Mathias Vicherat, directeur de l’Institut, s’est d’abord exprimé pour rappeler le principe de solidarité justifiant ce moment de recueillement. Il ajoute que ce rassemblement s’adresse aussi aux 250 étudiants marocains étudiants à SciencesPo et aux étudiants en échange dans le pays, au nombre d’une vingtaine. Il assure d’ailleurs que ces derniers ont été contactés, et que l’institution se tenait à leur côté en cas de besoin.
Monsieur Vicherat passe rapidement la parole à Sarah El Moatassim Billah, étudiante en deuxième année à SciencesPo et originaire de Marrakech. Le discours qu’elle prononce détonne par rapport au ton solennel de l’événement.
C’est en effet sur un registre personnel que Sarah nous parle de ce drame et de l’écho qu’il trouve en elle. « Mon cœur s’est écroulé en même temps que tes murs ». C’est en ces termes qu’elle évoque Marrakech, ville dans laquelle elle a grandi.
Néanmoins, loin d’être fataliste, son propos se veut porteur d’espoir. Marrakech est aussi décrite comme « ville du soleil, ville du sourire ». Elle conclut enfin en exhortant l’activité touristique à se poursuivre et en appelant à la solidarité : « C’est le moment plus que jamais de laisser les lettres de l’humanité parcourir les cordes de nos âmes afin de faire raisonner les plus beaux accords de solidarité ».
Nous avons pu nous entretenir avec Sarah après l’hommage. Elle nous explique la dimension lyrique de sa prise de parole ainsi : « Je voulais tenir un discours un peu moins formel, un peu plus sensible qu’un énoncé des faits. Il y a beaucoup plus derrière ces chiffres. De la peine, de la douleur, mais aussi de l’espoir. »
Elle tenait également à faire passer un message : « Les élans de solidarité, c’est pas un mythe ! Ne sous-estimez pas l’impact que peut avoir une seule personne sur une crise. Je voudrais également remercier SciencesPo pour ce moment de commémoration. Cela m’a permis d’agir d’ici, de me sentir moins impuissante par rapport aux événements ».
Les présidentes de Sciences Maroc Aya et Nada prennent ensuite le relais. Elles insistent sur le caractère résilient du peuple marocain qui s’exprime dans ce contexte difficile. C’est aussi l’occasion pour elles de rappeler les actions de leur association. En effet, toute la semaine suivant le séisme, Sciences Maroc a tablé en péniche pour récolter des dons. Une vente de mets traditionnels marocains dont les fonds ont été reversés à El Baraka Angels et à la Banque Alimentaire – associations qui œuvrent sur le terrain – a également été organisée. Elles n’ont pas manqué de dire un mot sur les inondations ayant frappé la Libye et d’exprimer leur compassion envers les familles des victimes. À la fin de leur propos, une minute de silence fut observée.
Ce mercredi 20 septembre, le Maroc débloque un budget de 11 milliards d’euros destiné au relogement, à la reconstruction et à la revalorisation dans les régions touchées par le séisme. « Sois courageuse, tu t’en remettras » clame Sarah dans son discours s’adressant à sa ville. L’initiative du gouvernement marocain va dans le sens de ce souhait.
Crédits photo : Sciences Maroc
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Il aurait été un peu trop facile de faire une biographie de Lou Reed en usant du vocabulaire froid des encyclopédies, suivant scrupuleusement la procédure de l’hommage. La mort de Lou Reed, un dimanche matin qui plus est, n’est pas anodine : elle est une mutilation de plus à un monde du rock qui autrefois assumait ses pulsions les plus morbides. L’œuvre de Reed est comme une semaine où il n’y aurait que des dimanches, une fin prolongée, l’alcool aidant, pour repousser toujours insolemment le curseur de la vie. Pourtant, le regard du musicien a en lui une lueur perçante : un analyste talentueux y verrait les séances d’électrochocs subies par le petit Lewis Alan Reed dans sa jeunesse, destinées à éliminer ses penchants homosexuels. Les fans y voient l’inspiration d’un artiste qui a toujours préféré la pesanteur des bitumes, ceux-là même qui portent les cauchemars d’un homme pendant soixante et onze années.
Vous avez peut-être réécouté les titres les plus célèbres de Lou Reed ces derniers jours – Heroin et Venus in Furs avec les Velvet, Perfect Day et Walk on the Wild Side en solo – et vous avez eu amplement raison. J’ai pour ma part choisi trois titres qui correspondent à mon Lou Reed, celui avec lequel j’ai entretenu des dialogues de sourds, celui qui m’imposait sa noirceur aveugle au réveil, qui crachait ses faussetés crues sur fond de tempos énervés ou énonçait des vérités terribles sur des mélodies sans âge.
The Velvet Underground (The Velvet Underground and Nico, 1967)
L’album à la célèbre banane peinte par Andy Warhol : image puissante et inscrite dans la mémoire de chacun des adolescents qui a eu sa « période rock » (souvent synonyme de « période acné » au passage). The Velvet Underground and Nico s’ouvre par quelques notes de célesta qui font penser à une berceuse mais introduisent en réalité une des plus belles mélodies de l’histoire du rock : les dimanches matins n’auront plus jamais la même couleur. Le groupe, proche de la Factory de Warhol et actif entre 1965 et 1973, signe avec cet album le « most prophetic rock album ever made » selon le magazine Rolling Stone.
Lou Reed (Berlin, 1973)
Lou Reed était un poète. Ce titre, assez peu connu, illustre à la perfection les tourments qui rongeaient l’homme : l’album Berlin, produit par Bob Ezrin, désastre commercial à sa sortie, livre une vision lucide jusqu’à l’indécence de l’amour. Il est également l’œuvre la plus ambitieuse de Lou Reed, une narration chaotique nourrie par la drogue et construite autour de deux personnages, Jim et Caroline. Le critique Timothy Ferris écrira dans les pages de Rolling Stone : « C’est un disque amer, sans compromis et l’un des concept albums les mieux maîtrisés de l’histoire. La beauté, le bon goût, les bonnes manières et la moralité n’y ont pas été conviés. »
Lou Reed & John Cale (Songs for Drella, 1990)
L’album-concept Songs for Drella est lui aussi méconnu, mais donne pourtant lieu à quelques beaux morceaux. Première collaboration de John Cale et Lou Reed depuis la séparation du Velvet, il est un hommage à Warhol (« Drella » aurait été un surnom donné à l’artiste, synthèse de Dracula et Cinderella) et une nouvelle preuve d’audace commerciale. Lou Reed déclarera : « Personne n’a suivi un disque comme Songs For Drella : je pensais naïvement que ça allait lancer une série de disques biographiques, que des groupes allaient faire la même chose avec la vie de Malcolm X, Picasso ou même Jacques Chirac. Enfin, peut-être pas Chirac (rires)… Mais rien. » Une vidéo (accompagnée étrangement de sous-titres français) montre les deux musiciens jouant « Style It Takes », un jeu de regards troublant de sens s’établissant entre eux. Reed paraît alors apaisé.
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« Sciences Po est-elle une université normale ? » : la question n’était pas de savoir si oui ou non, Latour jugerait Sciences Po normal ou anormal – et au prisme de quelle normalité ? B. Latour a su y répondre – mais plutôt : pourquoi, au nom de quelle préoccupation, au nom de quelle intention, s’est-on posée une telle question ? Le directeur adjoint et directeur scientifique de Sciences Po a eu l’honorable mérite de fixer son auditoire très rapidement :
« on peut accuser Richard de bien des crimes, mais pas de vouloir une université normale ». Et d’ajouter: « lors d’une de mes premières réunions, j’ai naïvement demandé si le mot “Université” s’adaptait à notre maison. Descoings a tranché d’un bref “c’est la question à ne pas poser” ». Comme si, au fond, la question n’était pas là, comme s’il s’agissait plutôt de savoir quelle dynamique fallait-il insuffler à notre « Institut si particulier ». Pour achever de nous convaincre, Latour poursuivra : « Sciences Po est proprement anormal, au regard de l’Université française ». Et toujours de nier : « Sciences Po n’est pas non plus à l’image de The University, à l’anglaise ». Nier, pour mieux oser célébrer la conception de notre École comme cette « bizarrerie éducative », cultivant les deux approches universitaires, entre la « toute puissance des universitaires » du modèle anglais, et les lacunes scientifiques du modèle français.
Non, anormal n’est pas le mot. Nous sommes une monstruosité, une merveille peut-être. En tout cas, une chimère. A la question "Sciences Po est-elle une université normale?", Richard aurait répondu : Non, et heureusement
La première contradiction étant posée, comment nous définir, nous situer ? « Primus sine pares ». « Primus » parce que nous sommes les meilleurs, certes, Bruno. Et « Sine Pares », car nous n’avons personne à qui nous comparer. Magnifique subterfuge latourien, que de se définir comme extra-ordinaire, purement exceptionnel, et surtout, inclassable. Dès lors, les limites de la rhétorique étaient rapidement pulvérisées, Sciences Po n’entrant pas, selon Bruno Latour, dans une case d’appréciation universitaire. Très rapidement également, Latour élargit le principal enjeu inhérent à notre Maison : la tension entre « la proximité avec le pouvoir, avec les médias, le marché du travail, la vie politique », et l’ouverture éducative, l’acuité, les innovations, qui nous ont permis d’accéder aux disciplines artistiques, aux sciences « souples »… Comment combiner la « rapidité de mouvement » face à l’actualité, et la pérenne recherche? Comment ne pas exploser en vol, surtout ?
Sciences Po, modèle chimérique, OVNI planétaire d’innovation et de brillantissime efficacité estudiantine, aurait crée des « détours » – Latour a imprégné sa leçon de son vocabulaire si charmeur – qui lui auront permis entre autres de s’interroger sur elle-même, pour mieux se renouveler, et cultiver cette exceptionnalité. Si Latour n’a pas explicitement développé ces détours, on les repèrera aisément : les ateliers artistiques, l’École de Journalisme, Bruno Latour lui-même… En orateur posé, malicieux et dramatique, Latour a clairement présenté cette « ouverture » comme la force de Sciences Po, comme le fer de lance de son caractère « monstrueux » à l’égard des modèles universitaires traditionnels.
Sélectionner, exiger, assumer la contradiction entre le proche et le lointain, entre l’immédiatement utile et le professionnellement fécond
Toutefois, à mesure que perçait sous la barbe latourienne un sourire grandissant, que les esquisses d’auto-contentement et de fierté faussement dissimulée pointaient au coin des lèvres d’étudiants qui se flattaient d’être au cœur de cette « merveille », que chacun commençait à se demander comment il montrerait à ses parents que oui, Sciences Po nous permettait ce « formidable détour, cette formidable mise à distance, ce formidable apprentissage ! », une question de fond émergeait : comment savoir si Sciences Po a réussi, réussit, réussira dans la fiabilité de son auto examen, et au nom de quels critères ? Latour n’a évidemment pas détaillé la place de Sciences Po dans les médias, ni donné des chiffres ou des statistiques à propos des débouchés professionnels. Il n’en avait pas besoin. La prouesse devait plutôt consister dans la liaison entre cette introspection, et l’hommage à Richard Descoings, en évitant pathos et mélodrame. Pourtant, si glorification de notre Institut il y a eu, glorification de notre Directeur a été faite également. Comme si, par de simples constats, par des souvenirs personnels, par les tirades qui nous ont montré les liens qui unissaient les deux hommes, l’auto-questionnement permettait de mieux se ressourcer, de mieux prendre le pouls des accomplissements passés, afin d’ancrer un « avant », et un « après ».
Nous ne parlerons pas de « mythification » de notre Directeur. Bruno Latour a pourtant réussi l’hommage total en introduisant
sa… vie Facebook. Mieux encore : la page Facebook de R. Descoings comme « Capteur », miroir, lunette, du modèle qu’il avait lui-même crée. Latour a loué ces « capteurs aussi nombreux que sensibles » que ses étudiants amis sur Facebook étaient, que Descoings pouvait sonder. Certes, le Directeur d’une Université normale ne met pas le Marsupilami en photo de profil. Certes, le dirigeant d’une communauté de plus de 10 000 étudiants ne fait pas forcément part, à découvert, d’élucubrations personnelles telles que ses statuts « Journée de m…. » ou « Ban Ki Moon vous embrasse ». Et puis ? Nouveau rappel latourien : à l’image de Descoings, notre exceptionnalisme réside dans cette capacité à « Aviver toutes ces contradictions ». Mais l’exceptionnalisme Sciences Piste s’arrête-t-il ici ? La polyvalence de Bruno Latour l’aura empêché d’analyser une question pourtant centrale, celle du métadiscours. Il aurait été magnifique d’entendre Latour s’interroger sur la propre signification de sa leçon, d’expliciter pourquoi une telle problématique valait la peine d’être posée ici. Or, à aucun moment, Latour n’a questionné le fait même de se demander pourquoi Sciences Po n’était pas une université normale, ou le besoin qu’a Sciences Po de se poser une telle question. La prouesse analytique et oratoire aurait ainsi été totale si Latour avait pu décortiquer, tel un scientifique véritablement objectif, pourquoi nous en venons à tant débattre sur notre propre situation. En somme, l’analyseur analysé.
Assurément, Sciences Po n’est pas une université normale. Assurément aussi, il serait préjudiciable de sombrer dans l’autosatisfaction totale, dans l’enthousiasme débordant de la conception de Sciences Po comme étant le cœur du quartier Latin, « plus grand écosystème de recherche et de réflexion intellectuelle, sur fond d’atelier mondain », comme a semblé le louer Bruno Latour. Nous aurions pu partir à ce moment-là. Réfléchir sur cette leçon, sans entendre Jérôme Clément, dirigeant d’ARTE et ancien élève de Sciences Po, clore cette réflexion par un raisonné « c’est très bien d’être fier de ce qu’on est, mais il faut aussi se rendre compte de la réalité ». 
L’annonce du décès de Richard Descoings a bouleversé les étudiants de Sciences Po. À ce titre, il pourrait être offensant, moins d’une semaine après cet évènement, d’écrire un article qui ne soit pas un hommage à notre Directeur. Et pour cause. En cette heure douloureuse, ce n’est pas qu’une communion à la mémoire d’un grand homme à laquelle on assiste. Chaque élève semble être touché personnellement. Qu’y a-t-il donc à rajouter, me direz-vous ? N’est-ce pas normal, au vu de ce qu’a apporté Richard Descoings à l’institution, au vu de ce que nous pouvons tous réaliser grâce à son engagement ?
Ne devons-nous pas chacun ressentir la perte qu’est la disparition de Richie ?
Un des pires ennemis de Richard Descoings était la « bien-pensance ». Il semble qu’en ces heures endeuillées et profondément choquantes, notre affliction nous égare. Respecter la mémoire de Richard Descoings, ce n’est pas seulement se recueillir. C’est aussi agir et s’exprimer dans la lignée de ses convictions les plus profondes. C’est adopter dans son comportement une cohérence qui respecte l’esprit de Sciences Po tel qu’il nous a été transmis par notre directeur.
Les médias sont surpris de la réaction spontanée des étudiants de l’école. Qu’y a-t-il de surprenant dans cette expression commune de tristesse ?
La « bien-pensance » du deuil. Il ne s’agit en aucun cas d’exprimer de l’indifférence. Cela n’est pas possible, et qu’on ne m’accuse pas de monstruosité. Mais la douleur du deuil est quelque chose d’intime. La tristesse est silence. On assiste sur Facebook à l’affichage du deuil de la part des élèves. Messages affligés, photos de profil symboliques, voire entête de « murs » à l’effigie de Richard Descoings. Les pages Facebook des élèves de Sciences Po sont devenues les épitaphes virtuelles d’une tombe inexistante.
Les pleureuses n’ont jamais possédé les deuils dont elles exprimaient cependant la douleur. Bien loin d’une offense aux proches, collègues et amis du Directeur, c’est une mise au point que je souhaite faire : élèves anonymes, nous tous qui sommes profondément touchés et infiniment concernés par cet évènement brutal, séchons nos larmes. Elles nous empêchent de voir que notre tristesse est une convention. Quoi de plus regrettable qu’une telle tristesse, quoi de plus offensant à la mémoire de Richard Descoings qu’une tristesse automatique, qui n’est même pas consciente des cordes qu’elle fait vibrer ? La compassion est compréhension ; de sa propre affliction comme de celle des autres. Comprendre le deuil des autres, ça n’est pas revêtir le noir de la douleur ; c’est être leur témoin immobile et muet. Qu’un inconnu, simple curieux ou vague connaissance, vienne couler des larmes devant l’être défunt, ça n’est pas légitime. Ça n’est pas de la compréhension. C’est de l’inconscience.
Confondre ses sentiments revient à exprimer une douleur qui vient de nulle part et ne mène à rien. Car il faut dissocier le recueillement commun et au nom de l’école de la personnalisation du deuil. L’expression massive de la douleur par les élèves m’a semblé présenter un danger, il semble qu’elle fasse perdre le sens du mot souffrance. Et elle dissimule les sentiments de tous ceux qui souffrent réellement derrière des larmes mécaniques. Il semble que le deuil soit plus une conséquence de l’appartenance à la communauté de Sciences Po que le regret de la personne même de Richard Descoings. Car il n’y a pas d’une part ceux qui sont profondément touchés et choqués, et de l’autre ceux qui souffrent et peinent à supporter le poids du deuil sur leurs épaules. Les réactions les plus affichées deviennent représentatives du regret de Sciences Po et de la perte ressentie. Et pendant que se multiplient les marques ridicules d’affliction, les douleurs sincères sont muselées, sans trouver de soutien dans la compassion des autres, plus agitée et bruyante qu’« immobile et muette ». Tout le monde souffre comme si chacun d’entre nous, par sa simple appartenance à la communauté étudiante de Sciences Po, avait connu personnellement Richard Descoings. Cela a-t-il vraiment un sens ?
Au lieu d’être suivi par un deuil « bien pensant », ce grave moment pour la communauté de Sciences Po devrait être le moment d’une réflexion commune, simultanée mais intime, sur le sens du recueillement et de la mort, et sur ce qu’est, et sera, l’absence de M. Descoings pour notre école.
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