Vous animez deux ateliers d’écriture à Sciences Po ce semestre, pouvez-vous nous donner vos impressions sur cette expérience ?
J’avoue que c’est une expérience très très enrichissante. Je pourrais même dire que c’est une expérience exceptionnelle, à plusieurs niveaux.
D’abord parce que c’est la première fois que j’enseigne – j’ai animé un atelier d’écriture pour Gallimard mais ce n’étaient pas des étudiants. C’est aussi la première fois que je suis vraiment en contact, sur le temps long, avec des jeunes d’une vingtaine d’années. Pour le Goncourt des lycéens j’avais rencontré beaucoup de lycéens et par la suite j’étais allée dans des classes, mais des étudiants de 20/22 ans, c’est la première fois.
Et c’est passionnant. D’abord il y a ce rapport à l’écriture : je ne pensais pas être en face d’étudiants qui allaient être aussi investis, qui allaient vraiment se prendre au jeu, qui réfléchiraient à un vrai projet personnel d’écriture. Et c’était mon but : même si je leur apporte des textes à lire et à étudier, parce que je veux les confronter à la littérature contemporaine, mon ambition était de les amener à révéler des choses d’eux-mêmes. D’ailleurs le premier cours je leur ai demandé : qui veut être écrivain ? Un ou deux avaient levé la main. Et maintenant beaucoup travaillent sur des projets personnels, m’envoient leurs textes … Participer à cette création commune est très stimulant.
Je savais que j’allais rencontrer des élèves curieux, intellectuellement stimulants, parce que je connaissais la notoriété de Sciences Po. Mais ça a été au-delà. J’ai le sentiment que j’ai rencontré des jeunes qui pensent la société, qui réfléchissent à la manière de faire société … J’ai l’impression d’une cohérence : comme si des préoccupations sociétales les traversaient et que l’écriture pouvait être un des ressorts importants et stimulants de cette forme de révélation.
Concernant le fond de vos ouvrages, il est souvent question des mêmes thématiques, comme le judaïsme, mais celles-ci sont toujours introduites très différemment. Est-ce une manière pour vous de vous retrouver dans vos ouvrages ?
C’est une question intéressante, car je ne sais pas vraiment pourquoi j’écris. Je remarque que de livre en livre, il y a la question de la place que l’on occupe dans la société qui m’anime. La place qu’on occupe par son identité, sa condition sociale, le milieu d’où l’on vient … J’ai beaucoup travaillé la question des déterminismes. J’aime aller sur le terrain, rencontrer, observer les autres, confronter leur façon de vivre à ma façon de vivre et de penser. C’est quelque chose qui m’anime : comment on trouve sa place dans la société avec ses différences, ses particularités.
La littérature pour moi est une clé de compréhension du monde, plus que tout. Je n’avais pas d’objectif précis quand j’ai commencé à écrire. Je crois qu’on n’en a jamais. En réalité, c’est presque une activité instinctive, on est portés. C’est assez viscéral, ça vient du plus profond de vous-même et la difficulté réside dans la capacité à aller chercher en soi les mécanismes de cette connaissance de soi et des autres. Pour moi l’écriture est vraiment liée à l’altérité : comment est-ce que je comprends les autres et comment je parviens à me comprendre moi-même.
Justement, vos ouvrages s’inscrivent toujours dans la société contemporaine. Auriez-vous envie d’écrire un ouvrage totalement fictionnel, qui n’a rien à voir avec notre société, qui se déroulerait dans une autre époque par exemple ?
C’est une bonne question que l’on ne m’a jamais posée ! Totalement fictionnel oui, mais dans une autre époque que la nôtre j’aurais du mal. Par exemple, j’aurais du mal à écrire un roman historique. Peut-être une dystopie, à la rigueur. Mais ce qui m’intéresse est vraiment cet ancrage réel, parce cela rejoint la réflexion sur ce qui m’a amenée à l’écriture : ce désir de comprendre et de questionner la société dans laquelle je vis. La société est animée par des mouvements très violents, et l’écriture est une façon d’appréhender cette violence, un moyen de dessiner la géographie de la violence contemporaine. Pour le meilleur et pour le pire, elle propose des axes de réflexion très riches. Je ne vois pas comment aujourd’hui on peut contourner le réel.
Comment parvenez vous à associer des faits divers complexes, graves (l’attentat dans La décision par exemple) avec une part d’imagination, de romance? Sans pour autant relativiser la gravité des faits …
C’est un processus très complexe et très sensible. Je sais que quand j’aborde une réalité contemporaine aussi délicate que le viol dans Les choses humaines ou le terrorisme dans La Décision je suis sur une corde raide. C’est un numéro d’équilibriste très sensible.
D’abord cela tient à ma conception de la littérature. Je considère que la littérature est une zone de risques. Il ne faut pas être dans cette zone de confort, sinon on écrit un mauvais livre. Prendre des risques, ça fait partie du jeu littéraire. Ça ne veut pas dire de ne pas réfléchir aux conséquences de ce que l’on écrit.
Jusqu’à présent, ce qui m’a sécurisée dans cette prise de risques, c’est cet ancrage très réaliste, mon travail est très souvent précédé d’une enquête. C’est étayé de faits réels, de rencontres avec des personnes réelles. Dans cette réalité, la fiction circule alors de manière fluide. Ça me permet de développer ce qui est pour moi crucial, et que j’ai d’ailleurs retrouvé à Sciences Po : le sens du débat contradictoire, qui manque dans la société, et qui est en réalité le seul moyen d’évoluer intellectuellement. La littérature permet ça, par la confrontation des points de vue de vos personnages. Multiplier les points de vue fait que le lecteur se retrouve, et que l’on n’a pas une vision binaire de sujets extrêmement sensibles.
Pour rebondir sur cette question de la prise de risques, pensez-vous que la littérature doit-être un espace de liberté totale, où l’on peut tout se permettre ? Par exemple, quel regard portez-vous sur le débat concernant les sensitivity readers, chargés d’identifier des passages potentiellement offensants/choquants dans les livres à paraître ?
Je considère que la littérature doit être un espace de liberté totale, au point que je suis hostile à la censure (à moins que le texte soit une incitation à la pédophilie par exemple, là oui il faudrait l’interdire). Cela doit rester un espace politiquement incorrect, transgressif, subversif, totalement libre. Naturellement je suis donc assez opposée à ces sensitivity readers. Je suis même opposée à l’idée de vouloir à tout prix prendre en compte la sensibilité de chacun et la ménager.. Mieux vaut multiplier les contre-points et les points de vue, en multipliant les personnages qui ont des conceptions différentes. Sinon, ça veut dire que le livre donnerait une représentation faussée du monde, et précisément je crois que la littérature doit faire l’inverse. Elle doit offrir une représentation réaliste du monde, même si elle nous dérange.
Cioran disait « qu’un livre doit être un danger ». C’est vrai qu’un livre doit nous ébranler, il doit trouver un écho en nous. Je considère que si un texte nous met un peu mal à l’aise, c’est réussi. Parce que c’est ma conception de la littérature : ça doit nous donner à réfléchir. Donc tous ces textes un peu trop lissés, policés, pour moi ce sont des textes qui n’entrent plus dans la catégorie littéraire.
Par exemple, dans le cas de votre roman Les Choses humaines, vous n’avez pas fait relire votre texte par des personnes qui ont été elles-mêmes victimes de viol, d’agressions sexuelles ? Avez-vous pensé à sa réception quand vous l’avez écrit ?
Oui, j’ai pensé à la réception du texte évidemment. Mais comme j’avais passé beaucoup de temps à l’audience, je savais que j’étais juste. J’étais restée fidèle à la réalité humaine que j’avais côtoyée. J’avais à la fois entendu des victimes de viol – j’avais malheureusement aussi autour de moi des personnes qui avaient subi des aggressions sexuelles – donc je savais que je ne pouvais pas trahir cette parole-là, que la parole de la victime serait au centre du dispositif. Après, l’intérêt du livre était aussi de montrer l’ambiguïté et la complexité de ces affaires-là.
J’évitais donc certains écueils, mais pas tous. Pour être tout à fait honnête, je ne savais pas du tout quel allait être l’accueil du livre. On a toujours peur quand on publie : on ne sait pas comment le livre va être reçu, il n’y a pas de moyen de se protéger par avance de la critique. Il n’y a pas de pare-feu quand on écrit, puisque cela dépend aussi de l’état de la société à un moment donné. Il s’avère que le livre est sorti un an après la révolution #Metoo, et je pense qu’on était prêts pour lire ce genre de livres. . Peut-être que s’il était sorti en plein Metoo, il aurait été accueilli différemment.
Menez-vous une enquête presque journalistique avant d’écrire, comme pouvait le faire Zola par exemple ? Vous identifiez-vous à cette méthode de travail ?
Oui, Zola, Balzac, ce sont des écrivains que j’admire, ce sont des génies de la littérature française. Ils racontent la société en étant au plus près de ses effets, ses fonctionnements, ses mœurs, ses coutumes …
Je rencontre beaucoup de gens, et j’aime bien faire lire mon texte à des proches qui connaissent un peu le domaine que je décris. Pour Les choses humaines, mes deux aînés avaient à peu près l’âge du personnage et des cursus assez proches, je leur ai donc demandé de lire le livre, pour me dire si c’était crédible. Ils m’ont donné leur avis : ça ce n’est pas crédible, quelqu’un de notre âge ne dirait pas ça … J’aime bien ça, car le plus difficile est de trouver la voix la plus juste. C’est un vrai travail.
Mais même si j’ai un souci du détail, j’écris des livres de 300 pages, pas de 600 (à part L’insouciance). Donc j’aime être réaliste, mais je n’aime pas multiplier les détails, qu’il y ait trop d’éléments. J’aime bien laisser un espace au lecteur, qu’il ait aussi sa propre interprétation du texte.
Changeons un peu de sujet. En janvier dernier, vous avez publié un recueil de poèmes, Kaddish pour un amour. En quoi avez-vous trouvé qu’écrire de la poésie est différent qu’écrire de la prose ?
J’ai commencé par la poésie, à dix-neuf ans, avant d’écrire du roman, donc j’avais toujours eu ce goût pour la forme poétique ; j’ai toujours lu de la poésie.
Mais je n’en écrivais plus. Pour moi, la poésie c’était l’art supérieur, j’avais donc une sorte de gêne à tester cette écriture poétique.
Mais après la publication des Choses humaines et de La décision, qui ont rencontré un certain écho dans les médias, j’avais envie de revenir à mon matériau : le mot dans sa forme la plus pure. Dans toute sa sobriété, sans aucun enjeu médiatique – puisque je savais très bien qu’avec de la poésie j’aurai un lectorat plus restreint, que médiatiquement je n’aurai pas le même accueil. C’était aussi une façon pour moi de revenir à l’essentiel, à une forme de modestie et d’humilité, qu’implique l’écriture.
Et puis c’était aussi une façon de se remettre en danger. Je savais que je n’étais pas du tout attendue dans cet univers-là. J’ai écrit ces poèmes, qui sont des réflexions sur le deuil d’un amour, sans réfléchir en réalité. C’était une sorte de nécessité impérieuse, l’écriture de ce recueil. Et depuis j’encourage beaucoup autour de moi, notamment les plus jeunes, à lire de la poésie. Souvent, je rencontre des jeunes qui me disent « je ne lis plus de romans ». Je leur réponds qu’ils peuvent lire de la poésie ! Même une page le soir. Un poème de Paul Éluard, René Char, Aragon, tout de suite ça crée une tension très forte.
Est-ce que les faits divers sont pour vous une manière de remédier à l’angoisse de la page blanche ?
C’est assez mystérieux le processus d’écriture, je ne pourrais pas vous donner une seule réponse. Parfois le livre naît de la lecture d’un article de presse, parfois d’une rencontre, d’un sentiment profond, d’un ressort personnel. Je n’ai pas de clé pour analyser mon travail.
Par exemple, après La décision, j’ai commencé un travail autour de la justice une fois encore, puisque je voulais écrire une sorte de trilogie. J’ai travaillé pendant trois mois, j’ai fait une enquête. Et après je n’ai pas pu écrire. Je n’y arrivais pas, ça ne m’inspirait pas. Je suis partie sur autre chose, de la fiction pure.
Avez-vous des rituels d’écriture ?
J’aime bien écrire le matin, et écrire chez moi. Je n’arrive pas du tout à écrire quand il y a du bruit, d’autres personnes. L’idéal, c’est aussi d’être comme en immersion. Je trouve toujours ça difficile d’écrire quand dans la journée on a un déjeuner, qu’on sait qu’on va voir des gens …
Car on sait que l’écriture est aussi un état d’immersion en soi-même. Un peu comme les acteurs : quand ils interprètent un rôle, ils doivent parvenir à trouver en eux-mêmes la capacité de devenir la personne qu’ils vont incarner. L’écrivain c’est pareil : il doit chercher au fond de lui-même, en utilisant ses propres émotions, pour nourrir les émotions de quelqu’un d’autre, un personnage de fiction, ou ses propres émotions si c’est de l’auto-fiction. Mais cela nécessite une sorte de déséquilibre personnel. Vous êtes forcément ébranlé(e).
D’autres écrivains vous inspirent-ils, dans leur manière de travailler notamment ?
Oui, il y en a beaucoup. C’est à différentes périodes de ma vie que des écrivains ont joué un rôle important. Par exemple, quand j’étais jeune, Kafka, Camus, Simone de Beauvoir, Sartre, ont été des lectures importantes. Aussi des philosophes, comme Emmanuel Levinas. Quand j’ai été publiée, j’ai découvert d’autres auteurs que je ne connaissais pas : Gombrowicz, Philippe Roth, que j’ai découvert à la fin de la vingtaine et qui a été pour moi un auteur phare. Faulkner, Beckett. Principalement des stylistes, des voix très fortes.
Il y aussi ce que j’appelle « la littérature du réel » : Joan Didion, Stevtlana Alexievitch – son livre La supplication notamment a été pour moi un vrai choc. Dans la nouvelle génération, des auteurs comme Maggie Nelson, qui pense la question du genre. Il y en a tellement. Il y a aussi des écrivains français. Emmanuel Carrère. Michel Houellebecq aussi, j’aime son travail. Marie N Diaye…
Parfois ce sont des livres plus que des auteurs. Le livre de l’intranquilité de Pessoa m’a beaucoup marquée, Le métier de vivre de Cesare Pavese, les livres de Vassili Grossman …
En fait, j’ai lu beaucoup d’auteurs par nationalité. À un moment, je me suis intéressée aux auteurs américains, puis aux auteurs d’Europe de l’Est, puis aux auteurs sud-américains … Le domaine que je connais moins bien, c’est la littérature asiatique. Il faudrait que je m’y penche.
À quoi reconnaît-on selon vous un bon livre ? Quand vous lisez quelque chose, comment vous dites-vous que c’est de la littérature, et pas un « simple texte » ?
Tout de suite c’est une voix. Est-ce que, quand vous commencez à lire, il y a une voix, une musicalité de la langue, un ton : est-ce que c’est habité? Ça je trouve qu’on le sent tout de suite, dès les premières pages. S’il n’y a pas de voix, même si le sujet m’intéresse, je ne vais pas lire le livre.
Ensuite, est-ce que ce livre fait écho à quelque chose de profond en moi ? Est-ce que je vais être transformée par ce livre, amenée à réfléchir, à me remettre en question ? Même si ce sont des univers très éloignés de moi ! Par exemple, dans le cas de La supplication d’Alexievitch, je ne connaissais pas très bien la catastrophe de Tchernobyl. Je connaissais l’histoire, mais pas de récits de vies humaines comme ceux qu’elle raconte. Je pense aussi aux romans de David Grossman, qui apporte des réflexions sur le conflit israélo-palestinien, ce qui m’amène à lire d’autres textes – je pense au poète palestinien Mahmoud Darwish. Pour moi la littérature est très proche du questionnement. J’écris pour questionner et comprendre, même si parfois, on reste avec son questionnement.
Quand vous écrivez, vous trouvez parfois des réponses à vos questions ?
Parfois oui, parfois non. Pour La décision, je n’ai pas trouvé de réponse à mes questions. À l’origine je me posais la question du passage à l’acte, du mal, de ce qui fait qu’un individu se laisse un jour endoctriner par une idéologie mortifère … Je n’ai pas la réponse.
Ce sont des questions qui restent en suspens ; c’est vrai que la littérature ne fournit pas toujours de réponses. Ça ne veut pas dire que la littérature ne peut pas être un espace où l’on prend plaisir à sa lecture – bien que je n’aime pas le terme de divertissement quand on parle de littérature. On peut happer le lecteur par un élan romanesque, donc un certain plaisir de lecture, tout en poussant le lecteur à se questionner, à chercher en lui-même des réponses.
Est-ce qu’il y a un roman que vous auriez aimé écrire ?
Oui, il y en a. Le bruit et la fureur de Faulkner : pour moi c’est un chef-d’œuvre absolu, j’aurais adoré écrire un livre pareil. Il y a tout. La forme surtout, c’est très original. Chez les auteurs plus contemporains, je trouve que La Tache ou La contre-vie de Philippe Roth sont des livres très intéressants du point de vue de la composition, de la structure d’un roman, et de la complexité humaine qu’ils décrivent.
Propos recueillis par Lilas Bourré et Valentine Girard.
Crédits Photo : Francesca Mantovani/Gallimard
]]>Etudiant dans la très prestigieuse université de Stanford aux Etats-Unis, Alexandre Farel revient à Paris pour passer un peu de temps avec sa famille qui incarne le stéréotype de l’élite bourgeoise et intellectuelle. Son père est un journaliste à succès et sa mère une essayiste féministe. Il rencontre le nouveau compagnon de sa mère qui a une fille, Mila. Après une soirée, Mila accuse Alexandre de viol. S’ensuit alors un procès qui confronte deux visions sur le consentement: pour Mila, il y a eu viol et, pour Alexandre, il s’agissait d’une relation sexuelle consentie. Il se réfugie derrière la justification de la “zone grise” afin de se dédouaner de tout crime. La dernière partie du film épouse la dynamique du procès de l’accusé et met le spectateur dans la peau et dans les interrogations d’un juré: comment trancher sur la question du consentement en aboutissant à l’émergence d’une vérité judiciaire imparfaite ?
Le film souffre de la comparaison avec le roman de Karine Tuil
Le film d’Yvan Attal est beaucoup moins riche que le roman de Karine Tuil, même s’il est fidèle aux grandes lignes de l’intrigue.
Contrairement au roman, certains personnages sont vidés de leur substance et réduits à des archétypes peu nuancés. Pour un film qui surfe sur la vague féministe du mouvement MeToo, les personnages féminins sont paradoxalement les plus creux. Yvan Attal expédie le casquette d’essayiste féministe de Claire dans une scène caricaturale qui met en tension, à propos des agressions sexuelles de Cologne, les éléments de langage du féminisme universaliste et d’un féminisme plus intersectionnel accusé de privilégier l’antiracisme à l’antisexisme. De même, l’écartèlement moral de Claire entre ses engagements d’essayiste et son statut de mère d’un violeur présumé est peu approfondi. Mais c’est surtout le traitement du personnage de Mila qui est purement et simplement bâclé par le réalisateur. Jamais l’environnement religieux et rigoriste dans lequel elle évolue n’est questionné et creusé. Même si le livre se plaçait avant tout du point de vue d’Alexandre, Karine Tuil donnait une certaine épaisseur dramaturgique à Mila qui réussissait à ne pas se résumer à son statut de victime en dépassant le conservatisme religieux de sa mère. Le film délaisse certains éléments du livre qui auraient pourtant permis d’affiner le personnage de la mère de Mila: sa fille est une rescapée de la tuerie de Merat à l’école juive de Toulouse et elle se referme depuis sur la sphère de la foi. C’est surtout Alexandre qui bénéficie d’intrigues secondaires. L’on peut alors mettre en avant l’hypothèse du népotisme pour expliquer ce traitement différencié. Yvan attal a en effet fait tourner sa femme (Charlotte Gainsbourg) et surtout son fils (Ben Attal) qui incarne Alexandre. En neutralisant l’arc narratif de Mila présent dans le roman, il donne à son fils le rôle le plus important et le plus nuancé.
De multiples réflexions sont abandonnées à l’écran comme l’impact des réseaux sociaux dans une affaire de viol ou encore le dédoublement de la violence avec la confrontation entre deux classes sociales. La tension sociale se résume à l’opposition entre Alexandre – ancien d’Henri IV, amateur de champagne de luxe et qui brille dans la maîtrise de la rhétorique – et Mila, dont l’identité sociale n’est pas brossée: cela témoigne encore du fossé qui sépare ces deux personnages dans le travail scénaristique.
La légitimité du propos ne sauve pas les faiblesses artistiques du film
La réflexion que mène Yvan Attal sur la notion de consentement est très intéressante mais elle est parasitée par les faiblesses artistiques du film. De fait, il sacrifie la qualité de son film (scénario, direction des acteurs et mise en scène) sur l’autel d’un sujet important qui lui accorde nécessairement une attention médiatique et un bouclier moral contre les critiques.
Dans ce casting 5 étoiles, ce sont les plus jeunes et les moins expérimentés qui s’en tirent le mieux (Ben Attal et Suzanne Jouannet). Les acteurs confirmés brillent peu. L’on a connu Pierre Arditi, Charlotte Gainsbourg et Kassovitz bien meilleurs. À ce titre, la scène dans laquelle Claire – jouée par Charlotte Gainsbourg – apprend l’identité de l’accusatrice de son fils et manifeste sa stupéfaction à coup de mimiques surjouées est très gênante. Arditi incarne lui le père d’Alexandre, avatar d’un DSK libidineux drogué au Prozac, cliché du mâle blanc sexiste perpétuant la culture du viol, et dont la liaison avec une stagiaire intéresse peu le spectateur. Notons aussi la présence de Laetitia Colombani, l’autrice de La Tresse, qui peine à convaincre dans son rôle de psychologue.
Dans L’OBS, le critique François Forestier résume très bien le problème de ce film: “Du cinéma de bon élève, intéressant mais jamais enthousiasmant”. En s’inscrivant dans la vague de libération de la parole des femmes victimes de violences sexistes et sexuelles, Yvan Attal propose un film qui prend à bras le corps un grand sujet de société. La partie sur le procès est ,à ce titre, passionnante et la fin rondement menée: elle dissipe finement le doute sur ce qui s’est passé durant cette soirée. Il s’agit donc d’un film propice à des débats féconds, intéressants et nécessaires, comme ce fut le cas lors de la table ronde organisée par Sciences Po le premier décembre dernier. Mais cela en fait-il forcément un film de qualité ? Yvan Attal ne fait pas grand chose de la richesse du scénario, prémâché par le roman de Karine Tuil. La manière dont il met en scène le procès est trop appuyée et pompeuse, entre gros plans et travellings vertigineux. À titre de comparaison, un film comme La fille au bracelet de Stéphane Demoustier était plus convaincant dans les scènes de témoignages et de plaidoiries lors d’un procès.
Malgré ses défauts – notamment une introduction trop mécanique des personnages -, le roman de Karine Tuil possédait un vrai souffle et un vrai ryhme. En aplatissant la structure du roman en trois parties simplistes (histoire d’Alexandre, histoire de Mila puis le procès), le film d’Yvan Attal ennuie durant toute sa première moitié. Aveuglé par la légitimité de son sujet, il semble avoir oublié qu’un film se juge aussi sur ses qualités artistiques.
Karine Tuil a puisé son titre, “les choses humaines”, dans le premier volet de La Recherche de Proust. L’on peut alors penser à une réflexion du narrateur proustien exposée dans La prisonnière: une oeuvre d’art sur laquelle on retrouve des théories purement didactiques est comme un cadeau sur lequel on oublie d’enlever le prix. En d’autres termes, c’est du mauvais goût qui gâche l’oeuvre. C’est exactement ce qui se passe avec Les choses humaines d’Ivan Attal qui n’est pas un grand film mais un simple exposé rigoureux sur la question du consentement.
]]>Depuis 2001, Karine Tuil construit une œuvre littéraire à la fois ample et ambitieuse. Son onzième roman intitulé “Les choses humaines” déploie encore une réflexion pleine d’acuité sur les troubles de notre société. Ce roman est structuré autour du procès d’Alexandre Farel, étudiant accusé de viol. Le lecteur est emporté dans un tourbillon romanesque d’une redoutable efficacité et découvre un récit aux multiples stratifications, porté par des personnages incarnés. Ce texte est surtout une réflexion remarquable sur les rouages de la culture du viol et la notion de consentement. Rencontre avec une auteure qui compte dans le paysage littéraire français.
Pourquoi le réel s’impose-t-il comme l’un des principaux matériaux romanesques de vos livres ?
C’est avant tout une démarche inspirée de mon parcours et dictée par mes goûts littéraires. Mon parcours d’abord : je suis juriste de formation, j’ai fait l’institut français de presse, j’ai toujours été passionnée par les grandes problématiques politiques, éthiques, contemporaines ; j’ai besoin de comprendre la société pour y trouver ma place. La littérature est l’espace du questionnement. Le roman m’aide à penser – et à comprendre parfois – ce qui, dans la société, m’interpelle, me dérange, me choque. On vit dans une société fracturée, en pleine mutation, tout semble mouvant – c’est cette instabilité que je veux raconter dans mes romans, précisément parce qu’il me semble qu’elle est de plus en plus difficile à appréhender ailleurs. Le roman est peut-être l’un des derniers lieux où s’exprime la vitalité démocratique : tout peut être écrit, y compris le réel dans sa forme la plus brute. L’autre raison, c’est mon goût pour l’actualité, le reportage, le documentaire. Quand Joan Didion écrit : « vois ce qu’il faut voir et écris-le », je me reconnais dans cette démarche littéraire. Truman Capote, Joseph Kessel, Michel Houellebecq, Emmanuel Carrère, Maggie Nelson – j’aime leur univers. La question est : où place-t-on le curseur du réel ? La fiction offre une liberté inégalée, il y a de la place pour une littérature fictionnelle qui aurait pour source d’inspiration le réel – précisément, la violence du réel.
Aviez-vous des doutes au moment de l’écriture de votre dernier livre ? Comment prendre du recul sur ce tourbillon d’actualités (#Metoo, libération de la parole des femmes), sans céder à une vision simpliste des choses ?
J’ai commencé ce livre en juin 2016, bien avant #MeToo, en m’inspirant d’un fait divers, que l’on a appelé aux Etats-Unis « L’affaire de Stanford ». Un procès opposait un étudiant de Stanford, sportif émérite, et une jeune femme qui l’accusait de l’avoir agressée sexuellement lors d’une soirée organisée sur le campus. L’étudiant avait écopé d’une peine de six mois de prison dont trois ferme, un verdict jugé clément qui avait entraîné une vague d’indignation. La réaction du père de l’accusé, notamment, m’avait profondément choquée. Il avait dit : on ne va pas détruire la vie de mon fils, un jeune homme qui a tout réussi, pour « vingt minutes d’action ». J’étais révoltée. Au même moment, j’ai rencontré deux jeunes et brillants avocats, Maîtres Julie Fabreguettes et Archibald Celeyron qui ont accepté de m’aider, de me parler de leur métier. A partir de là, j’ai commencé à assister à des procès pour viol aux Assises de Paris. Quand l’affaire Weinstein a été révélée, j’avais déjà bien avancé sur mon roman. Il m’était alors impossible de ne pas intégrer les effets de MeToo dans mon roman. C’était d’autant plus évident que l’un de mes personnages principaux, Claire, est une essayiste reconnue pour ses engagements féministes dont le fils est accusé de viol. Il fallait qu’elle s’exprime en tant que femme, intellectuelle – et mère. Par ailleurs, on traversait alors une période très importante : les femmes osaient raconter les violences qu’elles avaient subies et on sentait une prise de conscience du côté des hommes. Ce qui m’intéresse, c’est de raconter les dysfonctionnements de la société dans toute leur complexité. Et puis, n’oublions pas une chose, #MeToo n’est que la suite d’un long combat mené avant nous par des femmes comme Simone de Beauvoir, Gisèle Halimi, et tant d’autres – Gisèle Halimi qui écrivait déjà, dans Le crime, au lendemain du procès d’Aix de 1978 : « Le viol, comme le racisme, comme le sexisme dont il relève d’ailleurs, est le signe grave d’une pathologie socioculturelle. La société malade du viol ne peut guérir que si, en ayant fait le diagnostic, elle accepte de remettre radicalement en question les grands rouages de sa machine culturelle, et son contenu. »
Le fait de se placer du point de vue de l’agresseur, est-ce une manière de déjouer la facilité et d’introduire plus de complexité ?
Les questions du Mal, du passage à l’acte, m’intéressent. J’avais envie de tenter de savoir ce qu’il y avait dans la tête d’un homme accusé de viol et, pour cela, il fallait se rendre au Palais de justice, aux Assises. Il n’y avait pas de témoignage. Au Palais, à travers les auditions des témoins, des experts et de l’accusé lui-même, une vérité humaine se dessine.
Votre écriture est très rythmée et portée par un vrai souffle. Êtes-vous influencée par l’efficacité du cinéma et des séries ?
Je crois que je suis simplement fidèle à la tradition du roman réaliste français, je suis sensible aux détails, au point de vue, aux descriptions du monde social. J’aime la liberté que le roman nous offre. J’aime beaucoup le cinéma, c’est vrai, certains univers cinématographiques comme ceux de Scorsese, James Gray, Kathryn Bigelow, Jacques Audiard, Sidney Lumet, m’inspirent. Je regarde quelques séries, celles qui ont une charge politique et sociale m’intéressent le plus.
Claire est très certainement le personnage le plus passionnant de votre roman. Elle défend une position équilibrée sur les agressions de Cologne mais elle est tout de suite victime d’un procès médiatique pour « islamophobie ». Pensez-vous qu’il est aujourd’hui impossible de tenir des positions nuancées à l’ère du buzz permanent ?
Après les agressions de Cologne, Claire s’exprime dans la presse et dans la radio. Elle considère qu’on a fait passer l’antiracisme avant l’antisexisme. Très vite, elle est attaquée sur les réseaux sociaux. Il est effectivement de plus en plus difficile de tenir des positions nuancées, d’avoir du temps dans les médias pour développer une pensée complexe. Or, c’est le propre de la démocratie de débattre, d’émettre des opinions divergentes. Je ne vois pas l’intérêt de discuter avec quelqu’un qui pense comme moi. Au contraire, j’aime la contradiction, elle seule permet d’évoluer.
La question religieuse traverse tous vos livres. Dans Les choses humaines , Mila tente de s’extraire du conservatisme religieux. Peut-on parler d’un combat pour l’émancipation qui fait d’elle autre chose qu’une victime ?
Mila est une jeune fille écrasée : par le drame qu’elle a vécu d’abord – elle était présente dans l’école juive de Toulouse en 2012 quand a eu lieu la tuerie visant un professeur et trois enfants -, par le divorce brutal de ses parents puis par le viol. Mais on la voit, au cours du roman, tenter de s’imposer. Elle refuse dans un premier temps le conservatisme religieux de sa mère, une femme juive qui, au lendemain de l’attentat, a sombré dans une forme de rigorisme, cherchant à imposer sa propre pratique à sa fille, lui imposant une certaine tenue vestimentaire, l’enfermant dans un carcan. Puis, au moment du procès, Mila, en s’adressant à l’accusé dans un blog, reprend le pouvoir, s’impose et donne sa version des faits. Elle a besoin d’être entendue, d’être crue et d’exister enfin par elle-même. Le viol est une affaire de prédation, de domination et, pour la première fois, Mila trouve le courage de s’opposer à son agresseur, de s’opposer également à sa famille, le courage de vivre comme elle l’entend.
Voyez-vous l’espace intime, sexuel, comme le miroir de notre société ?
Oui, tout à fait. A travers l’histoire des Farel, on décrypte le fonctionnement d’une société clanique, fracturée et vulnérable où la violence s’exerce contre les êtres les plus exposés. Dans l’intimité, les êtres se révèlent, les rapports sociaux tendent à s’effacer, les masques tombent. A l’inverse, le sexe peut aussi devenir un instrument de pouvoir et de violence.
Comment se passe votre processus d’écriture ?
Il n’est jamais fixe. Parfois, je pars d’un fait divers, un sujet, un thème, une histoire et à d’autres moments, c’est un texte, un fragment littéraire. Il y a souvent un contraste très fort entre le projet initial, ce que vous vouliez faire, et le résultat obtenu. On avance dans le noir, sans savoir où l’on va…
Votre dernier coup de cœur littéraire ?
Mon dernier très grand coup de cœur a été « Le lambeau » de Philippe Lançon, aux éditions Gallimard.
Les choses humaines, aux éditions Gallimard, 340 pages.
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