplir tous les vides au point de cacher l’absence des populations assassinées. Samuel nous partage son ressenti sur cette place qu’il a déjà foulée huit fois : alors qu’il a pour habitude d’être en colère devant toutes ces mises en scène qu’il juge insultantes envers la mémoire de la population juive, il se surprend à ne pas ressentir cette colère et à pouvoir observer le vide. Comme quoi, chaque venue à Cracovie est singulière.

Le cimetière, quant à lui, se situe derrière un tunnel lugubre qui ne semble pas avoir été bien terminé, et face à la grille fermée derrière laquelle reposent les morts, on peut observer un pan de mur avec un grand aigle tagué entouré du mot « Polska ». En longeant la grille du cimetière, nous nous plongeons dans le paysage bucolique des herbes folles et des stèles qui disparaissent sous les lianes. Cette image tout droit sortie d’un poème romantique est très esthétique mais elle nous dit aussi le non-entretien des stèles… Est-ce que ces morts croisent parfois des âmes éveillées venues nettoyer une tombe et poser quelques cailloux comme le veut la tradition juive ?

Participant.e.s du voyage face à la synagogue Remu, seule synagogue encore en activité sur les sept synagogues du quartier.

Nous rentrons au pas de course à l’hôtel (nous ne marcherons que très rarement à un autre rythme que celui de la course pendant ce voyage), perdons trois ou quatre étudiant.e.s sur la route, et finissons par nous retrouver dans une salle de réunion avec, sur l’écran blanc, Ginette Kolinka, rescapée de Birkenau. À 96 ans, elle aurait bien aimé se joindre à nous, comme elle a pu le faire à maintes reprises avec d’autres groupes, ne serait-ce que pour rapporter en France de la vodka. C’est donc un verre à la main qu’elle nous déroule le récit de sa vie et de sa déportation, répondant aux questions d’un membre du bureau national de l’UEJF qui est avec elle à Paris, parce que sinon, dit-elle, « je ne sais pas quoi raconter. »

Je ne vais pas vous faire le récit de ce moment car vous pouvez retrouver un extrait du témoignage de Ginette Kolinka sur l’Instagram @weremember.scpo, mais j’aimerais vous partager toute l’émotion et la force qu’elle a pu nous transmettre en une grosse heure sur Zoom. Elle fait partie de ces personnes âgées qui refusent de céder à l’aigreur et qui profitent de leur grand âge pour se détacher des filtres imposés par la société et ainsi vivre et s’exprimer librement. Son humour n’a pas de limite au point qu’elle nous explique qu’avant d’être déportée, elle essayait de faire un régime mais n’y arrivait pas, et nous dit qu’avec Birkenau, « je l’ai eu, mon régime ! ».

Ginette Kolinka est une forcenée de la vie, une combattante ; elle refuse d’être une victime et c’est pourquoi, à la surprise générale, elle nous affirme à plusieurs reprises que jamais elle n’a ressenti l’antisémitisme. Elle qui a fui Paris parce qu’elle avait été dénoncée, elle qui a vécu sous une fausse identité pendant deux ans à Avignon, elle qui a été arrêtée par la Gestapo dans son appartement à 18 ans, elle qui a pris le train jusqu’à Drancy puis jusqu’à Birkenau, elle qui a vu son père et son neveu « partir en fumée » (puisque si elle a rejoint le camp de concentration, eux ont été assassinés dès leur arrivée), elle qui a survécu aux camps de la mort ; elle ne pense pas avoir vécu l’antisémitisme. C’est paradoxal, mais en écoutant la suite de son témoignage, on comprend que c’est le symptôme de sa force infinie. Une force qu’elle met aujourd’hui au service de la lutte contre la haine en offrant son témoignage à la jeunesse, car maintenant qu’elle a brisé le silence qui entourait son passé, plus personne ne pourra la faire taire.  

Ginette se déconnecte, nous descendons les bras ballants, la bouche pendante, épuisé.e.s de fatigue, vers le réfectoire, mais à peine nos estomacs remplis, nous retrouvons notre cercle pour un tour de salle de présentation et de partage sur nos appréhensions. Je ne vais pas me défiler à ce stade de l’article, et je peux donc vous avouer que lors de cette heure et demi de discussion, j’ai pleuré pendant 45 minutes, d’abord en silence puis à chaudes larmes lorsque ce fut à moi de m’exprimer. Au cours de cet échange, nous avons tous parlé de notre rapport personnel à Auschwitz-Birkenau, que ce soit du fait d’une histoire familiale, d’un intérêt historique, d’une sensibilité particulière, et au moment où Elie nous a raconté sa précédente visite à 13 ans, mon corps n’a plus tenu. Lui dont l’histoire familiale est ancrée dans celle de la Shoah, nous a raconté comment le lieu l’avait terrifié pendant des mois il y a dix ans, et comme il avait peur d’y retourner.

J’ai donc en ce premier soir ouvert le bal des pleurs, pleurs peut-être moins nombreux que ce qu’on aurait pu imaginer, beaucoup étant surpris.e.s de l’écart entre leurs réactions anticipées et les véritables émotions ressenties le lendemain à Auschwitz-Birkenau. À l’inverse de ceux qui craignaient d’inonder la Pologne, Simon nous raconta ce soir-là qu’il était longtemps demeuré réticent à l’idée de prendre part à un voyage risquant de tomber dans l’écueil d’un « tourisme de la désolation », reprenant ainsi l’expression du photographe français Ambroise Tézenas, pour ensuite fustiger l’injonction narcissique aux pleurs et à l’émotion visible. Sa prise de parole permit de rappeler que chacun réagirait différemment et qu’il ne fallait pas s’imposer de pleurer si ce n’était pas notre manière de recevoir ce à quoi nous nous préparions à faire face. Ainsi, aucun.e de nous n’envisageait le lendemain de la même manière, mais nous étions tous et toutes d’accord sur l’importance de ce que nous allions accomplir.

Crédit image : Victoria Peresse (UEJF Sciences Po) – Image de couverture : Participant.e.s du voyage face à l’ancien cimetière juif du quartier de Kazimierz.

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Voyage de la mémoire (1/3) – Combattre la haine par la mémoire https://www.lapeniche.net/voyage-de-la-memoire-1-3-combattre-la-haine-par-la-memoire/ Tue, 22 Jun 2021 12:46:15 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=53390 C’est exactement trois heures et vingt-cinq minutes après avoir reposé le pied sur le sol français et dix minutes après m’être avachie sur mon canapé, que je décide de prendre la plume, ou plutôt le clavier, pour tenter de vous livrer quelques bribes des quatre jours qui viennent de s’achever.

Un peu de contexte d’abord. L’antenne de Sciences Po de l’Union des Étudiants Juifs de France (UEJF) a décidé cette année d’organiser un voyage de la mémoire à Cracovie et Auschwitz-Birkenau, en Pologne. Comme toutes les principales associations de Sciences Po, La Péniche s’est vue proposer par Elena Flack, la présidente de l’UEJF Sciences Po, de participer à ce voyage par l’intermédiaire d’un.e représentant.e. Ainsi, rédactrice de La Péniche, je me suis retrouvée un jeudi matin dans le terminal 2F de l’aéroport Charles de Gaulle, assise à même le sol avec trente-quatre autres étudiant.e.s, membres de l’UEJF ou représentant.e.s d’associations et syndicats étudiants du campus de Paris et de Menton, tous présent.e.s, si ce n’est prêt.e.s, pour vivre cette expérience hors du temps.

J’ai participé à ce voyage de la mémoire en tant que membre de la communauté étudiante de Sciences Po avant de le faire comme journaliste, c’est pourquoi tout au long de cet article je m’inclurai dans le récit que je m’apprête à débuter. Vous le comprendrez, ces quatre jours furent d’une telle intensité, qu’il est impossible pour moi, participante active, de me désengager de leur narration, ce serait fort malhonnête. Je ne vais pas dans cette série d’articles retracer l’histoire de la Shoah ou vous transmettre toutes les connaissances qu’a pu nous partager Alban Perrin, notre guide et historien au Mémorial de la Shoah à Paris : pour vous instruire à ce sujet, je vous renvoie vers les productions de mes camarades de Sciences Po TV et de Radio Germaine. Je vais de mon côté tenter de vous transmettre des fragments de ce que nous, trente-cinq étudiant.e.s aux histoires familiales et aux engagements divers, avons pu vivre le temps d’un voyage. L’exhaustivité ou l’objectivité ne seront pas de mise, mais elles seront dignement remplacées par l’honnêteté, l’émotion et la volonté de transmission.

Au commencement, on trouve le bureau de l’UEJF Sciences Po : Elena Flack, Elie-Emmanuel Levinas, Léa Salomonowicz, Ethan Werb, Simon Attias, Léa Hanoune, Victoria Peresse, et le bureau national pour les soutenir et les accompagner : Samuel Lejoyeux et Yossef Murciano. Tous ont imaginé et construit un programme de quatre jours au rythme soutenu, l’idée de pause n’ayant pas sa place dans ce voyage, pour faire de trente-cinq étudiant.e.s les Témoins de la mémoire de la Shoah. Elena Flack nous explique avoir pour objectif de fédérer la communauté étudiante autour de la lutte contre la haine, contre toutes les formes de haine, lutte qui s’incarne dans notre cas par une expédition dans la Pologne glaciale afin de porter la mémoire d’une forme ultime de la haine : l’assassinat des populations juives par le régime nazi, et ce de manière industrielle dans plusieurs centres de mises à mort dont fait partie Birkenau. S’instruire de la mémoire de la Shoah et la transmettre consiste pour la présidente de l’UEJF Sciences Po en un devoir universel, idée partagée au sein du groupe. Pour clôturer le voyage, Alban Perrin nous dira que l’antisémitisme n’est pas l’affaire des juifs mais celle de nous tous et toutes qui refusons de céder à la haine. Ne se satisfaisant pas de grands discours universalistes, les étudiant.e.s de l’UEJF ont fait par ce voyage le choix de l’action en fondant de la première à la dernière pierre un voyage pour transmettre à des représentant.e.s de la communauté étudiante la mémoire de la Shoah. Représentant.e.s qui, à leur tour, feront vivre la mémoire à Sciences Po et partout autour d’eux, en parlant, en écrivant, et en accompagnant leurs proches au Mémorial de la Shoah, à Auschwitz-Birkenau, ou dans d’autres lieux de mémoire.

La confrontation au paroxysme de la haine se veut aussi être le moyen d’interpeller sur les formes contemporaines de la haine, que ce soit l’antisémitisme, le racisme, ou toute autre forme de discrimination. Tout au long du voyage, le temps présent ne s’absente jamais véritablement, il accorde une place de choix aux récits du passé mais ne s’éloigne pas tout à fait et s’immisce dans tous les petits trous en nous rappelant que la haine est féroce et que si nous ne la combattons pas activement, elle nous écrasera tous. Avec ce voyage, l’UEJF Sciences Po, en s’inspirant de ce qui a pu être fait en 2019 à l’Université Paris 1, nous offre un modèle de mise en action associative des valeurs qu’elle porte.

Première étape de cette expérience, la visite privée du Mémorial de la Shoah à Paris le lundi 3 mai 2021. Après être passé.e.s dans l’Allée des Justes au dos du Mémorial, nous circulons entre les grandes stèles du Mur des Noms, stèles blanches noircies par les gravures des prénoms, noms et dates de naissance de tous les déportés juifs et toutes les déportées juives, dont le point de départ fut la France, pays des Droits de l’Homme supposé les protéger de la barbarie. Nous sommes ensuite entré.e.s dans le Mémorial, pour suivre notre guide à travers un dédale de pièces… Elles défilent les unes après les autres, les horreurs s’accumulent, jusqu’à une salle toute en longueur au bout de laquelle on aperçoit deux photographies floues, mal cadrées. De loin, je crois décrypter une montagne de graviers, en m’approchant je comprends que ces clichés sont les preuves du génocide.

Les graviers ne sont pas des graviers.

Prises par des membres du Sonderkommando, groupe de déportés juifs chargés de brûler les corps gazés d’autres déporté.e.s, les deux photographies que j’observe sont les seules preuves en image des mécanismes de mise à mort des populations juives par les nazis. Nous retrouverons ces images glaçantes au fond de Birkenau, dans un champ verdoyant semblant avoir oublié que les cendres de centaines de milliers de victimes ont nourri sa terre. Après la fin du tour du Mémorial au pas de course, nous empruntons des escaliers et nous retrouvons au sous-sol, dans la crypte. Maïa nous racontera plus tard qu’au moment où ses pieds ont foulé les SIX marches amenant dans la crypte, que ses yeux avaient comptés les SIX branches de l’étoile de David, que ses oreilles avaient entendu le silence de SIX millions de juifs assassinés, elle avait été saisie d’une émotion sans commune mesure. La crypte est d’une grande puissance en ce qu’elle transmet à celles et ceux qui la pénètrent un sentiment de pesanteur qui saisit les cœurs. C’est indéniable, elle empoigne sans ménagement ceux qui y descendent, mais elle peut aussi sembler apaisante et poétique, avec son puits de lumière éclairant uniquement l’étoile de David et les SIX urnes qui y sont encastrées, le reste de la pièce n’ayant droit qu’à la pénombre.

En quittant le Mémorial, je discute avec Alexandra, nous nous demandons si nous serons capables d’exprimer une émotion lorsque nous foulerons le sol d’Auschwitz-Birkenau. Au Mémorial, nous avons compris l’importance du voyage que nous allions accomplir, mais les larmes n’ont pas coulé… Qu’en sera-t-il en Pologne ?

Crédit image : Victoria Peresse (UEJF Sciences Po) – Alban Perrin (de dos) et les participant.e.s du voyage de la mémoire dans l’ancien quartier juif de Kazimierz, face à la statue de Jan Karski, résistant polonais.

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Sur les pas d’Hemingway https://www.lapeniche.net/sur-les-pas-dhemingway/ Wed, 06 Nov 2019 08:00:11 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=40170 Découvrir le Paris du temps d’écrivain américain Ernest Hemingway

« Tel était le Paris de notre jeunesse, au temps où nous étions très pauvres et très heureux ». Paris, ses cafés, restaurants, rues et parcs étaient pour l’écrivain Ernest Hemingway l’environnement parfait pour exercer son activité créatrice. Quand Hemingway vivait à Paris dans les années 20, la ville l’a façonnée, mais il l’a aussi influencé lui-même. À l’époque, on n’avait pas besoin d’être aisé pour croquer la vie à pleines dents à Paris. Hemingway était d’abord un correspondant à l’étranger, mais après avoir arrêté de travailler comme un journaliste, il rencontrait des difficultés à vendre ses nouvelles. Ses difficultés pécuniaires ne l’empêchaient quand même jamais de mener une vie très heureuse et excessive. Quand Hemingway retourna à Paris dans les années 50, il décida de ramasser tous ses journaux intimes et notes et écrire un roman sur sa vie à Paris. Dans ce roman, intitulé « Paris est une fête » (« A moveable feast » en anglais), il raconte des anecdotes sur ses rencontres avec d’autres artistes et écrivains qui ont marqué les esprits, et sur la vie qu’il menait à Paris. Dans le livre entier il parle de manière affectueuse d’établissements et lieux spécifiques qui faisaient partie de son quotidien. Pour apprendre comment ces lieux ont changé, j’ai visité les endroits essentiels.

Les bouquinistes des quais de Paris (Quai des Grands Augustins jusqu’à Quai de Voltaire) 

Se promener autour des quais et trifouiller dans les livres des bouquinistes est devenu une grande tradition touristique aujourd’hui. Déjà dans les années 20, Hemingway aimait se promener sur les quais quand il devait réfléchir.

Square du Vert-Galant sur l’Île de la Cité

Hemingway décrit le square comme ‘un petit parc avec des grands marronniers’ qui avait ‘des places excellentes pour pêcher’. Il aimait s’asseoir au soleil avec un litre de vin, du pain et des saucisses, lire et regarder les pêcheurs. ‘Avec les pêcheurs et la vie sur le fleuve, (…), les ormes et les peupliers isolés, je ne pouvais jamais me sentir seul’. Il y a un saule pleureur tout au bout du parc dans l’ombre duquel on peut s’asseoir et pêcher (il faut un permis de pêche aujourd’hui). Pour arriver au parc il faut prendre un escalier en pierre qui mène aux Vedettes du Pont Neuf.

Shakespeare & Company 

La bibliothèque/librairie originale de Sylvia Beach se trouve au 12 rue de l’Odéon. Aujourd’hui s’y trouve un magasin de vêtements, seul une plaquette rappelle que c’est la maison dans laquelle Sylvia Beach publia ‘Ulysses’ par James Joyce. La rue est tout de même pleine de petites librairies indépendantes. Beach fut obligée de fermer son magasin pendant l’occupation allemande et ne l’a jamais rouvert. Le nouveau Shakespeare & Company fait face à Notre Dame et a ouvert en 1951 comme un hommage à la librairie de Sylvia Beach. Beach a autorisé le propriétaire à reprendre le nom, et comme l’ancien S&C le nouveau magasin est devenu un centre de rencontre et une sorte de sanctuaire pour les écrivains anglophones et francophones. À l’époque, Hemingway était trop pauvre pour acheter des livres, donc il les empruntait à Sylvia Beach. Il décrivait le magasin comme ‘chaud et enjoué, avec un grand poêle, des tables et des étagères pleines de livres, des nouveaux livres dans la vitrine et photographies d’écrivains connus, morts et vivants, sur le mur’. Sylvia Beach devint une bonne amie d’Hemingway ; il écrit que ‘personne que je n’ai jamais connu n’a était plus gentil avec moi’.

Brasserie Lipp/Deux Magots

Vous connaissez tou.te.s ces établissements célèbres à deux pas de Sciences Po. Hemingway allait à la Brasserie Lipp ou au café des Deux Magots quand il voulait se faire du bien, une fois qu’il était payé pour une nouvelle par exemple. Un de ses déjeuners préférés consistait en deux portions de pommes à l’huile, un cervelas, et une bière. Aujourd’hui, les deux endroits sont restés assez chers mais authentiques. Cependant, on n’y trouve guère plus d’artistes, les lieux sont devenus aujourd’hui très touristiques.

Restaurant Michaud 

Aujourd’hui ce restaurant s’appelle Le Comptoir des Saints-Pères que vous avez certainement déjà croisé si vous avez des cours à la 28 Rue des Saints-Pères ou à la 13U. À l’époque, c’était un restaurant assez cher, le préféré de l’écrivain James Joyce où il dinait avec sa famille tous les jours. Scott Fitzgerald a un jour invité Hemingway à y diner.

74 Rue du Cardinal Lemoine 

Hemingway y habitait pendant presque deux ans, de 1922 jusqu’à 1923 avec son épouse Hadley au troisième étage. Il y avait un bal-musette attenant dont le propriétaire était un ami d’Hemingway. Aujourd’hui il s’y trouve une librairie et un magasin de vêtements. Une petite plaquette au mur confirme que l’immeuble est celui de l’ancien appartement de Hemingway. Hemingway décrit qu’à l’époque, c’était un quartier assez pauvre.

Le bâtiment est situé à deux pas de la place de la Contrescarpe et la rue Mouffetard, décrite comme une ‘ruelle magnifique, étroite, peuplée’. Durant l’été, quand les fenêtres étaient ouvertes, une pestilence terrible s’échappait de la rue. Aujourd’hui pourtant, la rue Mouffetard est une rue appréciée des promeneurs, qui passent devant des petits crêperies, cafés et bars. La place de la Contrescarpe est bordée quant à elle de cafés, des boulangeries et des glaciers.

La Closerie des Lilas 

Hemingway habitait dans une rue parallèle, la rue Notre-Dame-des-Champs. La Closerie était son café préféré pour écrire. Ce n’était pas un café où on allait ‘pour être vu’ comme les cafés au carrefour du Boulevard Montparnasse et du Boulevard Raspail, on y pouvait écrire sans être dérangé. Deux des serveurs étaient des amis de Hemingway. Dans l’été, il aimait s’asseoir dans l’ombre des grands arbres. Aujourd’hui, la Closerie des Lilas est une petite oasis verte, cachée derrière des plantes diverses. Si on s’assoit ‘au bar’ (une des tables en bordure), un café crème ne coûte que 2,90 € – un prix assez abordable pour un café dans le 6ième arrondissement. Tout l’ameublement et l’atmosphère donnent l’impression que les choses dans la Closerie n’ont guère changé depuis le temps de l’illustre écrivain.

Jardin du Luxembourg 

Après qu’Hemingway ait arrêté avec le journalisme, personne ne voulait acheter ses nouvelles et il devrait s’en tirer avec très peu d’argent. Hemingway allait au Jardin du Luxembourg pour se promener et se distraire de la faim car il n’y avait pas d’odeur de la nourriture dans les allées du Parc.

Dingo American Bar &Restaurant (10 Rue Delambre)  

La première rencontre de Hemingway et Scott Fitzgerald se déroula ici. Hemingway raconte que Fitzgerald avait bu trop de champagne, parlait trop et se comportait de manière très bizarre. Aujourd’hui il y a à la place un restaurant italien huppé (L’Auberge de Venise), mais ils offrent encore des « Cocktails Ernest Hemingway » (Irish Coffee façon Hemingway 12€, Long Island Iced Tea 10€). En plus ils ont gardé l’ancien nom à côté du nom actuel. Pourtant, on a l’impression que ce sont moins des preuves de l’authenticité du lieu que des mesures plutôt tactiques pour attirer des touristes.

27 Rue Fleurus 

Ici se trouve l’ancien appartement de Gertrude Stein, écrivaine américain, qui y a habité pendant 35 ans et recu de nombreux artistes et écrivains, dont Hemingway, Fitzgerald, Picasso et Miró. Elle décrivait le groupe d’auteurs américains expatriés à Paris comme « La génération perdue ». De l’extérieur, l’immeuble ne diffère pas des autres batiments dans la rue, mais une plaquette confirme que Stein y a vécu avec son frère, puis avec l’écrivain Alice B. Toklas.

Bien que certains endroits aient un peu perdu de leur charme artistique et soient devenus des lieux beaucoup plus appréciés par des touristes, on peut se sentir assez proche de Hemingway en faisant cette promenade au cœur de la rive gauche. Mon coup de cœur personnel était la Closerie des Lilas qui n’a pas perdu le charme décrit par Hemingway. Par ailleurs, la perception de rues et des places bien connues peut vite changer en imaginant leur passé et leurs anciens habitants. Longer la Seine et les bouquinistes, ou s’asseoir au Square du Vert-Galant ou à la Place de la Contrescarpe peuvent ainsi devenir des plaisirs retrouvés.

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