lr – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Wed, 09 Jul 2025 19:31:09 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png lr – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 Philippe Juvin : « Ça tue la démocratie d’avoir des hommes et des femmes politiques dont on ne sait jamais vraiment où ils sont » https://www.lapeniche.net/ca-tue-la-democratie-davoir-des-hommes-et-des-femmes-politiques-dont-on-ne-sait-jamais-vraiment-ou-ils-sont/ Sat, 28 Dec 2024 08:34:08 +0000 https://www.lapeniche.net/?p=56691 ENTRETIEN – Avant le changement de gouvernement, Philippe Juvin, député (LDR) des Hauts-de-Seine, s’est exprimé à La Péniche à propos des institutions, du budget, de l’alliance politique entre LR et le bloc central ainsi que de questions sociétales.

LA PÉNICHE. – Le sujet des difficultés de notre démocratie occupe une place croissante dans nos discussions ; la réforme des institutions a souvent été présentée comme une volonté du président de la République. Faudrait-il aujourd’hui réformer les institutions pour apporter des réponses à certaines préoccupations ? En introduisant par exemple la proportionnelle pour l’élection des députés de l’Assemblée nationale ?

Philippe JUVIN. – Je ne suis pas certain que le malaise actuel provienne des institutions même si elles sont imparfaites. La place prépondérante de l’élection présidentielle qui gomme tous les autres débats et fait qu’on élit un homme tous les cinq ans en espérant de lui des miracles, c’est quelque chose qui ne se voit nulle part ailleurs ; le fait que le Parlement ne fait pas la loi mais souvent la subit, quand il y a une majorité absolue…  Il y a évidemment une hyper centralisation. On a eu beau écrire dans la Constitution que nous étions une république décentralisée, on retire depuis 10 ans toute autonomie fiscale aux collectivités qui ne dépendent quasiment plus que d’impôts ou de taxes attribués. Il y a donc bien un dysfonctionnement et il faudrait améliorer cela. Mais le vrai problème vient du notre classe politique qui n’a pas la culture du compromis politique et qui continue de penser évoluer dans un système avec une majorité absolue. Dans toutes les démocraties, il y a des situations d’hétérogénéité de groupes politiques et l’absence de majorité absolue attribuée à un groupe, c’est quelque chose de très fréquemment observé à l’étranger et en premier chef au parlement européen. Mais ça marche parce que là-bas, les eurodéputés savent qu’ils n’ont pas des ennemis politiques mais des adversaires. On travaille avec un adversaire mais on ne travaille pas avec un ennemi. Ici, on a une exacerbation des passions qui fait que les gens issus de groupes différents ne veulent pas travailler ensemble. C’est ça le vrai sujet. Est-ce que la proportionnelle résoudrait tout ? Non. Je ne dis pas qu’il ne faut pas la faire – j’y suis moi-même plutôt favorable. Mais la chambre des députés que nous avons aujourd’hui est de type proportionnel et on n’arrive pas à la faire fonctionner. Donc je ne vois pas très bien ce qu’apporterait, dans la situation actuelle, la proportionnelle. Qu’est-ce qui ferait dans la mise en place de la proportionnelle que les gens accepteraient plus de travailler ensemble ? Rien. En tout cas ce n’est pas la solution à nos maux actuels.

Donc pas la proportionnelle, et pas non plus forcément la présidentialisation du régime pour une séparation des pouvoirs plus stricte ?

Je suis un fervent lecteur d’un livre que je conseille à tous les étudiants en sciences politiques de Jean-François Revel qui s’appelle L’absolutisme inefficace ou contre le présidentialisme à la française. Je pense que tout y est résumé. Le pouvoir présidentiel est tellement puissant qu’il en devient inefficace par paralysie. Vous avez beau mettre les gens les plus intelligents à la tête de l’État – et objectivement nos Présidents sont intelligents, quand vous reprenez toute la litanie depuis 1958, on a eu des gens formés, estimables, ayant le sens de l’État… L’hyper-présidentialisme à la française n’est pas un vain mot. Quand les choses vont mal le Président prend la parole et les commentateurs disent le lendemain « ça va mieux, le président a bien parlé ». Oui, mais il ne s’est rien passé. La parole descendante reste une sorte de nostalgie d’ancien régime : quand le Roi venait, il touchait les écrouelles et guérissait les Français. On a encore cette idée d’une sorte de magie présidentielle. Je ne dis pas que le Président n’a pas un rôle particulier et symbolique – il en a un, très important, je ne méconnais pas son rôle – mais nous avons une croyance collective en la toute-puissance d’une institution qu’est le président de la République qui est assez époustouflante pour nos voisins. Son propre parti a provoqué la démission de Thatcher : c’est inimaginable en France.

Vous avez des liens particuliers avec la Corse, vous êtes d’origine Corse. Seriez-vous favorable à ce que la notion de peuple corse soit mentionnée dans la constitution, comme c’est le cas, par exemple pour le peuple kanak ?

Je crois qu’il n’y a qu’une seule république et qu’il n’y a que des Français. Je pense que la question de la Corse – qu’il faut traiter parce qu’il y a indéniablement une spécificité corse, ne serait-ce que par son insularité, qui est une spécificité, en termes de services publics et d’accessibilité – mérite d’être traitée par une hyper-décentralisation. Je suis un hyper girondin, je pense que les décisions sont mieux prises sur le terrain qu’à Paris, et les deniers publics sont mieux utilisés quand ils sont décentralisés. Je suis donc pour donner un large pouvoir à la collectivité de Corse, notamment en matière d’aménagement, de transport, d’éducation et de santé. Mais, je ne voudrais qu’il y ait un peuple corse qui s’oppose au peuple français. Les Corses sont des Français, ils l’ont montré dans l’histoire. Il n’y a qu’à se promener dans tous les villages de Corse, vous verrez la liste des morts au combat pour défendre la France.

Durant les divers scrutins auxquels vous vous êtes présenté, vous avez souvent mis en avant le fait que vous étiez d’une famille d’enseignants. Vous avez fait des propositions sur l’éducation. Aujourd’hui, comment est-ce qu’on peut élever le niveau et est-ce que l’acte II du choc des savoirs qui a été annoncé par la ministre de l’Éducation nationale apporte des réponses satisfaisantes ?

Je suis arrière-petit-fils d’instituteur, petit-fils de professeur et je suis moi-même professeur d’université. La question de l’enseignement est fondamentale. Il n’y a pas de pays prospère qui n’ait pas un système d’enseignement puissant. Je pense que ça passe peut-être par trois choses. D’abord une question d’exigence générale – qui est abandonnée aujourd’hui. Deuxièmement, Jules Ferry disait que l’école doit être entourée de hauts murs au sein desquels ne sont pas transmis les murmures du monde extérieur. Je ne suis pas en train de plaider pour une école qui ne regarde pas ce qu’il y autour d’elle, mais l’importation dans l’école de débats d’actualités politiques clivants n’a pas sa place. Le troisième point c’est que je pense qu’on a abandonné les sciences alors qu’il n’y a pas de pays prospère sans des scientifiques et mathématiciens : ce sont eux qui font le progrès et qui font la prospérité d’un pays. Et nous sommes en train de dégringoler. Je pourrais aussi ajouter qu’on ne parle pas anglais. Je regardais CNN avec un agriculteur belge qui répondait en anglais, j’avais honte pour nous quand je voyais son niveau car nous, nous sommes à peine capables d’ânonner. Et quand on sait que 46 % des élèves de 6e ne comprennent pas facilement un texte qui leur est lu en français, on peut s’en inquiéter. Il faut donc tout reprendre : l’exigence, les savoirs fondamentaux, les sciences et une école qui ne soit pas militante.

Vous évoquez des débats clivants qui seraient introduite dans les écoles. À quoi faites-vous référence précisément ?

Il y a tout un débat actuellement sur l’éducation sexuelle à l’école et l’enseignement de la théorie du genre en particulier dès la primaire. Je ne vois pas l’intérêt. En tant que médecin, je ne vais pas vous dire que l’éducation sexuelle n’est pas importante, elle est fondamentale. Elle permet de se respecter soi-même et ne pas faire de bêtises avec son propre corps, et pas qu’en termes sexuels. Mais le militantisme a fait beaucoup de mal en France, aux sciences et à l’école.

Actuellement, certains poussent pour un texte relatif à la fin de vie sur ce qui est pudiquement nommé une « aide active à mourir ». Plaidez-vous toujours pour qu’on s’intéresse d’abord aux soins palliatifs ?

Je plaide pour plusieurs choses. D’abord, il faut une loi distincte entre soins palliatifs et euthanasie. Deuxièmement, il faut nommer les choses. « Aide active à mourir », je ne sais pas ce que ça veut dire. Moi je suis médecin et je fais de l’aide active à mourir en permanence. C’est-à-dire qu’activement, j’aide les gens dans leurs derniers moments. Ce matin, j’étais à l’hôpital et il y a une très vieille dame que j’ai aidée à mourir ; comment ? en l’accompagnant, en la sédatant, en m’assurant qu’elle n’avait pas de douleurs, en accompagnant la famille. Je ne provoque pas la mort, mais j’aide à mourir. Je trouve que la notion d’aide à mourir est intrinsèque à la qualité des soignants. Troisièmement, toutes les demandes d’euthanasie que j’ai vécues dans ma vie de médecin, toutes, ont disparu quand on apportait une réponse adéquate aux patients ou à la famille. Parfois, c’était une douleur qui n’était pas traitée, parfois c’était un isolement social qui fait que les actes de la vie quotidienne étaient difficiles, parfois c’était une détresse psychologique souvent encore liée à l’isolement… Vous pouvez avoir 1000 raisons qui vous conduisent à demander l’euthanasie, 1000 raisons que l’on pourrait prendre en charge avant d’acter l’euthanasie, qui est un peu la solution de facilité parce qu’on n’aura pas bien fait les choses. Moi je veux qu’on aide les gens à mourir, mais je ne veux pas qu’on les tue. Enfin, l’euthanasie c’est une loi qui est proposée par des gens plutôt éduqués, plutôt riches, tous bien portants et qui ont peur de la déchéance. Mais en pratique, elle s’appliquera d’abord à des gens pauvres : les statistiques de l’OREGON prouvent que les gens qui « bénéficient » de l’aide active à mourir, c’est du suicide assisté là-bas, sont d’abord des gens modestes et des gens isolés. Donc c’est une loi pour riches anxieux qui s’appliquerait à des pauvres isolés.

Concernant le budget 2025, vous avez déposé une proposition de loi relative à la suppression du CESE. Est-il si inutile que cela ?

D’abord, il n’y a aucune structure inutile. Il y a des structures très utiles et d’autres peu utiles. À partir du moment où on n’arrive pas à payer les fins de mois, puisque pour rappel on paie les fonctionnaires et les retraites en empruntant, c’est qu’on ne peut pas payer et qu’on doit avoir un réflexe de frugalité. Celui-ci devrait être la première qualité d’un budget aujourd’hui en France. Ça commence par couper tout ce qui n’est pas absolument indispensable.

Alors doit-on garder le Conseil économique, social et environnemental ? Il y a une chose qui m’a frappé : le CESE peut être saisi par différentes instances – le Président, le Gouvernement, etc. –, il peut aussi s’autosaisir. Or, l’immense majorité de ses avis de l’année dernière – et pas que l’année dernière – sont des avis en autosaisine, ce qui pour moi est la démonstration que pas grand monde ne demande son avis au CESE. À partir du moment où on a du mal à boucler les fins de mois et qu’on a un outil qui n’est pas très utile, il faut le supprimer, même si ce n’est pas le seul. Je sais qu’il faut modifier la Constitution et qu’il y a beaucoup de choses à faire. Une solution serait de passer par une loi en fixant le nombre de membres du CESE à 2, 0 ou 3, comme ça c’est réglé. Il faut faire des économies sur les agents de l’État, sur les strates administratives. J’ai été élu maire il y a quelques années, il y avait une commune, un département, une région. Maintenant, il y a commune-département-région-territoire-métropole en Île-de-France. Est-ce qu’il n’y a pas une piste là ? Il faut être rigoureux dans la gestion des deniers publics, quand vous savez que les trésoreries de l’État ne sont pas placées. L’État a des milliards en trésorerie, ce qui est évidemment normal et heureux. Mais rien n’est placé. Quand vous savez que 10 % des emprunts de l’État sont des emprunts à taux variable. Et ça c’était le cas y compris quand on avait des taux à 0. Donc il faut de la rigueur et de la frugalité.

À la suite de la dissolution, vous aviez passé certains accords avec le bloc central et donc vous n’aviez pas de candidat macroniste en face de vous. Pour la présidence de l’Assemblée nationale, vous vous êtes retiré au profit de Yaël Braun-Pivet… Prochainement, plusieurs élections législatives partielles auront lieu, y compris dans la neuvième circonscription des Hauts-de-Seine, où Stéphane Séjourné était député jusqu’à présent. Comment justifier qu’avant le socle commun, vous puissiez vous mettre d’accord pour une candidature commune, et qu’à présent vous partez divisés, chacun avec son propre candidat.

Non, je ne crois pas que nous serons divisés. Ce qui était prévu, c’était que Stéphane Séjourné devienne ministre, et que sa suppléante LR siègerait au sein de La Droite républicaine. J’espère qu’elle sera élue et pourra siéger au sein de LDR. Il y a une réalité aussi sociologique. À Boulogne-Billancourt, le Maire a une implantation locale très forte et il est clair que Stéphane Séjourné aurait probablement eu du mal à être élu sans l’aide du Maire. D’ailleurs, je lui ai dit : « Pourquoi ne te présentes-tu pas toi ? Après tout, tu serais légitime. Ça règlerait d’une certaine manière la question. »

Auriez-vous des conseils pour les jeunes de Sciences Po ou d’ailleurs qui voudraient s’engager dans la chose publique ?

Je dirais d’abord, même si c’est évident, de lire. Lire n’importe quoi parce que la France est un pays de lettres. Je dirais de parler parfaitement l’anglais et si possible même une deuxième langue. Je leur dirais de compléter leurs études par un parcours européen. Il n’y a rien de plus terrible quand on fait de la politique de n’avoir que des parcours franco-français. La France a éclairé le monde dans son passé, et si on veut qu’elle continue à converser avec le monde, il faut qu’elle le fasse. Le Collège d’Europe par exemple est une très belle école et qui ouvre sur l’Europe. Quatrièmement, je dirais qu’il faut ne pas faire de commentaires sur la politique mais s’engager en politique. Il y a une élection qu’il ne faut pas rater quand on veut faire de la politique, c’est l’élection municipale parce que c’est le moment où on y entre massivement – il y a 500 000 Français qui sont conseillers municipaux. Et puis, rester constant. C’est normal d’avoir une évolution intellectuelle mais ce qui est important, c’est que les gens qui vous élisent aient l’impression que vous ne trahissez pas leur confiance, que vous êtes constant au moins dans vos approches. Vous pouvez avoir des analyses qui changent dans le temps. Mais il faut que vos électeurs aient l’impression d’avoir en face d’eux la même personne sincère. La parole publique, c’est la question clé de la vie politique. Les gens ne croient plus aux hommes et femmes politiques parce qu’ils n’ont pas dit la vérité, disent blanc le lundi et font noir le mardi… Nous ne pouvons plus accepter cela aujourd’hui. Faites de la politique en étant tranquillement fermes sur vos appuis, que vous soyez de droite, de gauche, du centre ou d’ailleurs, peu importe, mais les gens ont besoin de colonne vertébrale. Ils ne veulent pas de la guimauve, ils veulent des personnes qui affirment des valeurs. Et puis si celles-ci sont en accord avec la société, tant mieux, si elles ne le sont pas, ce n’est pas grave, vous perdez. Ça n’a jamais tué personne de perdre une élection. En revanche, ça tue la démocratie d’avoir des hommes et des femmes politiques dont on ne sait jamais vraiment où ils sont.

Auriez-vous quelque chose à ajouter ?

Je regrette de ne pas avoir fait Sciences Po quand j’étais jeune !

Propos recueillis le 29/11/2024.

]]>
Rentrée LR Sciences Po : Pécresse, bloqueuse et adroite https://www.lapeniche.net/rentree-lr-sciences-po-pecresse-bloqueuse-et-adroite/ Thu, 04 Oct 2018 09:00:24 +0000 http://lapeniche.net/?p=38783 La salle se lève, impatiente, la présidente du conseil régional d’Île-de-France va arriver d’une minute à l’autre. Pour une cinquième année consécutive, elle ouvrira le bal des actions militantes de droite à Sciences Po. Quelques minutes d’attente puis la voilà, saluée par une ovation digne des plus grands Congrès. Brushing d’un blond impeccable, sourire Colgate, poignées de main dynamiques, et une robe bleue nuit accordée aux chemises des militants et à la moquette : tout est parfaitement orchestré. En rejoignant sa place, elle ne manque pas de saluer les anciens directeurs Les Républicains assis au premier rang, Camille Chevalier, Romain Millard et Omar Ben Abderahmen, et rend honneur avec enthousiasme à cette section qu’ils ont menée et qu’elle juge « très vivante, compte tenu de la traversée du désert vécue après les élections présidentielles ».

Être de droite aujourd’hui

« Être rebelle à 20 ans, ce n’est pas être de gauche, c’est être de droite. » En introduction, et pour remercier la femme politique d’être venue, le président actuel de la branche du parti, Alexandre Freu, ne manque pas de rappeler la Valérie bloqueuse qui occupait autrefois les locaux de Sciences Po avec ses camarades pour lutter contre le transfert de l’ENA à Strasbourg. Amusée, elle propose alors une définition de son sentiment d’appartenance à la droite : valoriser avant toute chose « la responsabilité, la liberté et l’Europe » et préférer une droite « de l’innovation sociale » à « celle de l’assistanat ».

À l’heure où le macronisme a fait quitter le navire à certaines têtes du parti traditionnel, elle revendique d’être restée à LR, et ce malgré les discours alarmistes de certains « comme Xavier Bertrand ». Elle justifie son choix en comparant le parti à une famille : « Dans une famille, on n’est pas toujours tous d’accord, et on a le droit de le dire. » En bonne grande sœur, elle n’oublie donc pas de tacler gentiment le groupe de députés constructifs « Agir », le benjamin, en déclarant que son soutien au gouvernement le classe de facto dans la majorité. C’est aussi ça les avantages d’une famille : si on veut faire mal à ses pairs, on sait où appuyer.  

Macron 

Mais la femme politique ne se définit pas comme partisane d’une opposition absolue au gouvernement, et invite à soutenir les réformes de Macron « si elles sont cohérentes avec les idées de la droite. » Elle souligne entre autres son soutien à la réforme du travail, et à la fin du numerus clausus, non sans pointer rapidement les « angles morts » de la politique menée, auxquels elle reste farouchement opposée. Pour elle, Macron n’est pas le représentant d’une nouvelle manière inédite de faire de la politique comme il s’en revendique, mais se définit très clairement comme un libéral de gauche. « Il a supprimé l’ISF – quelque chose que nous même n’avions pas osé faire – et fait des réformes d’essence très libérale. Mais il est en même temps de gauche, cela se voit sur les thèmes du régalien, de la laïcité, et de la nation. » Sur ces thèmes, elle propose une vision radicalement différente, et présente ses valeurs et son projet en opposition avec celui de l’actuel Président.

Le régalien

Si elle lui concède d’avoir une certaine autorité, elle critique son rapport à la sanction : « Son plan prison est un contre-sens : alors que nos prisons sont bondées, le sujet ce n’est pas de lutter contre la surpopulation des prisons en elle-même, mais plutôt sur la montée de la délinquance. » Pour l’ancienne ministre, cette délinquance, qu’elle relie à la montée des extrêmes, est une conséquence directe du fait que les gouvernements ne parviennent pas à faire respecter la loi. Elle souhaite donc valoriser, en opposition au projet de peines alternatives de Macron, la privation de libertés comme « une peine efficace » pour rééduquer et réinsérer. « Sur la prison il faut briser beaucoup de tabous. » déclare-t-elle avant de se justifier classiquement : « (…) en Seine-Saint-Denis, la réalité que je vois tous les jours de ma fenêtre est que dans les quartiers politiques de la ville il y a des zones de non-droit. »

La laïcité

À ce sujet, la femme politique qualifie Emmanuel Macron, fil conducteur de sa diatribe, de « terranovien ».  Il s’agit là selon elle de « (…) la conception d’une certaine gauche de la société française moderne, où nous sommes tous des communautés, à titre de femmes, de gays, de beurs, de juifs (…) », et considère en effet que le problème majeur est que les membres de ces sociétés ne dialoguent qu’entre cercles réduits, et n’écoutent plus leurs pairs : « Un socialiste ne lira jamais un tweet de Valérie Pécresse ». Elle invite à observer la manière dont le Président s’adresse aux catégories sociales – elle cite les chasseurs et les catholiques comme exemples de l’actualité récente – et les séduit avec les mots qu’elles ont envie d’entendre. « Macron est profondément communautariste. Mais la France n’est pas une addition de communautés. On peut en avoir plusieurs, ou n’en avoir rien à faire. »

À cette « loi de la communauté » elle invite donc à préférer la « loi de la République », différente de celle des lobbys, de la famille ou de « la loi du quartier ». « J’aimerais entendre une phrase : la loi est au-dessus de tout. » La capacité à faire respecter une loi commune serait alors la marque de l’échec ou de la réussite d’un mandat. Elle souligne l’importance de parler à la France, « au seul peuple français », et de la nécessité de « faire société » quand bien même l’on peut être fier de ses origines.

Nation et mondialisation

Face à ces crispations identitaires, la politicienne compte sur la droite pour porter espoir, et lutter contre les craintes de la mondialisation. Elle lance un appel à la jeune génération assise devant elle, qu’elle sait destinée à devenir « plus commercia(le), et plus mondialisé(e) » : « Vous devez porter l’espoir, et construire le rêve français dans la France de demain ». Cette phrase d’aspect banal cache une conception de la mondialisation qu’elle juge nécessaire de redéfinir.

Cette ambition d’un rêve américain à la française démontre sa volonté d’augmenter la compétitivité du pays en matière d’économie. Pour elle, les gagnants et les perdants de la mondialisation ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Elle cite l’exemple de la ville de Cognac, qu’elle dit avoir découverte cet été. Exportée à 98% de sa production, l’eau-de-vie produite dans cette ville « de la France très profonde » est devenue la première boisson « des rappeurs afro-américains, des chinois, des japonais et des russes » – s’il est vrai que le Cognac jouit d’une popularité croissante, et surtout aux États-Unis et en Chine, cette déclaration reste à nuancer selon les chiffres présentés par Le Figaro cet été. Mais le but de cette exagération est de contredire les plus sceptiques, et prouver par cette « success story » que « la réussite dans la mondialisation est un état d’esprit », et, pour conclure sa gradation à l’américaine, que « (l’) on peut réussir dans la mondialisation parce qu’on est meilleur ».

L’ancienne ministre du Budget souhaite pour cela que les responsables politiques de demain aient un « tempérament économique », qualité qui d’après elle leur fait défaut, afin de « défendre le label France ». Pour illustrer son propos, non sans un certain agacement, elle critique le fait que la promotion à l’international du tourisme en Île-de-France a été négligée ces dix dernières années. S’étant questionnée sur le sujet, elle raconte avoir découvert avec stupéfaction que le taux de tourisme avait stagné dans sa région alors qu’il avait triplé dans le reste du monde, et que les précédents responsables ne s’en étaient pas même inquiétés.

L’Europe 

« L’Union Européenne est folle. » Encore un slogan, et qui démontre cette fois l’ambiguïté de ses ambitions en matière de projet européen. Revenant sur la déclaration de Donald Trump du 15 juillet dernier : « L’UE est l’ennemie des USA. », elle se dit choquée du fait que les États-Unis assument ouvertement nous mener une « guerre économique », et que l’UE ne cesse de prendre du retard. Mais alors qu’elle semble vouloir une solidarité plus importante entre les Etats pour lutter contre le géant américain à la parole décomplexée, elle centre son discours sur l’image d’une France forte et en opposition à ses partenaires, ayant « gagné la bataille du Brexit contre Francfort. » Dans cette Europe de demain qu’elle rêve pourtant « protectrice et conquérante », la coopération ne semble donc pas être la première nécessité.

Point technique

Sur la question de la fiscalité cependant, Valérie Pécresse ne centre pas son discours sur la critique de Macron. C’est donc François Hollande qui en prend pour son grade. Il serait responsable d’une « overdose fiscale », ayant conduit à réduire le pouvoir d’achat des Français, et donc à peser sur la vitalité économique en France. À ce sujet  elle reconnaît que le programme de Fillon aux élections présidentielles n’était pas le modèle à suivre car jugé trop dur, et ne parlant pas assez à l’ensemble des Français.  « (…) Il ne parlait que de la baisse des droits acquis, seuls les retraités étaient contents. »

En opposition à cela, elle conseille aux aspirants politiciens présents dans la salle de « rendre la réforme désirable », et rejette l’option de la baisse des minimas sociaux. Pour l’avenir, elle pense que le rôle que la droite a à jouer est d’apporter de la fermeté tant sur le régalien que sur le plan social. « Les Français ont besoin d’être aimés, on a sûrement manqué d’un peu d’empathie par le passé. » Pour elle, apprendre de ses erreurs passe d’abord par « montrer qu’on fait de la politique parce que on aime les gens. » N’oubliant pas son auditoire, elle déclare que la solution serait une hausse des salaires nets. « Il n’est pas normal aujourd’hui que des jeunes ne puissent pas devenir propriétaires de leur logement. » Un clin d’œil un peu grossier aux jeunes présents mais qui ne manque pas de plaire, à en juger par le silence concentré et admiratif qui règne depuis quarante minutes dans la salle aux trois-quarts pleine.

Au moment où le discours de lancement de l’année à Sciences Po prend un tournant de déclaration de début de campagne, elle prend le temps de préciser la raison pour laquelle elle fait ces propositions : « Je vais produire des idées à la place qui est la mienne pour populariser les réformes et aiguiller le gouvernement. Il faut qu’on soit porteur de réformes, si le gouvernement nous les pique il nous les piquera. » Si elle critique la politique du gouvernement actuel elle lui reconnait en effet une « audace réformatrice », mais craint que celle-ci ne s’essouffle avec la baisse de popularité de l’exécutif dans les sondages.

La politique des villes

Pour la présidente du conseil régional d’Île-de-France, le sujet de la ville est d’ailleurs l’un de ceux qui doivent être traités en premier. « Sur les quartiers populaires, il faut un Big Bang. On a acheté la paix sociale, et les banlieues sont devenues des lieux d’enfermement. Pendant plusieurs années, on s’est fait dominer par la gauche sur la question du logement social ». Elle pense en effet qu’il faut une politique du logement se basant sur un nouvel « équilibre », avec un plafond maximal à 30% de logements sociaux dans les villes, dans le but « d’éradiquer les grands ensembles ». Elle s’inspire pour cela de la politique ferme des Danois de centre droit, qui « ont la même logique [qu’elle] », et donnent la preuve de la possibilité de réaliser un tel projet dans la pratique. Leur programme consiste en effet à ne pas excéder les 30% de logements sociaux dans les villes, et à limiter également à 30% le quota d’enfants issus de l’immigration de la première génération dans les écoles. Et Valérie Pécresse de rajouter à ces idées qu’elle soutient le projet de doubler les peines dans les quartiers les plus criminogènes. « On devrait taper plus fort là où il y a plus de crime. » explique la femme de droite. Sur le thème de l’immigration, qu’elle relie directement à cela, là aussi le message est clair : « Aujourd’hui nous faisons face à une vague migratoire colossale face à laquelle nous sommes d’une grande lâcheté. Il faut être clair : nous sommes une terre d’asile, et les persécutés ont le droit de demander l’asile, à condition de prouver la persécution qu’ils subissent. Il faut donc des centres d’asiles fermés pour traiter les demandes. Mais s’ils sont dégoûtés ils peuvent repartir ! On a le droit d’accueillir les persécutés comme on a le droit de restreindre l’immigration économique. Ce type d’immigration est destiné à des personnes pour lesquelles on peut trouver de l’emploi, qui sont intégrables, cela s’appelle la loi de la République. » Selon elle, la solution à l’immigration se trouve ainsi dans la création d’un « grand plan Marshall », afin de créer de l’emploi en Afrique. « Il va falloir les faire revenir. » déclare la femme politique. Qui et où, la question reste en suspens.

Ambition

Si toutes ces mesures n’ont pas été mises en place en France enfin, c’est d’après elle que le pays n’a pas encore trouvé la figure politique capable de les incarner. Mais là encore elle ne nous laisse pas en reste et propose sa solution : « Il manque une Margareth Thatcher à la politique française. » En précisant qu’elle ne parle pas d’elle, la blonde à la main de fer déclare sur un ton qu’elle revendique féministe, citant l’ancienne première ministre britannique : « Quand vous voulez que quelque chose soit dit, demandez à un homme, si vous voulez que quelque chose soit fait, demandez à une femme. »

Ainsi, même si le modèle politique de Valérie Pécresse date des années 80, on se souviendra de cette Assemblée Générale LR 2018 à Sciences Po comme celle d’un appel à repenser la politique différemment et à sortir des sentiers battus de « la politique à la papa ». Si son murmure à la jeunesse du 27 rue Saint-Guillaume se dessine en opposition au gouvernement actuel, sa volonté rebelle de quitter « l’ancien monde » n’est pourtant pas inédite. La promotion des avantages de la mondialisation et du libéralisme économique rapproche celle qui se définit elle-même comme « pro-entreprises » du Président actuel, quand ses déclarations au sujet des banlieues et de l’immigration inscrivent définitivement son discours dans une tradition chiraquienne.

À la veille des élections européennes, ce regard critique et ces propositions aux allures de programme peuvent donner l’impression que la marraine de la section LR cherche à fournir une ligne pour la jeunesse militante à Sciences Po. Comme le rappellent les principaux responsables des pôles de l’association, l’objectif de cette année est de trouver des idées nouvelles en vue des élections. Cependant la section s’en défend : « Cette année nous avons choisi de ne pas donner de ligne spécifique à la section LR Sciences Po. » déclare Madeleine Graveleine, responsable de l’argumentation. « Toutes les tendances y sont représentées. Celle de Valérie Pécresse est présente mais elle n’est pas suivie par tous, un peu comme au sein du parti national. Si nous l’invitons c’est surtout pour qu’elle partage sa vision de la politique actuelle, les enjeux de sa mission mais pas vraiment pour nous présenter une ligne à suivre. »

L’appel est donc lancé. Pour participer à la campagne, nul besoin d’être fédéraliste ou eurosceptique, rappellent les militants avec dérision, et dans la mesure où même un bloqueur a des chances de finir Valérie Pécresse, sauf si vous êtes migrant, de gauche ou macroniste, l’heure est à l’ouverture et non à l’exclusion.

Alice Bergoënd

 

Alice Bergoënd

]]>