1 – La quintessence de la haute fonction publique française
Elle-même fille de haut.e.s fonctionnaires, Emmanuelle Wargon sort diplômée de HEC en 1992, et de Sciences Po deux ans plus tard, après être passée par la section Service Public (équivalent de l’actuelle préparation aux concours administratifs). Comme sa mère, elle a aussi été formée à l’ENA, où elle faisait partie de la promotion Marc-Bloch, dont est également issu l’actuel Premier ministre, Édouard Philippe.
2 – Sa carrière professionnelle
A sa sortie de l’ENA en 1997, elle devient auditrice à la Cour des Comptes, puis rapporteuse devant les Commissions de déontologie en 1999.
Entre 2001 et 2015, elle a tour à tour travaillé pour l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé, l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), au Haut-Commissariat aux Solidarités actives contre les pauvretés dans le gouvernement Fillon, au Secrétariat général des ministères sociaux, et enfin au ministère du Travail de 2012 à 2015.
En septembre de cette année-là, elle est embauchée par Danone en tant que Directrice générale des affaires publiques et de la communication, chargée des relations du groupe agroalimentaire avec les pouvoirs publics, domaine qu’elle connaît par cœur puisqu’elle en est issue.
3 – Le retour à la fonction publique
Après 3 ans au sein du groupe Danone, Emmanuelle Wargon le quitte en octobre 2018 pour rejoindre le gouvernement Philippe II suite au remaniement ministériel. Elle est nommée Secrétaire d’État auprès du ministre d’État, ministre de la Transition écologique et solidaire avec Brune Poirson, au ministère de François de Rugy, qui a succédé à Nicolas Hulot en tant que ministre de l’Écologie.
Son passage par l’ENA en même temps qu’Édouard Philippe alimente pour certain.e.s le soupçon selon lequel le Premier ministre souhaiterait conserver un œil sur l’Hôtel de Roquelaure après la démission surprise de Nicolas Hulot et les critiques qu’il a émises contre le gouvernement.
4 – Une nomination controversée
Sa nomination au ministère de l’Écologie fait polémique à cause de son activité précédente : un prestigieux poste de lobbyiste pour Danone. Ironiquement, l’ancien ministre de l’Écologie Nicolas Hulot avait évoqué la « présence des lobbys dans les cercles du pouvoir » dans l’interview notoire lors de laquelle il a annoncé sa démission.
Les journaux avaient à l’époque relevé d’anciennes déclarations d’Emmanuelle Wargon, notamment à propos de l’huile de palme, dont elle affirmait qu’elle était « essentielle » dans la production des laits infantiles. Ces propos ont inquiété les écologistes à cause de la déforestation massive provoquée par sa production : les plantations de palmier à huile sont à l’origine de 40% de la déforestation liée à l’agriculture intensive, avec des conséquences catastrophiques pour la biodiversité et menaçant la disparition de certaines espèces.
5 – En tant que Secrétaire d’État
Depuis son arrivée au gouvernement, Emmanuelle Wargon a notamment agi pour la préservation des littoraux et milieux marins et l’application des Accords de Paris sur le climat, en passant par exemple par le retour de la taxe carbone – qui est à l’origine du mouvement des gilets jaunes – dont elle estime qu’elle est légitime et qu’elle doit être à nouveau envisagée.
Elle a d’ailleurs été désignée le 14 janvier dernier pour animer le Grand Débat National au côté de Sébastien Lecornu, son prédécesseur au ministère. Cette récente nomination lui a valu des questions insistantes sur son patrimoine et son salaire lorsqu’elle travaillait pour Danone.
Énarque, haute fonctionnaire, ancienne lobbyiste privée accusée de rétro-pantouflage, Emmanuelle Wargon prend une place grandissante dans le paysage politique français à cause de l’actualité alarmante de l’importance du ministère dont elle fait partie, et de sa mission pour le Grand Débat National.
Emmanuelle Wargon sera donc ce soir en Boutmy pour répondre aux questions affûtées de Sciencespistes informé.e.s : rendez-vous est donné à 19 heures 15 !
Astrid-Edda Caux
]]>Si l’on observe la situation aux États-Unis, où le lobby des armes est extrêmement puissant, ou au Parlement européen, il n’est pas difficile de se rendre compte que les milieux privés et politiques se mêlent assez facilement tout autour du monde et qu’ils se livrent à une bataille d’influence. Cependant, aux États-Unis comme dans l’Union Européenne, la participation des lobbies à la création de loi est institutionnalisée. Des règles sont mises en place, qui permettent d’éviter les débordements, et qui assurent une participation équitable des lobbies, des représentants de la société civile, et des membres des instances étatiques, au débat.
En France, ce n’est pas le cas. Les seules restrictions imposée aux groupes de pression sont l’obligation de s’inscrire sur un registre lorsqu’ils exercent une influence sur les pouvoirs publics, et le respect de certains principes, comme celui de ne pas user de la corruption. Pourtant, ils ont une grande emprise sur la classe dirigeante et c’est précisément ce qui pose problème. Sans un vrai cadre juridique pour réglementer leur influence en politique, ces lobbyistes empruntent des chemins plus ou moins institutionnels pour arriver à leurs fins. Ils font leur travail via leurs cercles privés notamment, ce qui leur donne une amplitude d’action bien plus grande et bien moins respectueuse des principes de la démocratie.
En clair, le fait que les représentants industriels doivent jouer de leurs relations personnelles pour faire valoir leurs intérêts leur permet d’éviter les procédures administratives habituelles (ils déposent parfois eux-mêmes des amendements sur la table des parlementaires), et de s’incruster aux plus hauts niveaux de négociations. Ces écarts peuvent être considérés comme dangereux pour le bon fonctionnement de l’État français.
En effet, pour participer de manière active à la vie politique, il y a des règles à respecter : il faut être élu, ou nommé explicitement comme membre du gouvernement. Les lobbyistes ne passent par aucune de ces étapes pour y prendre part, ils usent seulement de leurs liens personnels avec des représentants du gouvernement ou des parlementaires. Leur présence dans les hautes sphères politiques, et plus particulièrement dans l’entourage des ministres et du président n’est donc pas légitimé par un quelconque procédé démocratique. Cette absence de légitimité est par ailleurs doublée d’une opacité totale concernant les méthodes des lobbies, qui exercent leur influence derrière porte close. Or, ceci ne peut pas être accepté car en démocratie, les instances dirigeantes doivent être transparentes auprès des citoyens à propos de leur processus de prise de décision.
Mais passons outre l’aspect légal de la question : les bases mêmes de la République française ne permettent pas que des représentants industriels puissent participer à la gestion de la nation. En effet, le gouvernement français a toujours eu comme prérogative d’œuvrer pour le bien commun de l’ensemble des citoyens. À partir de ce constat initial, de nombreux intellectuels français ont ensuite théorisé cet intérêt commun comme étant l’intérêt du groupe entier et pas la somme des intérêts individuels. Comment se pourrait-il alors que les représentants d’industries ou de corporations, qui se battent pour leurs intérêts “privés”, puissent jamais prendre des décisions qui seraient bénéfiques pour la société dans son ensemble ?
Alors oui, « Macron, il aime bien les lobbies », comme aime à le rappeler Thierry Coste. Certains de ses collaborateurs proviennent de ce milieu, et une partie de ses ministres sont eux-même des ex-lobbyistes. La raison ? Notre président considère qu’il faut s’entourer de spécialistes, de gens qui connaissent le monde de l’entreprise pour être capable de prendre les meilleures décisions dans ce domaine. Mais il ne faut pas qu’il oublie que les lobbyistes ne sont pas des fonctionnaires. Ils sont là pour défendre l’entreprise, pas l’humain. Les écouter, leur demander leur avis sur la création et la mise en place de réformes qui les concernent, pourquoi pas. Mais leur donner une place si prépondérante que leur opinion fait loi, c’est mettre en danger l’appareil démocratique, et l’intérêt des citoyens. La démission de Nicolas Hulot, qui avait pourtant, avant d’être ministre, été un fervent militant de la cause écologique, permettra ainsi peut-être une prise de conscience, et un meilleur encadrement de l’action des groupes de pression, pour que le débat avec eux redevienne constructif.
Eva Blondel
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