
Le Royaume-Uni en a-t-il fini avec le système bipartisan ? Ce qui semblait un des piliers inébranlables de la démocratie britannique est-il en fin de vie ?
La question agite le royaume alors que la campagne pour les législatives de mai 2015 vient de commencer officiellement, et que les premiers sondages électoraux sont publiés. De nouveaux partis jusqu’ici ultra-minoritaires, comme le UKIP ou le Scottish National Party (SNP), ont profité de la décadence des partis traditionnels pour gagner en audience.
Dans un système politique qui semble en crise, ces outsiders séduisent notamment un électorat qui se sent abandonné par Westminster.
La tendance qui se dégage des sondages électoraux, souvent fiables au Royaume-Uni puisque les partis et leurs candidats sont connus depuis longtemps des électeurs, c’est le fléchissement des Tories et du Labour. Le 22 décembre, ces derniers étaient donnés à 36% de voix, légèrement devant les conservateurs à 32%.
Restent donc près d’un tiers des électeurs qui choisiraient d’autres partis : 16% pour le UKIP, 6% pour les lib-dems, 5% pour les verts, 4% pour le SNP. Une configuration inhabituelle dans un pays habitué à ce que les Tories et le Labour réunissent à eux deux au moins 90% des voix : en 1964, heure du bipartisme triomphant, ils avaient réuni 98,5% des suffrages exprimés.
Dès lors, la probabilité d’un « hung parliament » (lorsque aucune des formations ne parvient à remporter la majorité absolue des sièges) est assez élevée. Et ce, malgré un système qui favorise traditionnellement le bipartisme, puisque le scrutin majoritaire à un tour pousse les électeurs à « voter utile », et qu’il désavantage fortement les partis minoritaires en terme de sièges.
Bien qu’ils s’en défendent pour le moment, Labour et Tories réfléchissent dès à présent aux coalitions possibles, influant dès à présent sur leur ligne de campagne, à l’image des Tories qui ont donné des gages au UKIP en adoptant une rhétorique europhobe. Au Labour en revanche, on estime qu’il est encore possible de gagner une majorité absolue, et les tractations avec les autres partis n’ont pas commencé, du moins pas officiellement. Mais en cas d’échec, les travaillistes pourraient s’allier avec les verts, voire avec le SNP, en leur promettant plus de pouvoirs pour les régions. Reste que la situation est quasi-inédite pour le Royaume-Uni, rendant toute prévision hasardeuse.

Pourtant, cette situation rappelle par bien des aspects l’évolution politique de beaucoup de pays de l’Europe continentale. Les partis de gouvernement en déclin peinent à convaincre les électeurs, qui se tournent alors vers un parti populiste — ici, le UKIP. Pour lutter contre ce trouble-fête, les leaders des partis établis reprennent alors sa réthorique, europhobe, xénophobe, populiste — provoquant presque mécaniquement une montée du trouble-fête en question qui bénéficie d’un « effet de cadrage » médiatique autour des thèmes sur lesquels sa réthorique est le mieux rodée.
Ainsi, les Tories essoufflés par 5 ans de pouvoir, espèrent-ils se relancer en promettant un référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union Européenne en cas de réélection de David Cameron, ou en faisant courir le bruit qu’ils souhaitent réexaminer la libre circulation des personnes dans l’espace Schengen. Mais c’est bien Nigel Farage, le leader du UKIP, qui contrôle l’agenda politique, entretenu notamment par la défection de députés conservateurs qui viennent rejoindre son parti.
De l’autre côté, le Labour peine à convaincre avec le très peu charismatique Ed Miliband, à milles lieues de l’aisance et du naturel de Nigel Farage, le leader du UKIP. Traditionnellement très fort dans les bastions ouvriers du nord de l’Angleterre, et en Ecosse, les travaillistes se voient dépassés par les nouveaux partis. A l’image du FN, le UKIP a très fortement progressé dans les régions industrielles fortement touchées par la crise et en pleine désindustrialisation.
Dans le même temps, le Labour est également doublé sur sa gauche par le SNP écossais. Parti régionaliste qu’on avait cru sonné par la défaite lors du référendum sur l’indépendance de l’Ecosse de septembre, le SNP a au contraire largement bénéficié de sa médiatisation pour concurrencer le Labour traditionnellement quasi omniprésent en Ecosse (il n’y a que 2 députés conservateurs dans la région).
Séduisant par la mise en avant de l’indépendance, le SNP est parvenu aussi à séduire les régions traditionnellement travaillistes, notamment autour de Glasgow, grâce à son discours social ambitieux et aux bons résultats du parti dans sa gestion de l’Ecosse. Les sondages les plus récents donnent ainsi 43% des voix aux nationalistes écossais, soit 23 points de pourcentage de plus que lors des élections de 2010. Et à l’inverse, le Labour recule de 16 points de pourcentage par rapport à 2010. Une tendance qui fait craindre aux travaillistes une sévère défaite, à même de compromettre leur avance sur les conservateurs.

Il est toutefois difficile de dire si les élections générales de mai 2015 marqueront la fin du bipartisme, tant le système britannique a connu de secousses depuis un siècle. Déjà dans les années 1920, 1930, le fléchissement des Whigs (les libéraux) au profit du Labour avait donné lieu, durant quelques années, à un véritable tripartisme. Mais le parti Whig a depuis connu un long déclin, victime du système qui favorise le gagnant, et malgré quelques victoires épisodiques, les libéraux restent aujourd’hui loin derrière les Tories et le Labour. Ainsi, en 1983, les libéraux alliés à des dissidents du Labour obtiennent 25% des voix, quand le Labour lui même n’obtient que 27%. Pourtant, malgré ce succès, les libéraux démocrates n’obtinrent que 3,5% des sièges, contre 32% pour le Labour.
En effet, dans le système britannique, le pourcentage de voix n’est pas le plus essentiel pour la victoire finale. Ce qui compte, ce sont les circonscriptions remportées. Hors, pour un parti minoritaire tel le UKIP, remporter une circonscription est plus compliqué que de remporter des voix dispersées, puisqu’il doit alors séduire une majorité de la population, et donc modérer son discours.
Dès lors, ce qui inquiète aujourd’hui les partisans du bipartisme, c’est surtout la montée de partis tels le SNP, très bien implantés au niveau local, et susceptibles par là de séduire une large frange de la population dans un certain nombre de circonscriptions. Des partis qui revendiquent aussi une représentation plus juste, alors que leurs victoires électorales ne se traduisent pas toujours en poids politique à l’assemblée de Westminster. Voire même, comme les nationalistes écossais ou gallois, une modification profonde de la répartition des pouvoirs entre Londres et les autres membres de l’Union. A ce titre, l’élection de mai 2015 ne constitue peut être que les prémices d’un grand raz-de-marée politique au Royaume-Uni.
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“SciencesPo nous apprenait à ne jamais rester sec, à parler toujours (…) : cette école est l’ennemie du silence” assurait Marin de Viry -chroniqueur littéraire pour la Revue des deux Mondes- dans la revue Charles du printemps 2013 consacrée à SciencesPo.
Nonobstant le large consensus de centre-gauche qui règne parmi les étudiants foulant chaque jour le sol de la péniche, cette dernière en effet a pris l’habitude de recevoir la visite de quelques personnalités qui s’aventurent bien au-delà des frontières du spectre politique sciencepiste.
C’était le cas en 2012 de Marine Le Pen vociférant contre les “enfants de bourgeois” en train de la siffler devant l’amphi Boutmy ou d’Alain Finkelkraut tentant d’échapper tant bien que mal aux étudiants venus le chahuter lors d’une conférence en 2008.
Mais ce SciencesPo ouvert à tous les vents, aussi clivants et peu consensuels soient-ils, semble désormais engagé dans une voie bien différente.
Les difficultés éprouvées récemment par le Front de Gauche SciencesPo pour inviter Jean-Luc Mélenchon posent en tout cas certaines questions quant à la politique de l’administration.
Fin septembre, la section sciencepiste du FDG avait formulé une demande de réservation de l’amphithéâtre Boutmy : Jean Luc Mélenchon avait en effet accepté de venir à SciencesPo le 19 novembre à 19h15.
Or, cette demande avait été immédiatement refusée par la direction de la vie étudiante au motif que l’amphithéâtre Boutmy ne pouvait pas être réservé par une association politique. Un argument qui laisse perplexe sachant que l’UMP SciencesPo avait pu inviter sans aucun souci Nathalie Koscizusko Morizet en Boutmy le 13 novembre 2013. D’ailleurs, lorsque Nicolas Thomas, l’ancien président de la section avait “effectué la demande, l’administration ne m’ [lui] a posé aucun problème pour accéder à ma [sa] requête et réserver Boutmy” assure-t-il. Julien Palomo que nous avons interrogé dément toutefois avoir exposé cet argument auprès du Front de Gauche.

Mélenchon a donc dans un premier temps été étrangement relégué dans l’amphithéâtre Chapsal. Pourtant, Pierre-Yves Cadalen, membre du bureau FDG, se disait “sûr de pouvoir remplir Boutmy avec un invité pareil, c’est dommage”.
Pas de Boutmy donc, et pas de Chapsal non plus au final. Julien Palomo a en en effet annoncé à Pierre-Yves Cadalen début novembre que Jean-Luc Mélenchon serait finalement déplacé au sous-sol du 13 rue de l’Université, dans l’amphithéâtre Jean Moulin.
La raison avancée était la venue de Jean-Yves Le Drian, l’évanescent ministre de la Défense, le même jour à la même heure pour une conférence intitulée “Quels choix de défense dans un environnement budgétaire contraint ?” et réservée aux étudiants de l’Ecole des Affaires internationales. “Ca me semblait indigne de faire venir Mélenchon dans cette salle petite obscure donc on a préféré annuler la conférence” explique Pierre-Yves Cadalen.
L’invitation de Jean-Yves Le Drian par Ghassan Salamé, doyen de l’Ecole des Affaires internationales de Sciences Po le même jour et la même heure que Jean-Luc Mélenchon pose en effet question sur la volonté supposée de l’administration d’écarter Jean-Luc Mélenchon du 27. Julien Palomo s’en défend et explique que l’agenda chargé de M.Le Drian a poussé son cabinet à imposer ce créneau horaire là au dernier moment. Mais pourquoi ne pas avoir proposé une autre date au Front de Gauche ? M.Palomo assure que le planning de Boutmy était complètement plein toute la semaine, il n’y aurait apparemment pas un seul créneau horaire disponible.

Mais surtout, le cas Mélenchon est loin d’être isolé. Critique de la Raison Européenne (CRE), l’association eurosceptique de l’école qui rassemble souverainistes de gauche et de droite, s’est récemment vue refuser l’organisation d’une conférence avec Eric Zemmour.
Grâce aux contacts d’une des militantes de l’association avec le polémiste, CRE avait obtenu l’accord de principe d’Eric Zemmour pour organiser une conférence qui aurait du avoir lieu la semaine du 24 novembre. L’attachée de presse de Zemmour chez Albin Michel, Isabelle Muller, avait même donné un accord définitif.
Mais lors d’une première visite de Nicolas Pouveau –le responsable de CRE SciencesPo cette année– au bureau de la vie étudiante la semaine du 13 octobre, ce dernier s’est vu imposer un certain nombre de conditions. Pas de dédicaces, pas d’auditoire composé de non-sciencepistes et surtout, pas de Zemmour comme seul et unique intervenant, sa venue devant prendre la forme d’un débat ou d’un échange à plusieurs voix.
L’économiste Jacques Généreux ayant donné son accord pour participer à l’évènement autour du thème “L’U.E : un suicide français ?”, Nicolas Pouvreau est revenu à la charge après les vacances de la Toussaint. Cette fois, le discours de Julien Palomo, responsable de la vie étudiante s’est avéré être beaucoup plus ferme : “pour des raisons de sécurité”, SciencesPo ne peut pas accepter l’organisation d’un tel évènement dans ses locaux. Rebelote la semaine suivante lorsque Raphaël Audoire et Davy Rodriguez, deux membres actifs de l’aile “gauche” du CRE- se sont déplacés une troisième fois au bureau de la vie étudiante.

Avant de conclure précipitamment à une décision d’ordre politique, il faut admettre que les “raisons de sécurité” invoquées par Julien Palomo sont le reflet de deux réalités objectives.
Premièrement, SciencesPo, à cause de l’éparpillement de ses bâtiments et de ses nombreuses ouvertures, est un établissement particulièrement peu sécurisé : la venue d’un intervenant comme Zemmour mobilise donc des moyens humains et financiers conséquents. « SciencesPo est au coeur d’un quartier avec des petites rues étroites, Boutmy a une grande baie vitrée, bref, ce n’est pas idéal en matière de sécurité. SciencesPo est d’ailleurs obligé de payer un service de sécurité d’une société extérieure régulièrement » affirme Julien Palomo.
Deuxièmement, la médiatisation de l’établissement, sa position particulière, chaque événement potentiellement sensible peut facilement provoquer des mobilisations. Les échauffourées de l’an passé lors de la venue de Walleyrand St Just et de la (non) venue de Florian Philippot en sont la preuve. Et ces débordements ont tendance à sérieusement agacer les appariteurs, obligés une fois par semestre de s’improviser policiers anti-émeutes : cette grogne du côté des agents de sécurité n’est pas non plus étrangère à la réticence de SciencesPo de faire venir Eric Zemmour.

Mais ces raisons techniques ne convainquent pas Davy Rodriguez. “Il est possible qu’il y ait une volonté politique d’empêcher les gens de s’exprimer, d’empêcher que le clivage ne s’exprime”. “Ces deux affaires qui interviennent en même temps nous paraissent symptomatiques d’un rétrécissement du champ des invités tolérés à Sciences Po.« ” ajoute Nicolas Pouvreau.
Car si “les raisons de sécurité” invoquées dans le cas de Zemmour peuvent paraître comme éventuellement légitimes, ce n’est absolument pas le cas de Nigel Farage, le leader d’UKIP, qui a accepté de venir à SciencesPo sur proposition d’Alexandre Loubet, actuellement en stage auprès d’EUDemocrats. Or, là aussi, l’administration ne se montre pas forcément très favorable à l’idée que Farage franchisse les grilles du 27 Rue Saint Guillaume, Julien Palomo ayant indiqué lundi 17 novembre à Nicolas Pouvreau que l’administration allait « étudier la question« . Sans s’avancer plus que ça.
Le britannique, libéral-conservateur farouchement eurosceptique, ne dispose pourtant pas vraiment d’une notoriété exceptionnelle en France. “ »Zemmour est peut-être quelqu’un de très clivant dans le contexte actuel. Mais Farage, lui, est beaucoup moins médiatisé en France. Pas sûr que les habituels trouble-fête se mobilisent…« ” affirme Nicolas Pouvreau.
Pour Nicolas Pouvreau, ce contrôle drastique des invités n’est pas à mettre au passif de la direction de la vie étudiante : “cela ne vient pas des responsables de la vie étudiante, qui restent toujours aussi disponibles et ouverts. Dans le cas Zemmour, le veto ne venait à mon avis absolument pas de Julien Palomo, même s’il fut obligé d’assumer cette décision devant nous”. Même son de cloche du côté de Davy Rodriguez : “je n’ai rien à reprocher à Palomo, il fait son boulot plus qu’honnêtement”.

Plus qu’une réticence de la direction d’inviter des personnalités qui s’éloignent du corps doctrinal de SciencesPo, ces trois « affaires » témoignent plutôt d’une volonté d’éviter les remous qu’a pu connaître SciencesPo dans le passé. « Il y a une lassitude générale parmi le personnel à l’idée que chaque événement puisse créer une atmosphère électrique » affirme Julien Palomo, qui assure avoir reçu plusieurs mails d’étudiants excédés parce qu’ils n’avaient pas pu entrer dans l’établissement lors du blocage de l’entrée du 27 pour le forum SciencesPo TV notamment.
Les étudiants seraient en réalité de moins en moins politisés, et l’administration n’aurait pas vraiment envie de « sortir l’artillerie lourde pour assurer la bonne tenue d’une conférence à laquelle cent personnes vont assister au détriment de tout une communauté » ajoute Julien Palomo.
Le refus d’inviter Eric Zemmour à SciencesPo apparaît au fond comme une nouvelle étape dans la business-schoolisation de l’école. Eviter le clivage et les incidents à tout prix pour cultiver une image aseptisée et dépolitisée, tel semble être le mot d’ordre de ces orientations.
Quitte à donner l’impression que l’Institut d’Etudes POLITIQUES de Paris cherche plus à prendre exemple sur l’IPAG des années 2010 que sur la Sorbonne des années 60. Ce serait porter atteinte à l’essence même de l’école : la plupart des sciencepistes n’ont pas candidaté à l’école des sciences politiques pour vivre à l’écart de la politique. Ils ont en partie candidaté pour entendre Jean-Luc Mélenchon et Eric Zemmour.
NB : article repris sur la page Facebook de Jean-Luc Mélenchon
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