Japon – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Wed, 12 Feb 2025 22:00:39 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png Japon – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 Nihon Hidankyo: la Mémoire pour la Paix https://www.lapeniche.net/nihon-hidankyo-la-memoire-pour-la-paix/ Tue, 22 Oct 2024 17:35:27 +0000 https://www.lapeniche.net/?p=56423 Attribuer le prix Nobel de la Paix peut être une tâche compliquée. Si le lauréat remporte environ un million d’euros, ce qui n’est pas négligeable, c’est surtout la portée symbolique et médiatique du prix qui importe: désigner qui oeuvre le plus pour la paix aujourd’hui c’est lui donner une exposition à l’internationale. Surtout dans le contexte géopolitique actuel, où de nombreuses associations et organisations non gouvernementales œuvrent au milieu des guerres et des génocides. Cependant, l’association lauréate cette année ne s’engage pas contre la guerre au niveau matériel et humanitaire, mais effectue, depuis des décennies, un travail de mémoire autour de la violence de la guerre. Cette année, le comité Nobel norvégien a décerné le Prix Nobel de la Paix à l’association japonaise Nihon Hidankyo. 


Nihon Hidankyo a été fondée en 1956, après les essais de bombe H dit “Castle Bravo” aux Etats-Unis, par des hibakusha, survivants d’Hiroshima et de Nagasaki. L’association agit d’abord pour la reconnaissance de droits spécifiques aux victimes des bombes nucléaires. En 1956, elle pousse le gouvernement japonais à ouvrir le premier hôpital destiné aux hibakusha à Hiroshima. La même année, le gouvernement japonais accorde la gratuité des soins aux survivants des bombes A, qui ne sont plus nombreux onze ans plus tard. 

Si ce combat tombe peu à peu en désuétude après la signature du traité de non-prolifération (TNP) en 1968, l’association obtient en 2010 le prix du militantisme social décerné lors du sommet des lauréats du Prix Nobel de la Paix. Avec les tragiques événements de Fukushima en 2011, les voix anti-nucléaires renaissent, et Nihon Hidankyo devient au Japon un symbole de ces mouvements. 2024 apparaît comme la concrétisation de tous ces efforts, comme décrit par le comité Nobel qui attribue le prix pour “ses [l’association] efforts en vue d’un monde sans armes nucléaires et pour avoir démontré par des témoignages que les armes nucléaires ne doivent plus jamais être utilisées ».

Rien n’est anodin dans cette nomination. Le comité Nobel montre sa volonté de valoriser un combat aujourd’hui central. Transcendant les conflits et la menace nucléaire qui a été brandie au quatre coins du monde. Cela est visible à travers la Russie au ralenti depuis deux ans en Ukraine, l’incertitude du nucléaire au Moyen-Orient, ainsi que le leader nord-Coréen Kim-Jong Un qui a réaffirmé il y a peu sa détermination à appuyer sur le bouton rouge. 

Enfin, Nihon Hidankyo n’est pas qu’une association anti-nucléaire. À travers les témoignages de ses membres, enfants en 1945 pour nombre d’entre eux, elle dénonce la violence à laquelle sont exposés, voire sont victimes, ceux qui incarnent le futur. En menant la guerre contre des enfants, c’est l’avenir même qui s’assombrit. Toshiyuki Mimaki, coresponsable de l’association, a d’ailleurs comparé la situation à Gaza avec les crimes commis au Japon en 1945: “À Gaza, des enfants en sang sont tenus [dans les bras de leurs parents]. C’est comme au Japon il y a 80 ans”. 

À travers cette nomination, le comité Nobel invite les grandes puissances à se rappeler des crimes du passé pour ne pas les reproduire. Août 2025 marquera les 80 ans des bombes d’Hiroshima et Nagasaki, restant à ce jour les bombardements les plus meurtriers de l’histoire de l’humanité. Dans le contexte actuel, le travail de mémoire semble plus qu’essentiel pour mettre un terme aux drames auxquels on assiste. 

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De l’art et des poissons https://www.lapeniche.net/de-lart-et-des-poissons/ Thu, 03 Oct 2019 08:00:58 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=39993 Comment une démarche devient elle un art ? La question possède une forme de prégnance, dans nos sociétés ou la nostalgie est devenu un fonds de commerce comme un autre, et où de jeunes hommes et femmes barbus se ruent dans les boutiques spécialisées pour acheter tourne-disque et machine à écrire aux couleurs appropriées. Evidemment, on me rappellera rapidement les origines étymologiques du mot art, on évoquera son sens de technique, de métier pour mettre en place un lien évident, qui devrait justifier une telle connexion. Néanmoins je reste circonspect. Et pourtant s’il existe un pays ou l’art est tradition, identité et technique, c’est bien le Japon.

De la cérémonie du thé, aux art théâtraux comme le Nô ou le Rakugo, la tradition, la répétition et l’artisanat caractérise ces techniques, dont les professions sont autant d’identité pour les individus qui les pratiques. Et dans cet article, que La Péniche vous propose en collaboration avec Radio Germaine, je m’intéresse à une de ces traditions artistiques : le Gyotaku. Définissons rapidement le sujet, voulez-vous ?

Assemblage de deux Kanjis (Gyo魚, signifiant poisson, et 拓, qui ici prend le sens de trace), la pratique en elle-même consiste à obtenir une impression des traits d’un poisson en le recouvrant d’encre. On pose initialement la feuille sur l’animal, qui est dans les premier temps gardé en vie, et préalablement recouvert d’encre, et on obtient une belle image, comme celle qui illustre cet article. Maintenant, et avant que les militant antispéciste se jette sur moi en me reprochant d’aborder avec joie une forme de cruauté animale, pourquoi fait-on cela ?  Eh bien, c’est comme Instagram, mais sans le risque de perdre foi en l’humanité : il s’agit de noter, de cataloguer, de prouver, bref, de démontrer la taille, consistance et largeur de sa prise pour les pêcheurs. Je vous enjoins encore une fois à revenir à la chronique de Radio Germaine à ce sujet, qui s’intéresse justement aux circonstances historiques et traditionnelles du mythe.

Mais si les arts japonais sont profondément intégrés dans des traditions qui nous paraissent difficile, voire obtus, ce sont aussi les premiers à s’adapter aux demandes modernes, afin de se maintenir en vie. Et de la même façon que le Kabuki (un autre art théâtral traditionnel) adapte maintenant fréquemment des séries d’animations afin de plaire aux jeunes générations, le gyotaku s’est étendu à plusieurs cultures, a vu ses méthodes évoluer, la traditionnelle encre noire s’est vue remplacée par des nuances plus colorées, et c’est à ça que je vais brièvement m’intéresser.

L’artiste français Marc Porrini

La démarche est assez simple : Il suffit de taper Gyotaku sur Google (ou Qwant, ou Bing, ou Yahoo, ou DuckDuckGo, peu importe) et une fois passé les résultats évidents (Wikipédia, source indéniable d’inspiration), vous pourrez par exemple trouver le site suivant http://gyotakumaui.com , qui vous proposera par exemple d’acheter des tableaux, qui, si ils reprennent bien le décalque traditionnel d’une prise de pêche, se permettent d’intégrer celui-ci à des compositions d’ensemble bien plus baroque. Et même s’il ne s’éloignent pas autant de la composition initiale, un certain nombre d’artistes, même français, se dédient aujourd’hui à cette méthode unique et original de mesurer « qui a la plus grosse » (prise à la pêche).

Ce qui nous ramène tant bien que mal à notre questionnement initial, qui est évidemment exacerbé par ce phénomène d’exportation, et de reprise par des artistes du monde entier, ou comme le dirait certains, « d’appropriation culturelle ». La tradition pratique, celle d’un objet fonctionnel, est devenue un art universel, comme si le tableau Excel d’aujourd’hui devenait le Matisse de demain. Inscrire la pratique artisanale dans la démarche artistique n’est pas en soi une démarche novatrice, mais elle est ici si belle, qu’on ne saurait en arrêter les velléités. On pourrait en quelque sorte considérer que la fonction « traditionnelle », c’est-à-dire son utilité en tant qu’objet artisanal, du Gyotaku a cessé il y a des dizaines d’années, et pourtant la production continue, d’abord comme merveilleux souvenir de vacances, et aussi comme existence nostalgique et puissante d’une poterie devenue tableau. Comme quoi, le passé, ça rapporte.

Pour en savoir plus :

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