Si vous prenez l’excellente et avisée décision de découvrir cet ouvrage, vous ferez ainsi la connaissance d’une jeune étudiante roumaine nommée Eugenia – sans blague -, dont l’histoire commence le jour où elle rencontre l’écrivain juif Milhail Sebastian. Encore toute gauche et immature, elle va tisser une relation complexe mais incroyablement enrichissante avec cette figure torturée de la littérature roumaine – dont elle va évidemment tomber passionnément amoureuse – et aux côtés duquel elle va vivre une décennie de guerre, d’occupation, et surtout de violences physiques comme idéologiques. Le lecteur vit les désillusions d’Eugenia en même temps qu’elle, se heurte petit à petit à la réalité d’une société où la haine s’est répandue comme une pandémie, et l’on ne peut que se passionner pour ce véritable cheminement intérieur d’une jeune femme issue d’une famille conservatrice qui va petit à petit parvenir à son émancipation intellectuelle.
Mais Eugenia ne raconte pas vraiment l’histoire d’Eugenia. Enfin, pas que. Le roman veut aller au-delà. On a en effet vite l’impression que ces personnages ne sont que des prétextes pour cette formidable reconstitution historique, des prétextes de qualité, certes, mais des prétextes, dans le sens où l’auteur ne s’attarde guère sur leurs destins particuliers. Eugenia, Milhail et les autres ne sont jamais négligés, mais ils n’ont pas non plus la part belle du récit, et en refermant ces 504 pages, on se sent capable de faire le récit complet de la Roumanie sous la Seconde Guerre Mondiale, mais beaucoup moins de dresser le portrait psychologique d’Eugenia…
Et ce n’est pas mal en soi, il y avait un choix à faire, et Duroy a fait celui du contexte. Il faut donc s’attendre à un roman plus historique qu’intimiste, à visée plus « universelle » que personnelle. Le fait que l’on connaisse dès les toutes premières pages l’issue de l’histoire entre Milhail et Eugenia y est aussi pour quelque chose : le ton est donné, l’essentiel n’est pas dans cette fiction mais bien dans le cadre dans lequel elle s’ancre, avec ses enjeux historiques et surtout moraux. Duroy parvient à transmettre une quantité assez monumentale de savoirs et de réflexions sur l’histoire de la Roumanie entre 1938 et 1945, et ce sans trop de lourdeurs. Certes, certains passages se retrouvent assez « désincarnés », et relèvent surtout du récit historique, mais le tout se lit avec fluidité et intérêt, d’autant plus que demeure malgré tout en arrière-plan l’intrigue plus romanesque d’Eugenia, qui vient rythmer et faire respirer le récit.
Mais le véritable intérêt de ce roman, en plus de sa solide documentation historique, reste la façon dont il titille la réflexion du lecteur. Il y a bien sûr la double lecture évidente qu’il crée entre l’exclusion des Juifs et celles d’autres minorités d’aujourd’hui, notamment les réfugiés, mais c’est, à vrai dire, un double sens un peu galvaudé qui manque parfois de subtilité. Mais l’essentiel est ailleurs, dans la façon dont l’histoire d’Eugenia nous interroge sur la diffusion virale de l’intolérance, sur le cheminement des idéologies dans l’esprit des hommes, sur la mécanique de la haine. Eugenia est celle qui se dresse à sa toute petite échelle contre la barbarie, ramenant le lecteur à cette interrogation perpétuelle sur l’origine du mal, la possibilité du bien et de l’acte de révolte.
Duroy, enfin, incorpore toute une dimension assez unique sur le rôle particulier que peuvent jouer le journaliste et l’écrivain dans ce genre de crises. Quel équilibre trouver entre compromission et engagement, comment s’engager sans menacer sa survie ou celle des siens, comment convaincre, comment changer le cours des choses par la seule force de sa plume et de la volonté d’éditeurs frileux ? Autant de questions qui travaillent nos sociétés actuelles, et qui me donnent envie de vous pousser à découvrir les réponses que propose Eugenia.
]]>Le roman Eugenia, écrit par Lionel Duroy ( 504 pages, éditions Grasset ) est actuellement disponible en librairie !
Pier Paolo Pasolini est décédé comme il a vécu. Il est des hommes qui mènent une vie débridée, leur conférant ce statut suprême dans l’art d’artiste maudit. Ainsi, Pasolini vit le rôle qu’il s’est donné, celui de sous prolétaire romain faisant tout pour échapper au fatalisme de sa classe, pareil au héros de son premier film (tiré de ses romans) – Accatone. Ses nombreux démêlés avec la justice illustrent cette volonté d’incarner ce personnage.

En 1960, il est arrêté, soupçonné d’avoir pris part à une rixe à Trastevere. Il est finalement acquitté. En 1962, il braque la caisse d’un café. Cette fois, il passe vingt jours en prison. En 1963, il est nouveau condamné, cette fois en raison « d’atteinte à la religion d’Etat », pour son film La Ricotta, qui n’est autre qu’une reconstitution cinématographique de la passion du Christ. Selon son ami Alberto Moravia, le véritable motif d’accusation n’est pas celui-là. En réalité, le réalisateur serait coupable d’avoir « insulté les valeurs de la petite et moyenne bourgeoisie italienne ».
Coupable d’avoir « insulté les valeurs de la petite et moyenne bourgeoisie italienne »
Cette dénonciation de l’esprit bourgeois est une thématique chère à Pasolini, dans son recueil d’articles « Les écrits corsaires », il s’en prend violemment au conservatisme, qui n’est finalement que l’expression d’un monde que l’on accepte tel qu’il est, incarnant à merveille un immobilisme défavorable aux classes populaires. Voilà comment Pasolini heurte les bonnes consciences, en bousculant le confort intellectuel petit-bourgeois, de par son œuvre et dans la façon dont il mène sa vie. Personnage sulfureux, Pasolini est sans doute décédé d’une mort typiquement italienne. Il fut assassiné le 2 novembre 1975, probablement à cause d’une histoire de cœur, faisant tristement écho à la mort tragique d’un autre génie italien de l’image, le Caravage.
Malgré ses déboires avec la justice lui consacrant une image de révolté, incarnant la grande peur des bien-pensants, Pasolini reçoit à deux reprises des prix de l’Office catholique du cinéma. Et si Pasolini demeurait en réalité, un cinéaste avant tout chrétien ? Son Evangile selon saint Matthieu suscite la polémique de tous les côtés. La gauche italienne est inquiète de voir un des siens se faire l’apôtre de l’opium du peuple, et les catholiques de voir l’antéchrist réaliser un film sur un de ses apôtres. Mais le cinéaste a su s’entourer, et ce film donne un résultat étonnant, composé d’images spectaculaires et d’une grande pureté, rappelant les œuvres des peintres du quattrocento, ou encore l’utilisation manifeste du contre-jour, qui évoque le clair-obscur des œuvres du Caravage.
« L’Evangile ne s’interprète pas. Il se raconte. Vouloir soutenir une thèse eût été de ma part une absurdité. J’ai tenté de faire un récit épique et lyrique. » Pier Paolo Pasolini
Pasolini s’en est expliqué : « L’Evangile ne s’interprète pas. Il se raconte. Vouloir soutenir une thèse eût été de ma part une absurdité. J’ai tenté de faire un récit épique et lyrique. Si j’ai préféré Matthieu à Jean, à Marc ou à Luc, c’est parce qu’il est plus intransigeant et plus populaire. Il raconte simplement l’histoire d’un homme qui est né pauvre et qui meurt, après une existence brève et dramatique, en remettant aux hommes un message de paix et d’amour. » Pasolini introduit donc une analyse de la Bible à travers le spectre rapports de classe, faisant de lui – ô paradoxe – un marxiste au service du Christ. Peut-être Pasolini admirait-il Jésus pour son courage, celui d’être à proprement parler, un homme révolté.

Pier Paolo Pasolini, n’est ni un prophète, ni un messie mais probablement un visionnaire. D’abord par la modernité saisissante de son œuvre. La dénonciation de la société de consommation de masse, qu’il formule au travers de son œuvre, masque en vérité sa révolte contre un nouveau totalitarisme. Ce nouveau fascisme caractérisé par l’uniformisation de la culture, transmis par l’image s’est imposé plus rapidement et solidement que le fascisme mussolinien. Ce totalitarisme de la consommation ayant transformé les hommes en robots, ce qu’il réaffirmera dans sa dernière interview « Il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. »
« Il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. »
Bernanos en son temps avait pressenti cette idée que le nouveau totalitarisme transformerait les hommes en machine, dans son essai « La France contre les robots », véritable hymne à la liberté. De surcroît, Bernanos et Pasolini se rejoignent sur l’idée que ce nouveau fascisme serait véhiculé par les médias, notamment par les ondes radiophoniques pour l’un, et par l’image et de la télévision pour l’autre. Ensuite, Pasolini est un visionnaire, ou du moins un homme sensible aux problèmes de son époque. Il avait saisi les dangers pesant sur les années de plomb. Dans Pétrole, il décrivait déjà les attentats terroristes qui auront lieu dans les gares italiennes cinq ans avant les attentats de Bologne.
Pier Paolo Pasolini incarne donc à merveille le malaise de l’Italie des années de plomb. Tiraillée entre un christianisme qui s’effondre, un fascisme mussolinien qui tente de refaire surface, un communisme violent en action avec les brigades rouges, et l’avènement de la consommation de masse, l’Italie se déchire. Cette atmosphère pesante se retrouve chez Alberto Garlini et son roman « Les noirs et les rouges » et dans toute l’œuvre de Pasolini, d’Accatone à Salò où les 120 journées de Sodome.
]]>Un article traduit de l’anglais par Capucine Delattre
« C’est une comédie de situation : personne ne regarde cette série pour ressentir des émotions », déclare la série télé que vous regardez compulsivement et désespérément depuis trois heures, les yeux débordants de larmes et le souffle coupé. Les millions de fans dévoués qui ont suivi le personnage de Netflix BoJack Horseman au cours des différents et douloureux stades de sa dépression se permettront de ne pas être tout à fait d’accord… Tout comme les innombrables autres fans qui ont accompagné Rick, génie alcoolique et scientifique fou, et son naïf petit-fils qu’est Morty dans leurs aventures à travers les univers, tout en s’interrogeant sur le rôle de l’humanité face à l’immensité de ce qu’elle ignore.

Entre des stars de cinéma anthropomorphiques et des monstres dignes des rêves les plus fous de Lovecraft, une chose est certaine en ce qui concerne les dessins animés récents préférés des adultes. Plusieurs décennies après Kierkegaard, Nietzsche ou Camus, l’existentialisme, le nihilisme et l’absurdisme sont toujours bel et bien d’actualité.
A première vue, il pourrait en effet paraître risqué d’écouter Bojack Horseman et Rick & Morty. Bien entendu, tous deux alternent entre moments d’une folie inimaginable, plaisanteries puériles et pessimisme d’ordre cosmique. Mais il s’agit de bien plus que cela. Lorsque l’on s’y penche de plus près, les deux séries se révèlent non seulement bien plus profondes et complexes que ce que l’on pourrait penser, mais donnent également une parfaite représentation de l’éternel trouble existentiel entre suicide, acte de foi et rébellion face à l’absurdité du monde que décrit Camus dans son chef-d’œuvre de 1942, Le Mythe de Sisyphe.
« Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie », écrit Camus, alors opprimé par les atrocités de l’occupation allemande à Paris, où il vit. Et au cours de l’année méta-moderne qu’est 2017, la question se pose toujours, aussi poignante que jamais. À l’heure de la domination des séries télé, il fallait bien qu’elle soit projetée sur les écrans de nos ordinateurs alors que nous procrastinons désespérément. Il est donc parfaitement logique, dès lors, que la représentation de la condition humaine au XXIème siècle que donne BoJack – et l’horrible science-fiction de Rick & Morty, écho des doutes terribles qui découlent du flot constant et croissant de connaissances sur notre espèce et notre univers – vienne se confronter aux mêmes problèmes que ceux posés par les philosophes du siècle dernier… avec de nouveaux outils. Comment donc ces séries illustrent-elles les trois célèbres réponses de Camus à l’absurdité de l’existence ?
Dans plusieurs épisodes de Rick & Morty, les deux héros errent d’un univers à l’autre, clairement écrasés par l’absurdité de leur propre existence – si ce n’est de celle de l’humanité. Dans l’univers de la série, on rencontre de gigantesques têtes flottant dans le ciel qui peuvent annihiler des planètes entières en un clin d’œil, des robots sensibles contraints à n’avoir dans la vie pour fonction que de passer le beurre, et d’étranges créatures bleues qui n’existent que pour satisfaire les rêves d’autrui – et devenir folles si jamais elles y échouent. La conjuguaison de tous ces éléments montre que la science est une arme à double tranchant : si elle permet d’échapper à l’ennui déprimant d’une vie banale, et permet aux hommes d’apprendre à connaître leur propre univers, elle oblige aussi celui qui l’utilise à réaliser que nos vies sont courtes, vides de sens et régies par des facteurs sur lesquelles nous n’avons aucune emprise.

Ainsi, les choix auxquels les personnages de Rick et Morty sont confrontés – les choix auxquels tout le monde, en fait, est confronté – sont extrêmement semblables à ceux de Sisyphe dans son célèbre mythe repris par Camus. Finalement, chacun pourrait déclarer qu’il ne supporte plus de vivre, et se suicider – ce que l’on observe d’ailleurs dans les tendances auto-destructrices de Rick. On pourrait aussi se raccrocher à un acte de foi – le concept qui résume la théorie des existentialistes, selon laquelle chacun doit trouver son propre sens à sa vie –, échappant ainsi à la détresse qui découle de la prise de conscience de la liberté totale que l’on a en ce qui concerne ce que l’on veut faire de sa vie. C’est notre moyen de nous en sortir. Dans la série, ce choix est incarné par Jerry, Monsieur Tout le Monde, terrifié par l’inconnu, qui se rassure dans le confort douillet d’une vie routinière, plate, et figée par des croyances inébranlables.
Cependant, la réaction la plus profonde et marquante face à l’absurdité de l’existence est sans doute de se rebeller, de choisir d’embrasser l’absurdité elle-même, sans plus chercher à la combattre. C’est la voie que semblent emprunter Rick – qui représente dans une certaine mesure le nihilisme actif nietzschéen – et son petit-fils Morty, qui prononce l’une des répliques de la série les plus lourdes de sens : « Nobody exists on purpose. Nobody belongs anywhere. Everybody’s gonna die… Come watch TV? » [Personne n’a de but. Personne n’a de chez-soi. Tout le monde va mourir… Tu viens regarder la télé ?] : des mots qui auraient toute leur place dans la Nausée de Sartre.
Si Rick & Morty, avec son atmosphère hybride entre sitcom, horreur, science-fiction et voyage cosmique, touche directement ou indirectement du doigt quelques sujets profondément métaphysiques et philosophiques, BoJack Horseman’s, qui raconte l’histoire d’une star de la télé entre deux âges confrontée à une vie faite d’échecs et tentant de se faire pardonner, s’intéresse finalement au mêmes problématiques, d’un point de vue plus intime et émotionnel. Ses personnages, quoiqu’ils prennent parfois des formes animales étranges, représentent tout le spectre de l’humanité au XXIème siècle. On a droit aussi bien à une accro au travail, amoureuse de ses chats, qui tente tant bien que mal de jongler entre sa réussite professionnelle et sa vie personnelle, un chien apparemment insouciant qui est en réalité parfaitement conscient que « l’univers est un trou noir cruel et insensible », un asexuel de vingt ans et des poussières qui ne supporte pas de se laisser distraire et arracher à son sentiment d’inutilité, et bien sûr, un cheval aux traumatismes familiaux loin d’être résolus, qui se repose sur la drogue et le sexe pour échapper à une vie qui ne semble pas avoir un quelconque sens.

Ce chef-d’œuvre de Netflix se révèle aussi une exploration des trois options camusiennes, en les représentant à travers la quête d’une rédemption possible mais lointaine d’un BoJack profondément dépressif, perturbé et traumatisé. La source d’inspiration ultime de BoJack, le grand Secrétaire, se suicide dans un élan de désespoir après avoir dû démissionner, quittant la seule chose qui donnait un sens à son existence – et le personnage principal est lui-même tenté à plusieurs reprises par l’option de s’ôter sa propre vie. Beaucoup des personnages choisissent d’ignorer l’absurde en trouvant leur sens à vivre dans le travail, des cultes étranges ou la distraction permanente.
Mais finalement, la série parvient à la même conclusion que celle du Mythe de Sisyphe : la seule solution de passer outre l’absurdité inhérente à la vie est d’être heureux en dépit de cette dernière. Cependant, dans l’univers de BoJack, tout comme dans le nôtre, ce constat ne vient pas facilement, surtout lorsque l’on a quantité de cadavres dans le placard, autant d’obstacles à sa rébellion personnelle.
Pour mettre cela en valeur, la série s’intéresse à un grand nombre de questions philosophiques, comme celle de la liberté radicale – les hommes sont-ils condamnés à être libres ? Sommes-nous responsables de tout ce que nous sommes ? – ou le besoin de distraction pour s’échapper à soi-même. Beaucoup citent cette série parmi les illustrations les plus honnêtes et pertinentes de la dépression qui nous a accompagnés ces dernières années : l’épisode 6 de la saison 4 est ainsi un véritable monologue intérieur sur l’apathie, l’estime de soi vacillante, la dépendance affective et le besoin de reconnaissance qui découlent de nos dépressions contemporaines comme jamais auparavant. Peut-être que le fait que ces questions fondamentales soient exprimées par des dessins animés – en théorie – humoristiques, pleins de blagues de pets et de mots d’esprits, a son importance : cela ajoute en effet une couche de légèreté, et même d’hilarité, à des histoires qui seraient sans cela bien trop douloureuses et pénibles à raconter.
Et comme une certaine star droguée d’Hollywood le dirait: « I just wanted to do something light and fun to distract me from the deep well of sadness that is my life » [Je voulais juste faire quelque de léger et joyeux pour me distraire du profond puits de tristesse qu’est ma vie]. Mais se tourner vers BoJack Horseman ou Rick & Morty n’était certainement pas la décision la plus responsable à prendre.
]]>Les 2 premières saisons de Rick&Morty sont disponibles en intégralité sur Netflix. La saison 3 est en cours de diffusion.
Les 4 premières saisons de BoJack Horseman sont disponibles en intégralité sur Netflix.