islam – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Wed, 17 Aug 2022 07:48:14 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png islam – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 Que retenir du Grand Oral de Bruno Le Maire ? https://www.lapeniche.net/go_blm/ Wed, 30 Mar 2016 08:00:16 +0000 http://lapeniche.net/?p=33869

Un article de Gabrielle Radet et Marin de La Rochefordière.

Hier soir, Bruno Le Maire était invité au cinquième Grand Oral de Sciences Po. En fin politicien, maîtrisant ses annonces et détournant les obstacles, le candidat à la primaire des Républicains a reçu un accueil très favorable du parterre d’étudiants. Retour sur l’un des événements politiques phare du second semestre autour de dix phrases.

© Ulysse Bellier

« Je ne serai le Premier ministre de personne. » L’annonce, faite dès les premières minutes, semble mûrement réfléchie. « Je suis candidat pour devenir le prochain Président de la République », ajoute-t-il. Bruno Le Maire fera donc bel et bien cavalier seul, « plus déterminé que confiant ». Rien de bien surprenant au sein d’un groupe politique dont l’unité n’en fait pas la gloire…

« Une campagne politique n’a pas forcement vocation à être une thèse de troisième cycle. » Le député de l’Eure balaie les moqueries sur la faiblesse de deux de ses slogans « Le renouveau c’est Bruno » et « La primaire c’est Le Maire ». Se félicitant même du nombre de réactions qu’ils suscitent le candidat souligne qu’ « un slogan n’est jamais intelligent, il est fait pour porter des gens, pour les enthousiasmer, pour que des personnes s’intéressent à leur candidature ».

« Je ne suis pas là pour faire des actes politiques. » Bruno Le Maire, sur le fond comme sur la forme, semble soucieux de se détacher des carcans politiques traditionnels. S’étant prononcé pour le non-cumul des mandats mais ayant voté contre, il considère que la loi n’est pas allée assez loin. « Il faudrait réduire le nombre de députés, de sénateurs, limiter à trois le nombre de mandats dans la vie », suggère-t-il. Quant à la loi Taubira, le député confirme son soutien pour le mariage homosexuel mais refuse les autres dispositions de celle-ci.

« La philosophie qui est la mienne est que chacun puisse trouver un emploi en France. » Bruno Le Maire fait sien les fondements du catéchisme libéral. « De mon côté, je pense qu’il faut baisser la fiscalité du capital, pour qu’elles puissent innover, investir et créer des emplois. » Pour autant, le député des Républicains se dit séduit par l’idée du revenu de base et « prêt à mettre en place une allocation sociale unique pour des personnes en âge et en condition de travailler, à hauteur de 60% du SMIC. »

« J’adore la littérature et la langue française. » La déclaration est loin d’être anodine alors que bon nombre des concurrents de Bruno Le Maire se sont illustrés par des déclarations plus ou moins imagées. Pour l’homme politique, adopter un langage soutenu pourrait redorer le blason de la politique française tout en restant largement accessible au plus grand nombre.

« Les citoyens n’écoutent plus les grands discours, car ils n’y croient plus. » Face à un électorat désabusé par les partis issus du clivage traditionnel, Bruno Le Maire joue la carte de la sincérité, demandant à ce que l’on juge un politique par « la cohérence de son discours ». Ses grands meetings ne sont donc plus l’arène d’un tribun volubile, mais une sorte d’agora ayant pour départ les questions des citoyens « qui en ont marre qu’on les prenne pour des cons ».

« Toute ma vie on va me juger à mon origine ». Par ces mots, le candidat dénonce ses détracteurs s’appuyant sur une enfance aisée au coeur de Neuilly et poursuivie au sein d’écoles élitistes, pour mieux détériorer les liens qu’il tente d’établir avec les citoyens. Difficile, en effet, de paraître « normal » et de fustiger « l’endogamie de la classe politique française » lorsque l’on est un pur produit de la technocratie. A cela, Bruno Le Maire réplique que la clef de sa réussite ne réside pas dans son milieu social, mais dans ce qu’il en fit.

« La France piétine. » Bruno Le Maire se présente comme vecteur de changement, de grands bouleversements: prenez garde à son air conformiste, il va tout révolutionner. C’est du moins ce qu’il tente de faire croire, faisant le constat d’un « vieux modèle en train de crever sous nos yeux » dont il est prêt à faire sauter les verrous via un renouvellement de la classe politique ainsi qu’une refonte du syndicalisme et de l’administration.

Pascal Bruckner face à Bruno Le Maire © Ulysse Bellier

« Il y a un Islam politique qui est là pour provoquer. » Bruno Le Maire, lui, « nomme les choses » et pointe ainsi du doigt les « Moleenbeek français ». Il souhaite ainsi inquiéter sur leur communautarisme rampant, tout en nous rassurant sur les mesures qu’ils souhaiterait prendre, dans un flou législatif prônant l’interdiction « de toute pratique religieuse ostensible à l’Université ». Cela permettrait-il a la République ayant déjà “reculé face à cet Islam politique” d’endiguer le problème ?

« Rien ne garantit qu’on tienne les promesses, c’est ce qui fait la noblesse de la politique ». On l’aura compris, cohérence et fiabilité sont les mots d’ordres de ce candidat pourtant insaisissable et paradoxal, jouant habilement des frustrations des citoyens sans se vouloir démagogue, se prônant réformiste tout en étant rassembleur. Il sait dès lors que l’obtention de la confiance est le principal leitmotiv politique. A vous de voir si vous souhaitez le croire. Car une chose est sûre : il croit déjà bien en lui.

]]>
Gilles Kepel à Reims : « Terreur dans l’Hexagone » https://www.lapeniche.net/gilleskepel_reims/ Tue, 08 Mar 2016 06:00:43 +0000 http://lapeniche.net/?p=33506

La rubrique « Champagne en Boutmy » regroupe les articles de notre partenariat avec The Sundial, le journal étudiant du campus de Reims. 

By Floriane Graignic
Le 25 février dernier, Gilles Kepel s’est rendu sur le campus de Sciences Po à Reims pour présenter son dernier livre, Terreur dans l’Hexagone – La genèse du djihad français, fruit de plusieurs années de recherches sur le terrorisme mondial, l’islam de France et les fractures de la société française, et publié à la suite des attentats du 13 novembre 2015. Retour sur une conférence enrichissante aux arguments parfois contestables.

Gilles Kepel à Reims, quel événement ! Tout le gratin des sexagénaires rémois était présent dans l’amphithéâtre pour écouter l’homme dont ils avaient attentivement lu le livre (et accessoirement faire dédicacer leur exemplaire). La proportion d’étudiants de Sciences Po dans la salle n’excédait pas 20%, pour la simple raison que de nombreux élèves n’ont pas pu y trouver de place. Si la présence d’externes n’est absolument pas à blâmer (et nous nous réjouissons de l’attractivité de notre campus ainsi que la capacité de ce genre de conférences à mobiliser les Rémois), on regrettera cependant l’incapacité de l’administration à garantir à ses propres élèves un quota de places à cette conférence.

Politologue spécialiste du monde arabe et de l’islam, Gilles Kepel est notamment professeur des universités à Sciences Po. Il a publié de nombreux ouvrages sur les mouvements islamiques, les banlieues française ou encore les printemps arabes comme Les Banlieues de l’islam. Naissance d’une religion en France (1987), Passion arabe (2013) et Passion française. Les voix des cités (2014), pour n’en citer que quelques-uns. Ce qui frappe avec ce nouvel ouvrage, c’est d’abord sa couverture et son titre choc : « Terreur dans l’Hexagone » en lettres tricolores sur fond noir. Si l’intéressé se défend dès le début de la conférence d’avoir choisi un titre sensationnaliste, en avançant que la France a réellement subi la terreur, il ne nous a pas complètement convaincu. Alors qu’il nous avait habitués à des titres beaucoup plus mesurés, Gilles Kepel semble, avec cet ouvrage paru très rapidement après les attentats du 13 novembre, vouloir surfer sur la vague de la peur du terrorisme et de l’islamisme radical.

L’analyse qu’il livre sur les évolutions du terrorisme international est cependant une analyse qui marque sa pensée depuis de nombreuses années et que ses études ont permis d’affiner. Il distingue trois générations du djihad mondial, l’Organisation Etat Islamique étant l’incarnation de la dernière génération. Le djihad (qui, dans son sens arabe, véhicule l’idée « d’effort sur soi pour être le meilleur musulman possible ») a toujours fait partie de l’histoire des pays arabes mais a pris une importance de premier plan à la fin des années 1970, avec l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS en 1979. C’est ainsi que les Etats-Unis ont armé et financé, avec l’aide des pétromonarchies du Golfe, la résistance à l’Armée Rouge, en passant notamment par des mouvements islamiques sunnites afghans (les moudjahidines) désireux de chasser les communistes « mécréants » hors d’Afghanistan. Ceci a notamment permis aux Etats-Unis d’affaiblir l’URSS tout en contenant l’expansion de l’Iran chiite. Durant la dizaine d’années qu’a duré ce djihad, les moudjahidines Afghans furent rejoint par des djihadistes venus d’Algérie ou d’autres pays arabes (et même de France), constituant des sortes de brigades internationales dans un appel mondial à un djihad de défense de la terre d’islam. La première phase du djihad fut donc un succès qui aboutit au bouleversement des relations internationales.

Lorsque les djihadistes étrangers rentrent d’Afghanistan, ils sont endoctrinés, surentraînés et prêts à reproduire le phénomène dans leur propre pays, comme ce fut le cas en Algérie avec le Groupe Islamique Armé à partir de 1992. Les membres de cette organisation, d’abord soutenus par la population, voient ensuite leur hyper-violence se retourner ensuite contre eux ; leur mouvement, censé mobiliser d’autres musulmans dans cette guerre sainte, est alors un échec. Oussama Ben Laden en tire les leçons quelques années plus tard : il souhaite s’attaquer à un ennemi lointain, les Etats-Unis, et ainsi reproduire la destruction d’un empire (comme lors de la destruction de l’Empire Sassanide ou celle de l’URSS, perçue par des nombreux djihadistes comme une œuvre des musulmans). Il espère montrer aux musulmans la faiblesse des Etats-Unis et les convaincre de rejoindre le mouvement djihadiste, en s’emparant notamment du média télévisuel, qui relaiera en boucle les attentats de septembre 2001. Mais cette deuxième génération du djihad est également un échec de mobilisation.

Le tournant se produit en 2005, lorsque Abou Moussab al-Souri publie son Appel à la résistance islamique mondiale sur internet. Il estime que le futur du djihad se joue maintenant en Europe, « ventre mou de l’Occident », où des populations musulmanes peu intégrées et rencontrant des difficultés économiques et sociales pourraient être sensibles à un discours radical. Son but est alors de diviser l’Europe pour déclencher une guerre civile afin d’y établir le Califat. Pour y parvenir, il préconise d’abandonner l’idée d’une organisation trop centralisée mais plutôt d’essaimer les activités en s’appuyant sur des initiatives personnelles, plus difficiles à détecter par les services de renseignement français. Selon Gilles Kepel, ces derniers ont échoué dans l’analyse de la rupture que constitue cet appel, qu’ils n’ont pas pris au sérieux en pensant que cette nouvelle organisation ferait imploser le système djihadiste. Si Kepel insiste sur le fait qu’il avait réussi à anticiper ce retournement et se fend de nombreuses critiques vis-à-vis des renseignements, les blâmer lorsqu’on a enfin tous les éléments du puzzle, paraît assez facile : en 2005, le scénario de Kepel paraissait sans doute aussi probable que celui des renseignements français. De la même façon, les nombreuses critiques professées par Gilles Kepel à l’encontre de son collègue Jean-Pierre Filiu, dont le travail est reconnu et respecté par tous, n’ont pas forcément plu à l’auditoire.

Kepel termine son exposé en présentant les facteurs qui ont ensuite concouru à la réalisation du projet d’al-Souri : l’apparition des réseaux sociaux, qui prennent une place très importante dans cette troisième génération du djihad, la rencontre entre petits délinquants français et islamistes radicaux dans les prisons françaises, telle Fleury-Mérogis, ainsi que la création d’Etats faillis où le djihad peut prospérer à la suite des soulèvements arabes de 2010-2011.

La conférence se termine par une séance de questions du public. On pourra regretter que Gilles Kepel n’ait pas eu le temps d’évoquer les deux autres éléments clés de son analyse (beaucoup plus intéressants sociologiquement et éminemment polémiques) que sont les transformations de l’islam de France, les ruptures de certains jeunes de banlieue vis-à-vis des valeurs de la République Française ainsi les fractures de la société française, incarnées notamment par la montée de Front National. On aurait également aimé qu’il s’attarde plus longuement sur le « défi culturel » que représente à ses yeux la radicalisation des banlieues françaises. Il appartiendra alors au lecteur de construire sa propre réflexion en se plongeant dans l’ouvrage de Gilles Kepel ainsi que les articles de ceux qui s’opposent à ses positions.

]]>