Etats-Unis – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Mon, 30 Mar 2026 17:46:53 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png Etats-Unis – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 Le témoignage de Vivian Maier https://www.lapeniche.net/le-temoignage-de-vivian-maier/ Sun, 16 Feb 2025 18:52:50 +0000 https://www.lapeniche.net/?p=56792 Vivian Maier est née le 1er février 1926 à New York. Cette bien simple présentation dissimule le talent d’une photographe majeure du XXe siècle dont l’œuvre est restée dissimulée jusqu’en 2007, deux ans avant sa mort. Ses prises de vue en disent davantage de la personnalité de celle qui, nourrice tout au long de sa vie, s’est toujours sentie proche des plus pauvres, en opposition aux plus aisés qu’elle prenait en photo dans des positions de surprise teintées d’agacement. Cela dit, ses photos, prises entre 1950 et 1999 dressent plus largement le portrait d’une société américaine renaissante, entre bouleversements et transformations, dont on devine les subtilités dans les nombreux clichés pris à New York et Chicago.

D’un point de vue technique, nous pouvons identifier sur la photographie n° 1 diverses lignes de fuite, au niveau des rails ou du trottoir, qui convergent vers le centre de l’image. Elles divisent le cliché et mettent en valeur ses différents aspects. Se dressent ainsi sur la droite de l’image de nombreux gratte-ciels qui façonnent déjà la skyline new-yorkaise et l’idée que se fait le monde de la nouvelle superpuissance. Les passagers du métro patientent et observent l’effervescence d’une rue commerçante dont ils sont symboliquement séparés par une ligne de véhicules en stationnement. Accolées au trottoir où se pressent les passants, différentes enseignes se succèdent : restaurants, matériel de pêche et bureau de crédits traduisent une dynamique d’investissement et de consommation. Celle-ci est d’autant plus présente dans la photo n° 2. La consommation s’empare de l’espace public, du paysage et devient peu à peu omniprésente. 

Cette amélioration du niveau de vie, témoin le plus flagrant de cette entrée dans la période des Trentes Glorieuses, n’est pas exempte d’inégalités, diverses. 

Celles-ci sont évidemment sociales et se devinent à travers les prises de vue de Vivian Maier. En effet, se précise sa méthode : une empathie à l’égard des personnes pauvres, démunies comme en témoigne le cliché n° 3 tandis qu’elle n’hésite pas à bousculer les sujets plus aisés dont le mépris se lit sur les visages interloqués comme l’illustre celui de la femme de l’image n° 4. Ces inégalités sont d’autant plus frappantes quand les sujets arborent des peaux d’animaux (5) alors que d’autres apparaissent plus démunis (6).

Loin d’être seulement sociales, les inégalités sont aussi raciales comme le met en évidence une photographie prise en 1954, année de l’arrêt Brown v. Board du juge Earl Warren mettant un terme à la doctrine « séparés mais égaux ». Il ouvre la voie à une dé-ségrégation institutionnelle, aussi empiriquement incomplète soit-elle, faisant des États-Unis un exemple en termes de droits et libertés fondamentaux aux yeux du monde. Le cliché en question (7) semble avoir été pris à l’improviste comme le suggère l’air dérangé du garçon blanc assis alors qu’un garçon noir lui cire les chaussures. De cette manière, en plus de rendre compte des inégalités raciales et d’un racisme ambiant encore présent, il s’agit de témoigner des difficultés que rencontraient encore certaines familles dont les enfants devaient se résoudre à travailler.

Pour Vivian Maier, qui a travaillé toute sa vie auprès des enfants, ces derniers constituent un sujet à part entière loin de se réduire aux diverses inégalités aussi prégnantes soient-elles. En effet, ces derniers sont pris en photo à de multiples reprises (8 ; 9). Seuls ou en grand nombre, ils révèlent le baby-boom que connaissent les États-Unis dans une ère de liberté et d’insouciance car il s’agit aussi de panser les plaies de la guerre en passant le flambeau aux générations futures. C’est ce que met symboliquement en lumière la prise de vue n° 10 datant du 8 novembre 1955. Une femme agée y laisse ce que l’on devine être ses petits-enfants, emprunts d’innocence et étrangers à la violence de la guerre, gravir l’échelle qui les mène au toboggan. 

Ainsi Vivian Maier capture-t-elle dans les années 50 l’image d’une société américaine renaissante, pleine d’espoir et qui se veut prospère à un moment où la rivalité avec l’URSS se renforce et où apparaître comme une vitrine de modernité et de liberté devient un enjeu. Cela dit, derrière ces images d’une société dynamique se dissimulent des inégalités durables qui traduisent le caractère imparfait de l’American way of life. Une grande partie de la population est ainsi reléguée hors d’une modernité enviée dans le monde.

L’œuvre de Vivian Maier va bien au-delà de l’après-guerre et met en lumière les progrès technologiques à travers le passage de la photographie monochrome à celle couleur dès 1965. Cette transition constitue un moyen de porter attention à des détails nouveaux et de mettre les jeux de couleur à contribution des message transmis. En outre, la société américaine n’est pas la seule qu’elle capture et le Canada ou la France, entre autres, figurent dans sa collection tout comme les pays qu’elle a visités lors de son tour du monde.

Le succès posthume de la photographe laisse planer le doute sur ses intentions véritables. S’agissait-il de dénoncer les injustices comme le spectateur peut le supposer ou bien plutôt d’immortaliser les transformations de son époque ? Ce sur quoi nous pouvons en revanche nous accorder est le talent avec lequel elle est parvenue à capturer des détails, des contradictions qui constituent autant de pistes de réflexion qu’il nous convient d’explorer.

Pour observer ses photographies et en savoir plus, le site officiel : https://www.vivianmaier.com.

Exposition : Musée de la Photographie Charles Nègre à Nice du 19 octobre 2024 au 16 mars 2025.

Les liens vers les photographies mentionnées :

1 : « Street Photography 1 », Blog Vivian Maier Photographer. En ligne : https://www.vivianmaier.com/gallery/street-1/#slide-7 [consulté le 4 janvier 2025].

2 : « Street Photography 1 », Blog Vivian Maier Photographer. En ligne : https://www.vivianmaier.com/gallery/street-1/#slide-14 [consulté le 4 janvier 2025].

3 : « Street Photography 2 », Blog Vivian Maier Photographer. En ligne : https://www.vivianmaier.com/gallery/street-2/#slide-3 [consulté le 4 janvier 2025].

4 : « Street Photography 2 », Blog Vivian Maier Photographer. En ligne : https://www.vivianmaier.com/gallery/street-2/#slide-2 [consulté le 4 janvier 2025].

5 : « Street Photography 5 », Blog Vivian Maier Photographer. En ligne : https://www.vivianmaier.com/gallery/street-5/#slide-11 [consulté le 4 janvier 2025].

6 : « Street Photography 2 », Blog Vivian Maier Photographer. En ligne : https://www.vivianmaier.com/gallery/street-2/#slide-39 [consulté le 4 janvier 2025].

7 : « Street Photography 2 », Blog Vivian Maier Photographer. En ligne : https://www.vivianmaier.com/gallery/street-2/#slide-12 [consulté le 5 janvier 2025].

8 : « Street Photography 2 », Blog Vivian Maier Photographer. En ligne : https://www.vivianmaier.com/gallery/street-2/#slide-38 [consulté le 5 janvier 2025].

9 : « Street Photography 2 », Blog Vivian Maier Photographer. En ligne : https://www.vivianmaier.com/gallery/street-2/#slide-48 [consulté le 5 janvier 2025].

10 : « Street Photography 4 », Blog Vivian Maier Photographer. En ligne : https://www.vivianmaier.com/gallery/street-4/#slide-45 [consulté le 7 janvier 2025].

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US Elections #2: Qui est Jill Stein, la candidate écologiste qui rebat les cartes du paysage politique américain ? https://www.lapeniche.net/us-elections-2-qui-est-jill-stein-la-candidate-ecologiste-qui-rebat-les-cartes-du-paysage-politique-americain/ Wed, 06 Nov 2024 08:42:36 +0000 https://www.lapeniche.net/?p=56508 Dans cette série d’articles sur les élections américaines, nous couvrirons les élections générales américaines qui ont eu lieu le 5 novembre, en étudiant les candidats, leurs campagnes, leurs programmes et leurs propositions politiques. Nous analyserons également les résultats et leurs impacts sur la société américaine, et serons présents pour les conférences, discours et autres événements importants autour du sujet. Pour ce deuxième article de notre série, on s’intéresse à la candidate écologiste Jill Stein.

Alors que les résultats des États clés tombent un à un en faveur de Donald Trump, nombreux sont les Démocrates qui en veulent aux candidats de plus petits partis restés dans la course, au premier rang desquels la candidate du Parti Vert Jill Stein. Sensible à la douleur des Palestiniens pour certains, opportuniste pour d’autres, qui est cette femme politique qui se présente pour la troisième fois aux élections présidentielles ?

Légende image : Jill Stein à la FreedomFest à Las Vegas, dans le Nevada, en 2024. (Photo by Gage Skidmore/Wikipedia Commons)


À 74 ans, Jill Stein, candidate écologiste à l’élection présidentielle américaine de 2024, est une coutumière de la politique. Militante dès ses années au lycée lors desquelles elle « organisait des veillées hebdomadaires contre la guerre [du Vietnam] » et membre du Parti Vert depuis 2002, elle s’est depuis présentée à plusieurs élections sous la bannière écologiste. Élections du gouverneur de l’État du Massachussets en 2002 et 2010, élections présidentielles en 2012, 2016 et 2024 : sans jamais gagner, Jill Stein a su donner une certaine popularité médiatique au Parti écologiste dans un pays dominé par un bipartisme chevronné… et parfois assommant.

Elle-même en a fait l’expérience il y a quelques décennies. Avant de s’engager en politique avec le Parti Vert, cette ancienne médecin a quitté le Parti Démocrate au sein duquel elle militait depuis quatre ans, lui reprochant d’avoir « torpillé la réforme du financement des campagnes dans mon État ». Aujourd’hui son discours n’a pas changé, alors qu’elle accuse les Démocrates d’avoir trahi, « encore et encore », les promesses faites « aux travailleurs, aux jeunes, et en matière de climat ».

C’est d’ailleurs une des rares candidates à s’être maintenue dans la course à la Maison Blanche pour offrir une « troisième voix » aux électeurs, malgré les appels de plusieurs élus Démocrates à se retirer. Une inflexibilité qui lui vaut des critiques jusque dans son propre camp : plusieurs partis écologistes européens ont appelé à son retrait ce vendredi 1er novembre, pour ne pas pénaliser la candidature de Kamala Harris en divisant les électeurs.

Cette obstination n’est pourtant pas nouvelle. En 2016 déjà, celle qui n’hésitait pas à renvoyer les partis Démocrate et Républicain dos à dos avait récolté plus d’1 % des suffrages lors de l’élection présidentielle, au grand dam de la candidate Démocrate d’alors, Hillary Clinton. Et pour cause : si Jill Stein s’était retirée et que ses électeurs avaient reporté leurs votes sur Hillary Clinton – une hypothèse toutefois assez peu plausible compte tenu des différences idéologiques entre les deux femmes – l’ancienne Secrétaire d’État aurait alors battu Donald Trump pour devenir la première femme présidente des États-Unis.

Cette situation va-t-elle se répéter cette année ? Trump, en tout cas, a de quoi l’espérer. Il a même déclaré, le 5 novembre 2024, que Jill Stein « pourrait bien être l’une de mes personnalités politiques préférées ». De là à y voir un coup médiatique pour affaiblir la campagne de Kamala Harris, il n’y a qu’un pas. Car tout oppose l’ancien président de 78 ans et la candidate écologiste passée par Harvard : ardente défenseure du « Green New Deal » qui se dit « à la gauche de Bernie Sanders », figure de la gauche radicale aux États-Unis, Jill Stein mène une campagne axée sur l’éducation gratuite, une protection sociale universelle, et surtout l’arrêt des livraisons d’armes à Israël.

Élevée dans une famille juive à Chicago, cette mère de deux enfants n’en reste pas moins farouchement opposée à la politique menée par l’État hébreu depuis un an à Gaza, qu’elle n’hésite pas à qualifier de génocide. « C’est très clairement un criminel de guerre », lachaît-elle le 16 septembre 2024 à propos de Benyamin Netanyahou, Premier Ministre israélien, dans une interview avec le journaliste Mehdi Hasan. Ce discours ferme, aux antipodes des positions démocrate et républicaine sur le sujet, lui vaut une forte popularité auprès des électeurs musulmans : près de 42 % d’entre eux penchaient pour un vote en faveur du Parti Vert, selon un récent sondage du Conseil des relations américano-islamiques.

Aujourd’hui installée avec son mari à Lexington, dans le Massachusetts, elle n’échappe pas pour autant aux critiques. Si certains s’étonnent de sa clémence envers Vladimir Poutine, qu’elle a eu du mal à qualifier de criminel de guerre face à Mehdi Hasan, d’autres, notamment au sein du Parti Démocrate, lui reprochent son « opportunisme ». « Si tout ce que vous faites c’est vous présenter une fois tous les quatre ans pour parler à des gens qui sont à juste titre en colère, […] vous n’êtes pas sérieux. Pour moi, ce n’est pas de l’authenticité, c’est de la prédation », tançait le 1er septembre Alexandria Ocasio-Cortez, députée Démocrate réputée progressive.

Ces commentaires font écho au bilan électoral du Parti Vert, qui n’a jamais élu de candidat au niveau fédéral et dont le nombre d’adhérents a chuté de 319 000 en 2004 à 244 000 en 2024. Présent à toutes les élections présidentielles depuis 1996, le parti n’a pas réussi à s’implanter durablement dans le paysage électoral américain, ne gagnant jamais plus de 2.7 % du vote populaire. Ce score, réalisé en 2000 par Ralph Nader, lui valait déjà d’être qualifié de « spoiler » (« gâcheur ») dans la course particulièrement serrée entre le Démocrate Al Gore et le Républicain George W. Bush. Tout auréolée qu’elle soit par son soutien à la Palestine dans cette campagne marquée par la politique étrangère des États-Unis, Jill Stein échappera-t-elle à ce traitement ?

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« City Hall » de Frederick Wiseman : Boston, « le contraire de ce que représente Trump » https://www.lapeniche.net/city-hall-de-frederick-wiseman-boston-le-contraire-de-ce-que-represente-trump/ Mon, 19 Oct 2020 13:53:17 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=52875 « J’ai réalisé City Hall afin de montrer en quoi un gouvernement est nécessaire à la réussite d’un mieux vivre ensemble » – Frederick Wiseman

Avant toute chose, il vous faudra vous armer de patience. Ce film, réalisé par Frederick Wiseman, dure en effet quatre heures et trente-deux minutes. Néanmoins, ce documentaire d’investigation offre au spectateur une vision différente et inédite de la politique. Filmé et tourné au cœur de la mairie de Boston, la caméra suit le maire, le démocrate Martin J. Walsh dans ses actions réformistes et engagées pour sa commune.

Pas de suspense, de musique, de mise en scène. Les scènes du film sont toutes authentiques, parlantes et criantes de vérité. Le spectateur assiste ainsi à la distribution d’un repas caritatif pour les plus démunis, à un plan d’inclusion mis en place par les employés de la mairie, et à une répétition d’échange de vœux de deux futures mariées. Il voit aussi un maire dévoué, impliqué dans la vie de ses concitoyens, et engagé pour mener des actions concrètes pour l’intégration et l’épanouissement de tous. Ainsi, il multiplie les interventions, insistant sur l’importance du vivre ensemble et de la tolérance. En effet, Martin J. Walsh descend d’une famille d’Irlandais, qui, il le souligne dans le film, ont été victimes d’un racisme dur et fort durant les siècles derniers. Le maire explique donc aujourd’hui que la différence est une richesse.

Même si Martin J. Walsh est la figure centrale de ce documentaire, il n’en est pas véritablement un héros. En effet, chaque groupe social est mis en visibilité, et possède un temps de parole égal. C’est le cas notamment dans une séquence particulièrement poignante qui met en scène des vétérans des guerres d’Irak et d’Afghanistan, où les dialogues ne sont pas coupés, et où les anciens soldats témoignent, avec leurs propres mots et leur propre ressenti, de leurs expériences et de l’importance de s’en souvenir et d’en parler. On voit également Martin J. Walsh expliquer aux citoyens de Boston leurs droits, qui sont souvent peu connus de ces derniers : ainsi, il va donner aux habitants souvent mal informés les démarches à suivre lors d’une arnaque téléphonique, ou d’un vol de carte bancaire…

Wiseman explique que le gouvernement de la ville de Boston « est le contraire de ce que représente Trump ». Il donne une image d’un pays unifié malgré ses différences, et montre que c’est cette union-là qui fait la force. C’est dans cette capitale et plus grande ville de l’État du Massachusetts que Martin J. Walsh, à son échelle, va proposer sa propre définition de la démocratie, dans un pays aussi multiculturel que les États-Unis. C’est donc un documentaire qui présente une politique innovante, participative et inclusive, qui donne une lueur d’espoir dans un pays où le repli démocratique monte en puissance de jour en jour. Un documentaire réussi donc, qui donne une représentation des États-Unis vraie et poignante.

Image : © Météore Films

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Billet d’humeur : L’Oscar du moins pire film https://www.lapeniche.net/billet-dhumeur-loscar-du-moins-pire-film/ Thu, 07 Mar 2019 09:00:22 +0000 http://lapeniche.net/?p=39204 Dans la nuit de dimanche à lundi dernier avaient lieu les Academy Awards : les Oscars, rendez-vous annuel des cinéphiles et professionnels du métier au même titre que Cannes, et d’ailleurs généralement pour récompenser des films qui avaient débuté à ce même festival français. Faute de pouvoir y assister j’ai, comme chaque année, regardé la cérémonie depuis mon ordinateur, et comme chaque année j’ai revu les mêmes motifs ressortir. La saison des cérémonies se clôt par ce fameux week-end faisant le pont entre les Césars et les Oscars, mais surtout par le dernier prix donné au « Best Picture » : le meilleur film. Censé être le point culminant de l’année 2018 au cinéma, cette année l’Oscar a été attribué à … Green Book. Soit. Un film sur lequel – presque – tout le monde s’accorde pour dire qu’il était réussi, mais méritait-il réellement l’hommage ultime, la consécration suprême ? Face à lui étaient en compétition le doux Roma d’Alfonso Cuaron, le pinçant Vice d’Adam McKay, le cynique BlacKKKlansman de Spike Lee, le légendaire Black Panther de Ryan Coogler, l’électrique A Star is Born de Bradley Cooper, le tordu The Favourite de Yórgos Lánthimos et enfin le bruyant Bohemian Rhapsody de… de qui exactement ?

Avec de tels concurrents, on pourrait se dire que le biopic de Peter Farrelly serait au moins exceptionnel, un chef-d’oeuvre ! Pourtant, le film a beau faire consensus, il n’est pas le bijou à vocation cultissime de l’année. Et si on se penche sur les gagnants dans la même catégorie sur les 20 dernières années, on commence à voir le premier des motifs récurrents qui ressortent de ce genre de cérémonies élogieuses à outrance.

2000 : Gladiator
2001 : A Beautiful Mind
2002 : Chicago
2003 : The Lord of the Rings: The Return of the King
2004 : Million Dollar Baby
2005 : Crash 2006 : The Departed
2007 : No Country for Old Men
2008 : Slumdog Millionnaire
2009 : The Hurt Locker
2010 : The King’s Speech
2011 : The Artist
2012 : Argo
2013 : Twelve Years a Slave
2014 : Birdman or (The Unexpected Virtue of Ignorance)
2015 : Spotlight
2016 : Moonlight
2017 : The Shape of Water
2018 : Green Book

De cette jolie petite liste, on retiendra que n’y figurent pas Brokeback Mountain, Inglorious Basterds, La La Land, ou encore Inception, ayant pourtant tous acquis une certaine gloire postérieure plus grande que la plupart des détenteurs du fameux titre de cette liste. Pour comprendre cette incohérence, on peut s’intéresser avant toute chose au vote : au centre de l’élection – car c’en est véritablement une – se trouvent les votants et la manière de voter. Concrètement, l’académie – le groupe de votants – ce sont 8000 personnes qui selon une étude de 2014 du Los Angeles Times auraient en moyenne 63 ans, seraient à 76% des hommes et à 94% des personnes blanches – la tendance a heureusement changé depuis le scandale #OscarSoWhite de 2016, et les votants se sont diversifiés. Ces 8000 « vieux hommes blancs » sont alors séparés en 17 catégories ayant chacune ses conditions d’éligibilité. Chaque catégorie vote pour son champ d’activité (les acteurs votent pour les acteurs etc.) selon le tableau suivant : ​

Ainsi, quelqu’un comme Margot Robbie ne pourra pas voter pour le meilleur mixage du son, ce qui fait plutôt sens : jusque là, tout va bien. De plus, la proposition ayant le plus de voix gagne la catégorie, ce qui encore une fois parait plutôt logique. La seule catégorie échappant à ces règles est celle qui nous intéresse : meilleur film. Ici, pour recevoir une nomination, un film doit récolter au moins 5% des voix de l’académie lors de la première phase de vote, soit au moins 400 voix – s’ils votent tous. De plus, les votants disposent d’un ballot où ils doivent ranger les nommés de 1 à 10 au maximum (entre 5 et 10 films nommés chaque année) lors de la phase de vote pour le gagnant. Si aucun des nommés n’atteint 50% des premiers votes, les voix sont redistribuées jusqu’à ce que l’un d’eux brise le plafond des 50% +1 voix. Ce mode de scrutin mériterait presque sa place dans les pages de notre précieux Duhamel-Tusseau tellement il est complexe.

​À partir de là, on peut commencer à remettre en question la légitimité du gagnant : il fait consensus, mais n’est pas « le meilleur » au sens des votants. Et si ce n’était que cela… En se penchant sur les comptes-rendus de votes, on peut lire que nombreux sont les votants qui n’ont pas vu les films qu’ils sont censés juger, et que cela se passe à peu près comme une élection de délégués au collège : on vote pour son ami. ​Ajoutez à cela les milliards dépensés en marketing par les « Big Six » – les six plus gros studios de production, et la pression exercée par les producteurs et distributeurs sur les votants « for your consideration » et vous avez une industrie de campagne un peu douteuse, sans même parler des pratiques de certains, pour ne nommer que le tristement célèbre Weinstein.

Les campagnes marketing en sont devenues si intenses et agressives qu’en somme, il est possible de prévoir le gagnant du meilleur film en se basant sur un pur outil mathématique : les statistiques. Le gagnant ? Un drame (surtout pas un film de genre !!) de plus de deux heures, racontant l’histoire vraie ou adaptée d’un autre médium d’une figure héroïque (oppressée c’est mieux). ​En somme, l’Oscar du meilleur film, dont beaucoup ont plaisir à me rappeler qu’il « ne veut plus rien dire » reste d’une influence majeure quand on regarde les chiffres : les films vainqueurs toujours en salles font un pic d’audience soudain, les autres se vendront mieux par la suite sur les plateformes physiques et de VOD, l’équipe du film sera bankable pendant un certain temps, et surtout : les distributeurs se feront de l’argent. ​Cette approche cynique d’une cérémonie qui se voulait au départ récompensant la crème de la crème du cinéma anglo-saxon finit par se décrédibiliser, et cela s’en ressent du point de vue des audiences : en 2014, 43,7 millions de personnes avaient regardé la cérémonie en live pour seulement 32,9 millions en 2017, une chute phénoménale qui décourage d’autant plus les spectateurs restants. Tant de problématiques qui font qu’on élit le moins mal aimé plutôt que le bien aimé « meilleur film de l’année ».

Rita Faridi
@seizethemovies

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House Of Cards Saison 6 : une affaire peu claire https://www.lapeniche.net/house-of-cards-saison-6-une-affaire-peu-claire/ Mon, 19 Nov 2018 09:00:38 +0000 http://lapeniche.net/?p=38946 Cette critique comporte des « spoilers », il est donc recommandé de regarder les huit épisodes de la saison pour mieux apprécier la présente analyse[1].

House Of Cards. Ce nom a d’abord résonné en moi grâce au nom du réalisateur des deux tout premiers épisodes : David Fincher. Son travail très méticuleux, précis et d’une qualité graphique exceptionnelle m’a très rapidement attiré vers cette production, et c’était uniquement cela que j’attendais de la première série originale de Netflix. La qualité du jeu des acteurs et l’intérêt assez divertissant du scénario ont fait le reste, je suis resté. La dernière saison achève-t-elle la série en beauté ? Tout dépend du sens que l’on voudrait donner à « achever ». Si cette saison est bel et bien la dernière, elle semble aussi être l’instigatrice d’une exécution capitale, non sans un certain jugement, dont il reste encore des leçons à tirer.

Précisons d’abord une chose. La livraison de cette production est une conséquence directe de l’éviction du casting de Kevin Spacey, accusé, entres autres, de harcèlement et d’agressions sexuelles[2]. Je ne vais pas prétendre dans cette critique répondre à la question de la distinction entre les performances d’un artiste et son comportement personnel. Il reste toutefois important de constater que la décision de Netflix de cesser la participation de l’acteur à la série a eu pour effet une nécessité de réécriture et pour partie de retournage de huit épisodes d’une cinquantaine de minutes chacun dans un délai devenu très réduit, ce qui n’est pas sans conséquence sur la qualité générale de la production. Cette précipitation se ressent hélas dans toute la nouvelle saison, qui aurait pleinement mérité un délai supplémentaire avant sa diffusion.

Une image prestataire d’un service réchauffé

Visuellement, la saison confirme le style formel général de la série. Des cadres précis et soignés à la photographie propre et élégante permettent d’apprécier les lieux mythiques de la présidence américaine : le Bureau Ovale, d’ailleurs nouvellement redécoré par la nouvelle Présidente, la résidence privée, ou encore le Cabinet Room. Bien que les décors soient des reconstitutions, ils s’attachent à restituer avec attention des lieux qui permettent directement de les lier à la valeur d’une scène. Une conversation dans le Bureau Ovale n’a en effet pas la même dimension symbolique qu’une autre dans une cuisine. Cette identification permet dès le début d’une scène de déterminer le caractère formel ou informel du rapport de relations en jeu.

La réalisation se révèle être discrète, sans grande personnalité, ce qui n’est pas surprenant puisqu’à chaque épisode est attribué un réalisateur différent. La forme, fidèle à toute la série, ne prend donc pas de risques. Elle se rend accessible au plus grand nombre, elle fait le travail qu’on lui demande, sans trop en faire non plus. J’ai toutefois relevé une évolution de l’étalonnage des couleurs par rapport aux saisons précédentes, alors qu’il n’y a pas de changement dans la composition du studio de post-production. Les couleurs semblent bien moins travaillées que dans les saisons précédentes. Doit-on y voir l’émergence d’une lumière de complexité dans la personnalité de Claire avec l’absence de Franck, ou bien est-ce le fruit d’un travail bâclé ? Les interprétations restent, pour ma part, ouvertes, tant l’image semble parfois souffrir de graves lacunes dans la gestion de sa finition.Le bruit chromatique : problème de compression, négligence des étalonneurs ou dénonciation d’un cruel manque de temps ?[3]

Un scénario volontariste mais bancal

La trame de la saison se fonde sur un triangle de puissances qui cherchent tour à tour à s’éliminer : Claire, l’intérêt de Franck Underwood représenté par Doug Stamper, et ceux d’une riche famille. Les nouveaux épisodes font en effet apparaître de tout nouveaux protagonistes qui semblent plus faire office de remplissage au manque de Franck Underwood que de réelle construction scénaristique. L’ajout d’une nouvelle famille contrôlant des industries chimiques et de nombreux médias semble incohérent avec les saisons précédentes : difficile d’ignorer durant cinq saisons la puissante influence dont cette dernière semble disposer, elle qui est capable de hisser un obscur conseiller – Mark Usher – à la vice-présidence et de littéralement forcer la main à Claire pour signer un projet de loi en sa faveur. Le déroulement de l’intrigue consiste en une fuite en avant par une suite d’événements dont les enjeux deviennent vite superflus tant qu’ils s’accumulent avec une rapidité déconcertante. Quant au final, on en ressort vite blasé.e.s tant il semble si fade face à la succession des morts précédentes de nombreux personnages clés de la série. La déception est d’autant plus grande que la mort de Doug Stamper dans un duel face à Claire au sein du Bureau Ovale, qu’on aurait pu attendre comme bien plus prenant, se réduit en définitive à un pénible jeu d’acteur, entraîné par une réalisation hésitante, poussé par un scénario pressé d’en finir.

On retrouve des références aux enjeux contemporains comme ceux liés à la gestion des données dans les applications des téléphones portables le conflit entre journalisme d’investigation et d’opinion… s’ils permettent de cadrer la série dans un cadre temporel contemporain, cette tentative s’avorte dans le manque majeur de la saison, celui de l’opinion publique, inexistante. Seuls les émetteurs comme les médias sont représentés. Il ne faut pas oublier que la série nous place dans un microcosme, celui de Washington. On ignore tout du déroulement du reste du monde et des autres pouvoirs publics, en dépit de quelques parenthèses administratives anodines, ce qui est bien amusant pour un Etat fédéral comme les Etats-Unis. Cette dernière saison confirme ce paradigme global à toute la série : l’essentiel de la politique de l’une des premières « puissances mondiales » se déciderait dans un bureau, une chambre et une salle de réunion, à nous faire ignorer tous les autres pouvoirs et institutions.

Le développement du passé de Claire permet toutefois de s’intéresser à ce second rôle devenu premier, enfin ! Par des passages sur sa jeunesse plutôt bien amenés, il est suggéré que la fille devenue Présidente s’est engagée dans son parcours avec Franck Underwood avec un certain cynisme et calcul. La non-présence de ce dernier, présenté comme mort, est par ailleurs si appuyée qu’elle est agitée en permanence comme le spectre d’un pilier d’une série que l’on regrette de le voir disparu. Toutes les alliances et stratégies se fondent sur le défunt Président, à croire que c’est lui qui persiste à tirer les ficelles de l’intrigue. Néanmoins, l’héritage que laisse Franck engage directement Doug Samper dans l’intrigue, propulsé alors comme premier rôle, puisque désigné comme le seul héritier de l’empire Underwood. La grossesse de Claire, présentée comme un chamboulement dans l’intrigue pour récupérer cet héritage, n’apporte hélas que très peu d’éléments au récit, s’arrêtant d’ailleurs avant l’accouchement. On peut également largement mettre en doute la paternité de l’enfant au regard de la relation extra-conjugale entretenue avec Thomas Yates, célèbre écrivain assassiné par son amante.

Claire, Franck et les femmes : de l’importance de la déconstruction de la domination

Si les peurs et les violences traversent cette nouvelle saison comme toute la série, c’est la place des femmes qui s’affirme. Il devient ainsi important d’avoir en tête le contexte de réalisation de cette ultime saison : un acteur principal évincé pour des accusations d’agressions sexuelles, un mouvement de libération de la parole sur les violences sexuelles. Ce contexte imprègne l’ambiance des huit épisodes. Claire décide de reprendre son nom de jeune fille, qu’elle qualifie de « premier nom ». Les performances sexuelles de Franck Underwood sont décrites comme médiocres, si elles ne sont pas ridicules, comme un défi lancé au Président autoritaire et menaçant. Il y a une réelle discussion ambivalente sur l’usage politique des caractères privés de la Présidente, comme sa grossesse ou ses interruptions volontaires de grossesses passées. Tout un symbole, le dernier épisode de la série est réalisé par Robin Wright, l’actrice incarnant Claire, qui a déjà une dizaine d’épisodes réalisés au compteur, comme une marque d’émancipation et une reprise du contrôle par les femmes, à défaut de transformer l’épisode en bande-démo égocentrée.

Le personnage de Claire se fait porte-étendard de la cause des femmes et s’engage dans un réformisme particulièrement lié à son image, désireuse de changer son cabinet, ce dernier devient exclusivement composé de femmes. L’évènement est (sur ?) souligné par l’apparition d’un tout nouveau thème musical complétant cette nouvelle apparente modernité, finalement essentialiste. Le compositeur de cette nouvelle bande originale, Jeff Beal, s’est d’ailleurs appliqué à revoir plusieurs thèmes associés à des personnages, comme celui de Doug Stamper, offrant des citations d’une pertinence bienvenue.Un nouveau cabinet strictement féminin, une manipulation politique ou révolution féministe ?[4]

Les épisodes ne tarissent pas de répliques se voulant incisives de la bouche de la Présidente, comme « Le règne de l’homme blanc d’âge moyen est révolu »[5], ce qui tranche avec l’emprise qu’elle subit de la part de beaucoup d’hommes ; résonnant alors comme un écho avec le développement des discours féministes : si les paroles se libèrent, la situation reste encore indignement injuste, et le mot est hélas faible.

Cette suggestion, exposant hélas un paradoxe, permet à la série de transmettre un message particulièrement cynique. Le dénouement final semble vouloir démontrer que quel que soit le genre d’un individu, ce dernier ne sera pas à l’abri des tentations pernicieuses de l’abus de pouvoirs. Si Claire brise régulièrement le quatrième mur pour nous affirmer à plusieurs reprises qu’il faut s’attendre à autre chose avec elle qu’avec son défunt mari, elle ne se prive pas de comploter, tuer, manipuler l’opinion, conduire volontairement à une crise nucléaire pour mener à bien ses intérêts strictement individuels. En ce sens, Claire n’est pas différente de Franck Underwood. Doit-on extrapoler en prétendant y voir une référence à l’affaire Weinstein et de toutes ses conséquences qui ont suivi, en considérant dans cette perspective que quel que soit le genre, un individu en situation de domination peut-il potentiellement être amené à en abuser sexuellement un autre ? Si cette hypothèse est considérée comme vraie, alors la dénonciation du sexisme est une occasion de défendre un message plus fondamental de la série : la dénonciation de dominations politiques et de l’illégitimité de celles-ci. Les échanges de faveurs parlementaires, les achats de soutiens, les menaces morales et physiques, les meurtres pour obtenir le silence, les possessions personnelles du feu nucléaire, les manipulations sociales-médiatiques et les intimidations et dominances sexuelles : la série House Of Cards apporte un regard extrêmement cynique sur le pouvoir dans la culture politique américaine, et plus généralement occidentale, quelle que soit la personne qui l’incarne. Sa diffusion sur une plateforme de divertissement en ligne à l’influence culturelle désormais remarquable[6] élève la série à un niveau audacieux d’ironie que l’on aurait tendance à oublier. Ces deux cynismes s’effacent finalement dans une œuvre de laquelle on ne retiendra que son caractère de divertissement, car tentée par des comparaisons avec son contexte contemporain dont son extrapolation achèvera d’éteindre les tentations provocatrices, déjà dépassées par une réalité devenue inimaginable.

Gautier Crépin-Leblond

[1] Beau Willimon (créateur), House Of Cards – Saison 6, 2018, Netflix, disponible en ligne sur www.netflix.com

[2] « Tentative de viol, comportement de « prédateur » »… Les accusations contre Kevin Spacey s’accumulent », franceinfo.fr,‎ 3 novembre 2017, disponible en ligne sur : https://www.francetvinfo.fr/societe/harcelement-sexuel/tentative-de-viol-comportement-de-predateur-les-accusations-contre-kevin-spacey-s-accumulent_2449920.html

[3] Beau Willimon, Op. cit., S6EP3, 23:58

[4] Beau Willimon, Op. cit., S6EP5, 55:02

[5] Beau Willimon, Op. cit., S6EP2, 37:58

[6] Netflix comptait en début d’année 2018 près de 120 millions d’utilisateur.ice.s, dont 55 millions d’abonné.e.s américain.e.s, dans « Netflix now has nearly 118 million streaming subscribers globally », recode.net, 22 janvier 2018, disponible en ligne sur https://www.recode.net/2018/1/22/16920150/netflix-q4-2017-earnings-subscribers

Source photo du visuel : Beau Willimon, Op. cit., S6EP3, 01:53

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