génocide – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Mon, 30 Mar 2026 17:37:21 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png génocide – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 Le premier prix Odette et Léon Chertok attribué à Chochana Boukhobza pour Les femmes d’Auschwitz-Birkenau https://www.lapeniche.net/le-premier-prix-odette-et-leon-chertok-attribue-a-chochana-boukhobza-pour-les-femmes-dauschwitz-birkenau/ Mon, 10 Feb 2025 09:45:00 +0000 https://www.lapeniche.net/?p=56740 Auteur : Eliott Offenstadt

L’ouvrage Les femmes d’Auschwitz-Birkenau (2024) de Chochana Boukhobza s’est vu décerner un prix littéraire destiné à récompenser les récits consacrés aux génocides, le prix Odette et Léon Chertok.


Le résistant et psychanalyste Léon Chertok est né en Biélorussie en 1911. Odette Chertok est née en Belgique en 1923. Tous deux ont survécu à la Seconde Guerre mondiale et terminé leurs jours en France, mais le monde dans lequel ils sont nés, celui du judaïsme européen, a en grande partie été emporté par le nazisme. Pour rendre hommage à ses parents et à leurs racines juives, Grégoire Chertok, banquier mais aussi amateur de littérature, a créé un prix, le prix Odette et Léon Chertok. Celui-ci est décerné à un ouvrage littéraire portant sur un génocide, tel que défini par l’Organisation des Nations Unies. Le lundi 13 janvier 2025, au mémorial de la Shoah, le prix a été remis pour la première fois.

Pour entrer à l’intérieur du Mémorial de la Shoah, il faut passer par le « Mur des Noms » où figurent les noms des juifs français déportés sous le régime de Vichy. On y trouve, sous son nom de jeune fille, Simone Veil et tant d’autres qui, eux, ne sont pas revenus. C’est l’occasion, pour certains, de chercher de vieilles connaissances qu’ils n’ont jamais connues, leurs homonymes, une grande tante. Ils photographient alors la ligne qui les intéresse, avec dans l’idée, sans doute, de faire des recherches plus approfondies.

Le visiteur entre ensuite dans l’enceinte du Mémorial puis, après avoir été salué par Grégoire Chertok, maître des lieux le temps d’une soirée, se rend dans l’auditorium Edmond J. Safra en passant par la crypte.

La crypte du mémorial de la Shoah peut être caractérisée par sa froideur, tant par les frissons que procure la solennité du lieu — « tombeau du martyr juif inconnu » — que par le mélange de pierre, de marbre et de béton. L’auditorium, revêtu de bois et plein à craquer, est quant à lui d’une chaleur qui nous fait oublier un instant la pesanteur du lieu et des sujets qui y seront évoqués.

Après un discours du président du mémorial de la Shoah Éric de Rotschild, remerciant Brigitte Macron de sa venue, la place a été laissée à Grégoire Chertok qui a expliqué la genèse de ce projet.

Ce dernier inscrit ce prix dans un moment historique : la Shoah est en passe de perdre sa place dans la mémoire contemporaine de l’Europe de l’Ouest, tant à cause de l’augmentation des actes antisémites en France depuis le 7 octobre 2023 que de la disparition des survivants de la Shoah. Grégoire Chertok explique qu’« alors que nous célébrons le 80ème anniversaire de la Shoah, les témoins se font de plus en plus rares. S’ouvre alors le temps de la fiction ». Et c’est alors que l’ancienne ministre de la culture Rima Abdul Malak donne le nom de la lauréate : Chochana Boukhobza pour Les femmes d’Auschwitz-Birkenau (Flammarion).

Chochana Boukhobza a été l’auteure d’un discours particulièrement émouvant, ayant une pensée pour « toutes les victimes de la guerre » et les « quatre-vingt-dix-huit otages du Hamas ». Des applaudissements ont suivi. Elle a, en outre, dédié ce prix à tous les Juifs qui ont combattu contre l’extermination de leur peuple, des FTP-MOI Marcel Rajman, Olga Bancic et Joseph Epstein aux insurgés des ghettos de Varsovie et de Białystok.

Mais la lauréate n’a pas été la seule à présenter son ouvrage. Une table ronde a en effet été organisée avec deux autres auteurs dont les ouvrages ont été sélectionnés, Beata Umubyeyi Mairesse pour Le convoi et Tamás Gyurkovics, auteur de Migraine, une histoire de culpabilité, traduit du hongrois pour l’ouvrage et la conférence par Charles Zaremba. Le journaliste du Point François-Guillaume Lorrain, modérateur de la discussion, s’est adressé aux auteurs les uns après les autres, leurs interventions étant des formes de petites « capsules » pour présenter leur livre.

L’auteure franco-rwandaise Beata Umubyeyi Mairesse a livré un récit autobiographique de sa survie lors du génocide du Rwanda. Elle a été sauvée par des convois humanitaires. Son livre se veut perpétuellement ouvert, appelant de ses vœux au témoignage d’autres survivants dont les circonstances de la survie sont similaires aux siennes.

Tamás Gyurkovics raconte l’histoire de Zvi Spiegel, — transformé pour les besoins du littérateur en Zvi Spielmann —, déporté qui a dû assister Josef Mengele à Auschwitz dans ses expériences sur des jumeaux et dont le sentiment de culpabilité qui l’a assailli s’est transformé en céphalées. Il a pourtant cherché à porter assistance à ces jumeaux, n’étant pas le pourri qu’il croyait être. Tamás Gyurkovics a dénoncé les non-dits de la société hongroise sur la Shoah mais aussi le mandat de Viktor Orban regrettant que « ce n[e soit] pas par la littérature que nous autres Hongrois attirons l’attention des Européens en ce moment ».

Enfin, Chochana Boukhobza, la lauréate, explique que ses travaux se sont étalés sur 7 années pour tenter de saisir l’histoire propre des femmes dans les camps d’Auschwitz-Birkenau. Son travail de recherche a commencé par l’étude de la figure de Roza Robota, déportée qui a participé à un trafic de poudre, contribuant à faire sauter un four crématoire le 7 octobre 1944 avant d’être assassinée par les nazis. Ses recherches l’ont mené à se rendre compte qu’elle « ne savait rien » sur le sujet des femmes dans les camps de concentration. Chochana Boukhobza a alors décidé de raconter les histoires des femmes d’Auschwitz, y compris les surveillantes des camps. « Arbeit Macht Frei » marquait seulement, nous dit-elle dans l’ouvrage, l’entrée du camp des hommes. 

Et après le temps de la réflexion, un verre a été organisé, où se sont notamment retrouvés les membres du jury. 

Parmi eux, le cinéma était représenté par Rebecca Marder, interprète de la jeune Simone Veil dans Simone Veil, le voyage du siècle (2021). Sa présence résonnait avec la place particulière qu’occupe l’auteure d’Une vie au Mémorial de la Shoah comme en témoigne la présence d’une boîte aux lettres à son effigie, graffée par C215. 

Rebecca Marder a aussi joué dans Une jeune fille qui va bien (2021, Sandrine Kiberlain), long-métrage racontant l’histoire d’une jeune fille juive dont l’amour du théâtre est supérieur à sa crainte de la persécution des juifs, à l’été 1942. Pour elle, Grégoire Chertok a « eu l’idée de [la] faire participer parce qu’[elle a] tourné dans des films en lien avec la Shoah ».

L’actrice nous raconte notamment que lorsqu’elle a joué Simone Veil dans une reconstitution du camp d’Auschwitz en Hongrie, elle était « en prière, avec toute l’équipe, pour ne pas que cela se reproduise », évoquant l’éternelle question cinématographique de la représentation des camps de concentration au cinéma. Rebecca Marder considère que montrer les camps est un « bon choix » car c’est une manière de « ne jamais arrêter de raconter » la Shoah. Il existe en effet plusieurs écoles en matière de représentation des camps de concentration au cinéma. Spielberg défend la reconstitution (Olivier Dahan y adhère) quand Godard dit que cela est impossible et Lanzmann, au milieu, montre les lieux tels qu’ils sont devenus. 

Quant à la cérémonie, Rebecca Marder l’a jugée « très émouvante » : « c’était trop beau ». Et, au passage, celle que l’on a vu récemment dans Mon Crime (François Ozon, 2023) nous donne prochainement rendez-vous dans la série Netflix Les Lionnes mais aussi dans le prochain film de François Ozon, une adaptation de L’Étranger de Camus, dans laquelle elle prend la suite d’Anna Karina en interprétant Marie Cardona, l’amante de Meursault.

Autre membre du jury, Emmanuel Carrère nous confie que c’est « par amitié avec Grégoire [Chertok] » qu’il a endossé ce rôle et qu’il a été très marqué par l’œuvre de la récipiendaire Chochana Boukhobza dont l’œuvre s’est imposée pour lui « avec une autorité écrasante ». Le jury, dans lequel on trouvait aussi le Grand-rabbin de France Haïm Korsia, était ainsi unanime.

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Le procès de Claude Muhayimana : juger les génocidaires, vingt-sept ans après https://www.lapeniche.net/le-proces-de-claude-muhayimana-juger-les-genocidaires-vingt-sept-ans-apres/ Fri, 14 Jan 2022 10:46:14 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=53993 Le 16 décembre 2021, Claude Muhayimana a été condamné à quatorze ans de réclusion criminelle par la chambre dédiée aux crimes contre l’humanité et génocide de la cour d’assises de Paris, au terme d’un procès ouvert le 22 novembre, et de longs délibérés au vu des enjeux en présence. 

Cet homme âgé d’une soixantaine d’années, qui comparaissait libre aux côtés de ses avocats, a été reconnu coupable de « complicité de génocide » pour avoir transporté dans la région de Kibuye, à l’ouest du Rwanda, des miliciens Interahamwe, lesquels ont commis de nombreux massacres de Tutsi, au cours du génocide de 1994. Au Rwanda, un petit pays d’Afrique des Grands Lacs, entre avril et juillet 1994, en une centaine de jours, 800 000 à un million de Tutsi, et de Hutu opposés au régime en place, ont été massacrés par les Hutu extrémistes, au cours d’un génocide dont l’efficacité macabre tient autant à son organisation minutieuse par les instances dirigeantes qu’à son exécution par des individus que l’on pourrait qualifier d’ordinaires. La terrible réversibilité des liens sociaux et affectifs, par laquelle des individus ont massacrés leurs voisins avec lesquels ils avaient toujours vécu, et d’autres ont tué des membres de leur propre famille parce qu’ils étaient Tutsi, a ainsi amené l’historienne Hélène Dumas à parler de « génocide entre voisins ». 

L’importance, au cours de cette tragédie, de la capacité ou non de se déplacer, a été soulignée par cette dernière dans sa déposition devant le tribunal le 24 novembre, en tant que témoin de contexte, c’est-à-dire témoin qui n’a pas vécu les évènements, soit le rôle attribué aux historiens qui témoignent dans les procès. Alors que les Tutsi n’avaient aucun moyen de fuir leurs bourreaux qui n’épargnaient ni femmes ni enfants ni vieillards selon une logique d’extermination visant à faire disparaître les Tutsi de la surface de la Terre, les miliciens, eux, pouvaient se déplacer de colline en colline, notamment car ils étaient véhiculés. C’est pour cela que, selon l’historienne, le rôle joué par les chauffeurs a été crucial dans le génocide. Un argument qui a sûrement participé au verdict prononcé à l’encontre de ce chauffeur de la guest-house de Kibuye. 

Pour les parties civiles, à savoir la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme), Ibuka (la principale association de rescapés du génocide des Tutsi), et le CPCR (Collectif des parties civiles pour le Rwanda), justice a été faite à travers cette condamnation qui s’aligne sur le réquisitoire du ministère public, lequel avait demandé quinze ans de réclusion criminelle. Selon elles, il ne saurait y avoir de petits exécutants dans un génocide où de nombreux tueurs sont des individus « ordinaires ». Alors que la défense présentait Claude Muhayimana comme un individu ordinaire que les miliciens auraient contraint, le parquet a rejeté l’argument de la contrainte, et semble par son verdict avoir reconnu la thèse défendue par les parties civiles mais aussi par les historiens qui travaillent sur le sujet, selon laquelle il n’y a pas de petits et de grands exécutants, mais un ensemble de maillons qui ont tous compté dans le génocide. 

Le cas Claude Muhayimana est aussi une illustration des violences intrafamiliales qui ont caractérisé le génocide des Tutsi. Issu d’une famille mixte, c’est-à-dire d’un père hutu et d’une mère tutsi, il est donc considéré hutu du fait de la transmission patrilinéaire de l’ethnie au Rwanda, et il avait de plus épousé une femme tutsi. Si les couples mixtes étaient très fréquents au Rwanda, ils n’ont pas empêché la violence génocidaire. Des femmes et des hommes ont été massacrés par leur belle-famille, voire même par leurs conjoints. Ainsi, bien que la défense ait mis en avant cette mixité, elle n’a pas été retenue comme un argument à décharge par le tribunal. 

La défense a aussi mis en avant la non-fiabilité de la cinquantaine de témoins qui se sont présentés à la barre, ce que les parties civiles ont reconnu. C’est là une fragilité intrinsèque au fait de recourir à des témoins dans un procès portant sur un évènement du passé, bien qu’encore très actuel. Les témoins, des tueurs ou des victimes, sont porteurs d’une vérité qui leur est propre, la vérité des évènements tels qu’ils les ont vécus il y a vingt-sept ans. Leur subjectivité s’éloigne en partie de la vérité objective des faits, du fait de l’émotion ressentie et du temps qui passe. Si l’historien fait objet de cette subjectivité du témoin, le juge a besoin certes de témoignages mais de preuves plus tangibles, ce qui nous rappelle non seulement la difficulté de juger l’histoire mais aussi la nécessité de distinguer l’histoire et le droit, bien que les deux puissent coopérer. On retrouve ce discrédit du témoignage par les avocats de la défense à partir des procès des criminels nazis dans les années 1980-1990, soit quarante ans après les faits. Il est en effet propre aux procès pour génocide et crimes contre l’humanité, crimes qui, du fait de leur imprescriptibilité, peuvent être jugés longtemps après le crime, à un moment où les actes jugés relèvent plus de l’histoire que du présent. Pourtant, les criminels qui ont commis ces « crimes des crimes » ne sauraient être laissés impunis, à l’heure où, dans le cas du Rwanda, une société encore profondément traumatisée tente de se reconstruire. 

Claude Muhayimana, arrêté à Rouen en 2014, où il travaillait à la mairie comme cantonnier, a fui le Rwanda pour le Congo puis le Kenya à la fin du génocide, avant de rejoindre la France en 2001, où l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides) a rejeté sa demande d’asile en tant que réfugié politique, au vu des zones d’ombres entourant son profil. Il a été intégré puis naturalisé en 2010, mais en décembre 2011, les autorités rwandaises ont émis un mandat d’arrêt contre lui. Dans la foulée, la cour d’appel de Rouen a émis un avis d’extradition favorable, annulé ensuite par la Cour de cassation, annulation confirmée en 2014 par la cour d’appel de Paris. Entre temps, en 2013, le CPCR, Collectif fondé par les époux Gauthier, couple souvent comparé aux Klarsfeld du fait de leur traque des génocidaires, a déposé plainte et s’est constitué partie civile contre Claude Muhayimana en juin 2013. En effet, du fait de la compétence universelle en matière de crime contre l’humanité et de génocide, tout pays est apte à juger un individu accusé de l’un de ces crimes. En refusant l’extradition, la France avait donc l’obligation de juger Claude Muhayimana, car de tels crimes ne peuvent, selon le droit international, rester sans jugement. Prévu en septembre 2020, le procès a ensuite été décalé à deux reprises en raison de la pandémie de Covid-19. 

Il se déroule ainsi dans un contexte diplomatique particulier, soit six mois après qu’Emmanuel Macron se soit rendu à Kigali, mettant fin à des années de tensions diplomatiques entre les deux pays, liées au refus de la France de reconnaître son implication dans le génocide. Lors de cette visite signant le début d’une normalisation des relations diplomatiques, le président français s’est engagé à « qu’aucune personne soupçonnée de crimes de génocide ne puisse échapper à la justice ». Le procès de Claude Muhayimana est aujourd’hui le troisième en France lié au génocide des Tutsi, après celui en 2014 de l’ex-officier de la garde présidentielle Pascal Simbikangwa, condamné à vingt-cinq ans de réclusion criminelle, et celui en 2016 de Tito Barahira et Octavien Ngenzi, deux anciens bourgmestres (l’équivalent des maires) condamnés à perpétuité. Ces peines ont été confirmées en appel. Un quatrième procès est prévu en mai 2022, celui de Laurent Bucyibaruta, qui, d’après le juge d’instruction du tribunal de Paris, s’est « rendu complice d’une pratique massive et systématique d’exécutions sommaires ». Pourtant, les époux Gauthier déplorent la lenteur des procédures judiciaires et le manque de moyens humains au sein du pôle crimes contre l’humanité de la cour d’assises de Paris. D’après eux, une centaine de personnes impliquées dans le génocide de 1994 vivent aujourd’hui en France. Le CPCR a actuellement déposé environ trente plaintes, et travaille à la traque judiciaire de ces criminels présumés.

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