LPN : L’année dernière tu as fait un tour du monde, quel pays t’a le plus surpris ?
HT : Je pense que le Kenya était quand même le plus surprenant dans le sens où c’était des rencontres que je n’avais pas prévu de faire au départ. En fait, je suis arrivé au Kenya sans savoir vraiment ce que j’allais y faire en terme de reportage, je me suis simplement dit “on verra”. Puis j’ai reçu un message d’un abonné qui me disait : “j’ai rencontré cette femme qui se bat contre les mutilations génitales féminines dans une tribu Masaï et je vais chez elle – dans sa tribu – la semaine prochaine, si tu veux venir, tu peux”. Je ne savais pas du tout ce que j’allais faire, je me suis retrouvé là-bas, et c’était surprenant parce que forcément c’est inattendu, c’est une culture qui est très différente de la nôtre, donc de ce point de vue là c’était probablement le plus surprenant en terme de rencontres.
LPN : Est-ce qu’il y a un endroit où tu n’aimerais vraiment pas retourner ?
HT : Detroit… L’image que j’avais de Detroit c’était une ville, certes qui a été frappée par la crise aux Etats-Unis, mais qui commençait à renaître parce que des start-ups arrivaient, revenaient à Detroit, c’était l’après-crise… Mais en fait je n’ai pas trop vu ça, je vois qu’il y a un début de ça mais on en était très très loin, du coup ce n’était pas forcément le truc le plus plaisant. J’étais dans une auberge de jeunesse, et un mec qui était dans la même chambre sort et revient deux minutes après en disant : “N’allez pas dans cette rue-là, on m’a menacé avec des guns”. Pas incroyable comme ambiance… Il y a eu quelques mauvaises surprises comme ça, mais ce ne sont pas forcément les endroits les moins intéressants pour mes reportages, au contraire. En terme de vacances par contre, il y a clairement d’autres choses à côté plus sympas, comme New York, par exemple !
Tu as YouTube, le podcast, Europe 1… Quelle est la différence que tu ressens principalement entre toutes ces plateformes ?
En fait ma chaîne YouTube, c’est quelque chose qui est très écrit, étant donné que c’est scripté. YouTube et tout HugoDécrypte sur Instagram, c’est très écrit parce que c’est vraiment de l’actualité, j’essaye d’expliquer des choses et c’est bien préparé à l’avance, alors que typiquement le podcast c’est quelque chose de beaucoup plus libre, et à titre personnel j’avais une sorte de besoin de faire ces trucs-là parce que ça me permet de m’exprimer plus librement, de faire des choses qui me plaisent, de parler de sujets peut-être qui me plaisent aussi un peu plus. Ce sont deux approches différentes et c’est clair que sur le podcast ça change. Je vais lancer des choses dans pas longtemps sur la plateforme Twitch, et c’est encore dans la lignée du podcast ; c’est un peu la même chose, cette idée de créations beaucoup plus libres où je vais parler avec d’autres personnes, c’est du live, c’est plus interactif, et ce sont des trucs qui me font kiffer aussi donc j’essaie de les développer.
LPN : Tu as commencé sur YouTube, quelle est la plus grande leçon que tu as tirée de tout ce que tu as eu à gérer avec la plateforme ?
HT : Je suis intéressé – forcément – par l’univers des médias, le journalisme, et à mon avis c’est de ne pas oublier à qui on s’adresse, et quand je dis ça c’est que moi j’essaye de parler d’actualité, non pas à des étudiants à Sciences Po – il y en a et c’est très bien – mais surtout à des gens qui n’ont pas la politique comme principal centre d’intérêt. Ça explique qu’il y ait toujours un gros travail sur l’écriture sur YouTube, mais aussi sur Instagram, Messenger et tout ce que je peux faire, pour bien faire en sorte que ce soit compréhensible par le plus grand nombre, y compris quelqu’un qui ne suit pas du tout l’actualité. Ce n’est pas toujours évident et c’est vrai que – je ne fais pas de master journalisme – mais quand on est dans ce milieu-là, on a parfois tendance à partir du principe que “ce que je sais, tout le monde le sait”. C’est une sorte d’entre-soi qu’on observe assez souvent, notamment sur les plateaux TV et à mon avis il faut vraiment faire attention à ça, surtout quand on touche les jeunes. Voilà, je pense que c’est la leçon la plus importante que j’ai tirée de l’aventure YouTube.
LPN : Tu étais en 3A l’année dernière et là tu es en M1. Quel Master suis-tu, et comment fais-tu pour concilier Sciences Po et toutes tes activités à côté ?
HT : Je me “force” – non vraiment j’y prends surtout du plaisir – un peu à prendre du temps pour moi, et pour mes loisirs et sorties. Je suis en Master communication. J’ai logiquement beaucoup hésité avec le Master journalisme, mais finalement c’est celui en communication que j’ai choisi parce qu’il y avait beaucoup de cours sur les médias, les nouveaux médias, l’économie des médias, sur les médias, quoi ! (rires). Ce sont des choses qui m’intéressent beaucoup. Forcément cette année j’ai beaucoup moins de temps, donc j’ai du mal à développer de nouveaux projets en plus de ce que j’ai déjà et c’est normal, mais ça se joue vraiment sur l’efficacité et l’organisation. Déjà là sur ma chaîne on est une petite équipe, on est 5-6, pas à plein temps – je suis le seul à plein temps – mais c’est quand même une super équipe d’étudiants en freelance que je rémunère tous. Ce sont des choix à faire sur l’organisation de la semaine, c’est évident que je passe moins de temps que je devrais sur mes cours en ce moment, après forcément il faut que je valide et je ferai le nécessaire pour ; mais il y a un choix à faire dans la semaine. J’ai lancé ma chaîne en novembre de ma 1A et j’étais en grosse galère au début, je passais des heures en bibli, et après on prend le rythme et on travaille plus efficacement.
LPN : On nous a demandé de te remercier pour les 5 infos du jour car ça en a aidé beaucoup pendant les examens d’entrée à Sciences Po. Tu a mentionné une équipe qui travaille avec toi, mais comment fais-tu pour élaborer ces 5 infos du jour quotidiennement ?
HT : On commence par le choix des articles : généralement on choisit 3-4 infos politiques et on essaie de mettre le focus sur l’international et de faire en sorte que la dernière actu soit un peu plus “légère” donc ça peut être de la tech, du sport, du divertissement. Par rapport à l’écriture, on essaie comme je l’ai dit, d’avoir quelque chose de vraiment compréhensible – même en 2 phrases – par tout le monde, ce qui n’est pas évident mais nécessaire. Pour donner un exemple, quand on parle d’Edouard Philippe, ici à Sciences Po en principe tout le monde sait qui c’est, mais quand j’ai des retours de personnes qui ont 12-13 ans et qui suivent le compte, je réalise qu’il faut vraiment que ce soit accessible à tout le monde, pas seulement à ceux de Sciences Po. Le plus dur à trouver ce sont les débats quotidiens. On a quelques ratés de temps en temps et on fait au mieux, et je suis content que ça plaise ! On se rend compte d’ailleurs là que le compte Instagram marche mieux – on gagne 300 abonnés par jour – que la chaîne YouTube, alors que l’audience est plus grosse sur YouTube. C’est intéressant de voir que ça se développe bien, ça montre que c’est un format qui marche et ça fait plaisir !
LPN : On a conscience de la difficulté de la question “qu’est-ce qui te plaît le plus dans tout ce que tu fais ?” donc on va la formuler ça différemment : est-ce qu’il y a un des formats sur lequel tu t’amuses vraiment et où tu ne sens plus que tu es en train de travailler ?
HT : Oui, les formats dans lesquels je suis le plus libre, par exemple Twitch, le podcast et tout ce qui est un peu plus “léger” ça me fait kiffer. J’ai tellement fait les formats de YouTube ces trois dernières années que, – je ne veux pas dire routine – mais c’est devenu un peu une habitude ! Alors que sur ces nouveaux formats que je commence un peu à faire, il y a un certain aspect de nouveauté et de liberté que j’aime beaucoup. Après j’adore la radio, Europe 1 j’y suis une à deux fois par semaines – ce soir par exemple – pour débattre d’actualité et j’aime vraiment beaucoup ça. Même sur ma chaîne je commence de plus en plus à privilégier les voix off sur fond d’images plutôt que la “face cam”. J’aime beaucoup l’idée de poser sa voix sur un sujet plutôt que parler face à la caméra.
LPN : Si tu n’avais pas eu Sciences Po, qu’est ce-que tu aurais fait ?
HT : J’avais été pris à Sciences Po en monocursus et au double diplôme Sciences Po-UCL, j’ai beaucoup hésité mais finalement l’idée d’une 3A à l’étranger m’a attiré, d’où mon choix final. Je n’avais pas ma chaîne à l’époque, donc je ne savais pas que j’allais pouvoir faire un tour du monde, mais je savais que je voulais me lancer dans un projet en troisième année. Sinon j’étais admis à l’académie de l’ESJ à Lille, ce qui m’aurait fait prendre une trajectoire très nette vers le journalisme. J’étais admis à McGill aussi, donc je serais sûrement parti à Montréal, mais Sciences Po restait mon objectif et était de loin mon premier choix, donc j’étais très content de savoir que j’étais admis !
LPN : On va maintenant faire un “Tu préfères ?” :
Tu préfères passer une nuit à monter une vidéo ou te rendre compte après deux heures de tournage que la caméra n’était pas allumée ?
Wow… Les deux sont horribles, surtout que maintenant, comme je disais, j’aime de moins en moins faire de la face cam, réaliser que j’ai perdu 2 heures de tournage ça serait l’horreur. Après une nuit de montage c’est vraiment violent, surtout que je suis du genre à faire des trucs un peu bizarres, du type rentrer chez moi à 22h après les cours, me rendre compte que j’ai beaucoup de travail à faire, faire une sieste et me lever à 3h du matin pour bosser jusqu’à 7 heures, comme cette nuit d’ailleurs… Mais comme la nuit de montage est quand même particulièrement violente, je dirais que je préfère perdre deux heures de tournage.
Tu préfères que toutes tes vidéos de l’année prochaine soient prêtes à être postées, ou que tous tes podcasts de l’année prochaine soient prêts à être postés, par coup de baguette magique ?
Clairement les vidéos, c’est beaucoup plus de temps de travail et comme ça je peux faire les podcasts comme je veux. Malheureusement en effet, à moins que ce ne soit de la magie, ce serait un peu difficile de faire les 5 actus de la semaine en avance…
Tu préfères publier par inadvertance un appel téléphonique au lieu d’un podcast, ou une vidéo de vacances au lieu des 5 actus de la semaine ?
Je pense que poster un appel téléphonique, quoique ça dépend lequel, c’est déjà mieux parce que pour le podcast on est déjà sur quelque chose d’assez chill et un peu drôle, c’est moins dérangeant… Alors que les actus de la semaine c’est un peu plus violent… Les vidéos de vacances on va éviter ! (rires)
Un grand merci à Hugo Travers pour son temps et ses réponses !
Astrid-Edda Caux et Rita Faridi
]]>L’oral à est à peine commencé que Vincent Lindon, interrompant insolemment son juré Martin Lewandowski, fixe les règles de l’exercice. Il n’y aura, ce soir, ni selfie, ni snapchat, ni livetweet. L’acteur se livre à une rencontre loyale sans artifice. Le public est prévenu. Le ton est donné. Ainsi s’introduit lui même Vincent Lindon, esquissant une personnalité à l’image de sa carrière : loin des crépitements des appareils photos. Il déplore la gloire aussi bruyante que facile, quitte à refuser une couverture de magasine et le titre d’homme de l’année. Prompt à soigner les airs mystérieux qu’on lui connaît bien quand Alexandre Chernet, portrayeur de Sciences Polémique, l’interroge sur son regard soucieux, il admet volontiers être obsédé par la volonté de se représenter. « J’imagine que je suis constamment quelqu’un d’extérieur entrain de me regarder », explique-t-il. C’est d’ailleurs ce qui motive son choix de film : peut-il, de l’extérieur, se concevoir aisément entrain d’expliquer fièrement son projet ? Une exigence vis à vis de lui même qui, force d’introspection, dessine toute sa personnalité : l’art décontracté du contrôle, l’exigence soucieuse de se représenter tel qu’il est.
Interrogé à de nombreuses reprises sur la récurrence des thématiques sociales dans ses films, Vincent Lindon livre sa profonde fibre politique, faite à la fois d’une confiance inébranlable et du feu de l’indignation. Les politiques ? « Ils se lèvent le matin, ils bossent, ils font ce qu’ils peuvent. » Les réformes ? « Que des demi mesures. Si on ne regarde que le bout de son nez, on se cogne ! ». Une vraie reprise en main du monde, des changements sur soixante ans, voilà ce à quoi appelle l’acteur. S’avouant indigné mais impuissant à l’évocation de la jungle de Calais, Vincent Lindon appuie ses propos sur le terrain qu’il affectionne le plus : la culture.
En littérature, interloqué par la présence latente des mêmes classiques à l’école : voilà maintenant trois générations qu’on étudie l’Etranger, quand Milan Kundera, Patrick Modiano, et Emmanuel Carrière sont laissés sur la sellette. A la télévision ? Indigné par la course à l’audience au profit de la qualité. La culture est une question d’éducation, et c’est la responsabilité des politiques d’éduquer.
Plongé très jeune dans un monde de débats politique, il regrette les balades de santé des politiques en province « Le président est aussi étonné de voir le boulanger que le boulanger le président ! ». Hilarité générale. Il y a des choses à faire et le changement est possible, le message est passé. Alors, quand on l’interroge sur un désir secret d’être président de la république, sourire badin aux lèvres, oui, il pourrait avec un peu de travail. Avant d’admettre la plaisanterie : la question ne se pose pas. Mais nous, on a compris : pourquoi pas.
S’il évoque à plusieurs reprises sa confiance invétérée dans les jeunes générations, Vincent Lindon ne cache pas son irritation quant aux visages du XXIème siècle. Rouge et remonté, il accuse le plus grand maux du siècle : la modération. Celle d’un refus total de « se tenir droit dans ses bottes ». La phrase à ne pas prononcer à ses côtés « Oh, je trouve que tu exagères un peu ». Car pour l’acteur, cette modération signe une mollesse et une vulgarisation de la société. Du tutoiement généralisé, de la « pensée Macdonald’ s », notre société, modérée, préfère partager une photo de mozzarella sur les réseaux sociaux plutôt que de prendre position sur un sujet, qui réagit avant de réfléchir. Sans modération, en somme, ce qui désole Vincent Lindon, c’est le tournant vulgaire du monde. Pour une critique plutôt communément répandue, on apprécie une réaction qui l’est beaucoup moins. Compte Twitter vierge, fort dans ses convictions, ce que Vincent Lindon condamne, il ne le fait pas.
Passionné par le cinéma, pourtant sans vocation, Vincent Lindon raconte « comment devient-on Vincent Lindon » à Hugo Travers, c’est à dire comment devenir acteur (presque) par accident. Evoquant la sélection soigneuse de films dans lesquels il accepte de tourner, il reconnaît la responsabilité politique de l’acteur, son devoir de sensibilisation à la culture dans les collèges et les lycées. Quand on lui demande comment se porte le cinéma français, il répond « bien ». Statistiquement du moins. De plus en plus de films, d’acteurs et d’entrées sont comptabilisés, sans garantir pour autant de la qualité sur la durée et s’assurer de l’avenir du patrimoine français. Toujours, au fil de cette conférence, la peur d’une vulgarisation généralisée de la culture, comme de la société.
En cette veille de César, cependant, il ne semble pas trop s’inquiéter pour sa postérité. Si la récompense serait bienvenue, son absence serait tout aussi éloquente. Voilà que dans quelques années, on s’étonnerait aux cours Florent. « Tu te rends compte ?! Vincent Lindon n’a jamais eu de césar ! », ce qui serait, comme l’assure-t-il face à un public sceptique, tout aussi gratifiant.
Vient alors la confrontation avec le grand témoin, l’avocat pénaliste Hervé Temine. Confronté à une différence décorée de compliments réciproques, voilà Vincent Lindon face à la question de la nature même de l’acteur. Une réflexion fertile qui l’emmène à un constat : le manque de sa vie, c’est celui des mots, de l’art oratoire. Pouvoir, tel un avocat, convaincre avec les mots. Car lui, comme il l’avoue modestement, n’a pour sa défense que son énergie, ses mimiques, sa colère pour s’exprimer. Avant d’ajouter que de toutes façons, il ne pourrait ô grand jamais être avocat, car, et c’est le comble pour un acteur, il ne sait pas faire semblant. Impossible, par exemple, de défendre quelqu’un qui le révulse, ou de feindre l’ignorance face à un interlocuteur, s’il était journaliste politique. Jury séduit, il semblerait que le charme Vincent Lindon ait opéré avec succès hier soir. Il le dit lui même : qu’importe si aujourd’hui le césar du meilleur acteur lui échappe, car à Sciences Po, il a brillé (encore plus que la statuette).
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